‹ Œuvres compl`etes de BossuetChapitre 262 sur 325 · UÏ · texte numérisé non relu

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d'une erraur et d'une morale mal entendue.» Voit5 donc la seconde cause de la patience des martyrs: la première était leur faiblesse', la seconde était leur erreur. Voilà d'abord comme on traite ceux dont on dit qu'on ne voudrait diminuer en rien le mérite.

Mais le ministre sait bien en sa conscience nue le sentiment de l'Eglise n'était pas celui «le ces e«prits outrés qui condamnaient universellement l'usage des armes. Nous venons d'ouïr un martyr qui fait gloire d'avoir bien servi les empereurs à la guerre, cent autres en ont fait autant; et l'Eglise ne les met pas moins parmi les saints. Tertullien, dont on aurait le pi u s à craindre ces maximes outrées, n'hésite point à dire au sénat et aux magistrats de Home au nom de tous les Chrétiens (2782) : « Nous sommes comme tous les autres citoyens dans les exercices ordinaires, nous labourons, nous naviguons, nous faisons la guerre avec vous. Nous remplissons la ville, le palais, le sénat, le marché, le camp et les armées; il n'y a que les temples seuls que nous vous laissons. » C'est-à dire «lue, hors la religion, tout le reste leur était commun avec leurs concitoyens et les autres sujets de l'empire. Il y avait même des légions toutes composées de Chrétiens. On connaît celle dont les prières furent si favorables à Marc-Aurèle (2783), et celle qui fut immolée à la foi sous la conduite de saint Maurice : on entend bien que je parle de cette fameuse légion thébaine, dont le martyre est si fameux dans l'empire de Dioclétien et de Maximien.

M. Jurieu n'ignorait pas ces grands exemples, et c'est pourquoi il ajoute : « Dans le ibnd ce n'était point cette délicatesse de conscience qui a empêché les premiers Chrétiens de se défendre contre leurs persécuteurs; car ces dévots, dont la morale était si sévère, étaient en petit nombre en comparaison des autres (2781). » Il eût donc mieux fait de supprimer cette raison, qui lui parait sans force à lui-même. Mais c'est qu'il est bon d'embrouiller toujours la matière, en entassant beaucoup d'inutilités, et à la fin d'atlaiblir un peu l'autorité de l'ancienne Eglise dont les exemples l'accablent.

Il poursuit, et pour montrer que le nombre de ces faux dévots qui croyaient les armes défendues aux Chrétiens, était petit, il nous dit ceci pour toute preuve : « Par les plaintes que les Pères nous font des maux des Chrétiens de leur siècle, il est bien aisé à comprendre que des gens aussi peu réguliers dans leurconduite, qu'étaient plusieurs Chrétiens d'alors, ne se laissaient pas tuer par conscience, mais par faiblesse et par impuissance. >•• C'est ce que diraient des impies, s'ils voulaient affaiblir la gloire des martyrs et les témoignages de la religion. Au reste, il est évident que tout cela ne servait de rien à M. Jurieu. Il avait, comme on vient de voir, assez de moyens pour justifier

(2782) Apol.,c. 37, ï-\.

(•2785; Apnl., c. 15.

les Chrétiens des premiers siècles, sans en alléguer les mauvaises mœurs ; mais il n'a pu se refuser à lui-même ce trait de chagrin contre l'Eglise primitive, dont on lui objecte trop souvent l'autorité.

« Enfin, » conclut-il, «quand les premiers Chrétiens par tendresse de conscience n'auraient pas pris le parti de se défendre, en cela sans doute ils n'auraient pas mal fait: il est toujours permis de se relâcher de son droit; car on fa-:t de son bien ce qu'on veut, mais on ne pèche pourtant pas eu se servant de ses droits. Il y a, continue-t-il, de la différence entre le mieux et le bien. Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait mieux. Supposé que les Chrétiens aient mieux fait, en ne prenant pas les armes pour se garantir de la persécution (car c'est de quoi le ministre doute), il ne s'ensuit pas que ceux qui funt autrement ne fassent bien, et que peut-être ils ne fassent mieux en certaines circonstances. » Il ne restait plus au ministre que de proposer un moyen de mettre la Réforme armée, et non-seulement menaçante, mais encore ouvertement rebelle à ses rois, au-dessus de l'Eglise ancienne, humble et souffrante, qui ne connaissait d'autres armes que celles de la patience.

XIII. — Première glose de M. Jurieu, que l'obéissance proposée aux Chrétiens, durant les persécutions, était de perfection et de conseil, et non d'obligation et de commandement. Preuve du contraire.

Telles sont les réponses de M. Jurieu.

Pour commencer par la dernière, qu'il fonde sur la distinction de perfection et de conseil, et du bien de nécessité et d'obligation, le ministre nous allègue le mot île saint Paul : Celui gui marie sa fille fuit bien, mais celui qui ne ta marie pas fuit mieux. (I Cor. vu, 38.) Mais, pour appliquer ce passage à la matière dont il s'agit, il faudrait qu'il fût écrit quelque part, ou qu'on pût attribuer aux apôtres et aux premiers Chrétiens cette doctrine : C'est bien fait à des sujets persécutés de prendre les armes contre leurs princes, mais c'est encore mieux fait de ne pas les prendre. M. Jurieu oserait-il bien attribuer cette doctrineaux apôtres? Mais en quel endroit de leurs écrits en trouvera-t-il le moindre vestige? Quand les premiers Chrétiens nous ont l'ait voir qu'ils étaient fidèles à leur patrie quoique ingrate, et aux empereurs quoique impies et persécuteurs, ontils laissé échapper la moindre parole pour faire entendre qu'il leureût été permis d'agir autrement, et que la chose était libre? Au contraire, lorsqu'ils entreprennent de prouver qu'ils sont fidèles à tous lours devoirs, ils commencent par déclarer qu'ils ne manquent à rien « ni envers Dieu ni envers l'Empereur et sa famille ; qu'ils payent fidèlement les charges publiques selon le commandement de Jésus-Christ : Rendez

(HU\ JtR , ibid.

liCfl PAHT. \. 1IILUL. POLEMIQUE. - IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. IxU'

à César ce qui est à César (2785) ; » qu'ils font îles vœux continuels pour la nrospérité de l'empire, des empereurs, de leurs officiers, du sénat (Joui ils étaient les chefs, île leurs armées; et enfin, leur disaient ces bons citoyens fidèles h Dieu et aux bommi -, « à la rési rve de la religion, dans laquelle notre conscience ne nous permet pas de nous unir avec vous, nous vous servons avec joie dans tout le re>te; priant Dieu de vous donner avec la souveraine puiss.m ■ de saintes intentions (2786). » C'est ainsi qu'ils n'oublient rien pour signaler leur fidélité envers leurs princes ; et afin qu'on ne doutât pas qu'ils ne la crussent d'obligation indispensable, ils en parlent comme d'un devoir de religion. Ils l'appellent « la piété, la foi, la religion envers la seconde majesté, envers l'empereur que Dieu a établi, et qui en exerce la puissance sur la terre (2787) » CYst pourquoi, lorsqu'on les accuse de manquer de fidélité envers le prince, ils s'en défendent non-seulement comme d'un crime, mais encore comme d'un sacrilège, où la majesté de Dieu est violée en la personne de son lieutenant; el ils allèguent non-seulement les apôtres , mais encore Jésus-Christ même, qui leur dit : Rende: à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Matth. xxu, 21) : par où il met, pour ainsi parler, dans la même ligne ce qu'on doit au prince avec ce qu'on doit à Dieu même; afin qu'on reconnaisse dans l'un et dans l'autre une obligation également inviolable : ce qui aussi était suivi par le prince des apôtres, lorsqu'il avait dit : Craigne: Dieu ; honorez le roi (1 Petr. n, 17) : où l'on voit qu'à l'exemple de son maître, il fait marcher ces deux choses d'un pas égal comme unies et inséparables. Que s'ils poussaient cette obligation jusqu'à être toujours soumis malgré les persécutions les plus violentes, c'est que Jésus-Christ, qui assurément n'ignorait pas que ses disciples ne dussent être persécutés par les princes, puisque même il l'avait prédit si souvent, n'en rabattait rien pour cela de l'étroite obéissance qu'il leur prescrivait ; au contraire, en leur prédisant qu'ils seraient (rainés devant les présidents et devant les rois, et haïs de tout le monde pour son nom (Matth. x, 16, 23), il leur déclare en même temps, qu'il les envoie comme des brebis au milieu des loups [Luc. xxi, 12, 191, sans armes et sans résistance, ne leur permettant que la fuite d'une ville à l'autre, et ne leur donnant autre moyen déposséder leurs âmes, c'est-à-dire d'assurer leur vie et leur liberté, en un mot de jouir d'eux-mêmes, que la patience : Ce sera, dit-il (Ibid., 19), par votre patience que vous posséderez vosdmes. Telles sont les instructions, tels sont les ordres que Jésus-Christ donne à ses soldats. L'effet suivit les paroles. Les apôtres ne prévoyaient pas seulement les persécutions;

mais ils les voyaient commoncer, puisque saint Paul disait déjà : Tout tes jours on nous fait mourir pour l'amour de vous, et on nous regarde comme des brebis destinées à lu boucherie. Rom. vin, .'16.1 Mais les Chrétiens ne sortirent pas pour cola du caractère de brebis que Jésus-Christ leur avait donné ; et déchirés selon sa parole par les loups, ils ne leur opposèrent que la patience qu'il leur avait laissée en partage. C'est aussi ce que les apôtres leur avaient enseigné : lorsqu'ils virent que les empereurs et tout l'empire romain entraient en furieux dans le dessein de ruiner le christianisme; bien instruits par le Saint-Esprit de ce qui allait arriver, de peur que la soumission des Chrétiens ne fût ébranlée par une oppression si longue et si violente, ils leur recommandèrent avec plus de soin et de force que jamais, l'obéissance envers les rois et les magistrats.// est temps, disait saint Pierre(JPe/r. iv, 15, 16, 17), que le jugement commence pur In maison de Dieu. Que nul de vous ne souffre comme homicide ou comme voleur; mais si c'est comme Chrétien, qu'il n'en rougisse pas, et qu'il glorifie Dieu en ce nom. Ce qu'il répète trois ou quatre fois en mêmes paroles [Ibid., n, 19, 20; m, li, 17; v, 9, etc.) ; de peur que l'oppression où l'Eglise était déjà, où elle allait être jetée de plus en plus, ne le surprit. Mais il ne répète pas avec moins de soin qu'on soit soumis aux rois et aux magistrats, et afin de ne rien omettre, à ses maîtres même fâcheux et inexorables ; tant il craignait qu'on ne manquât à aucun devoir, dans un temps où la patience et avec elle la fidélité allait être poussée à bout de toutes parts. On ne peut donc plus douter que ces préceptes de soumission et de patience ne regardent précisément l'état de persécution. C'était en cette conjoncture et en cet état que saint Paul, déjà dans les liens, et presque sous le coup des persécuteurs, ordonnait qu'on leur fût fidèle et qu'on priât pour eux avec instance. (TU. m, i; / Tim. n, 1, 2.)

Buchanan a bien osé éluder la force do ce commandement apostolique , en disant qu'on priait bien pour les voleurs afin que Dieu les convertit. Impie et blasphémateur contre les puissances ordonnées de Dieu, qui n'a point voulu ouvrir les yeux ni entendre qu'on ne prie pas Dieu pour l'état et la condition des voleurs, et qu'on ne s'y soumet pas; mais qu'on prie Dieu pour l'état et la condition des princes, quoique impies et persécuteurs, comme pour un état ordonné de Dieu auquel on se soumet pour son amour. On demande à Dieu dans cet esprit, qu'il donne à tous les empereurs, h tous, remarquez, bons ou mauvais, amis ou persécuteurs, « une longue vie, un empire heureux, une famille tranquille, de courageuses armées, un sénat fidèle, un peuple juste et obéissant, et que le monde soit en

(2785) Athenag., Ltgat. pro Christ, ; Ji:st , apol. I, nuni, 1, p. 51.

2786] Jivr., ibid.; Tertull., Apol., cap. 3, 59. [2787) Tertuli <: cap. 32, 54,55, 56.

lit?

repos sous leur autorité (2788). » Mais peut-on demander cette sûreté du monde et des empereurs, même dans les règnes fâcheux, si on se croit en droit de la troubler?

Enfin, saint Jean avait vu et souffert luii môme la persécution, et il en voyait les suites sanglantes dans sa Révélation : mais il n'y voit de couronne ni de gloire que pour ceux qui ont vécu dans la patience. ("est ici, dit-il {Àpoc. xm, 10; xiv, 12), la fui et la patience des saitits ; marque indubitable que les témoins et les martyrs qu'il voyait (Apoc. xi) n'étaient pas ces témoins guerriers de la Réforme, toujours prêts à prendre les armes quand ils se croiraient assez forts; mais des témoins qui n'avaient pour armes que la croix de Jésus-Christ, et pour règles que ses précepte* et ses exemples : martyrs, comme dit saint Paul (Hebr., xn, k), qui résistent jusqu'au sang; jusqu'à prodiguer le leur, et non pas jusqu'à verser celui des autres, et à armer des sujets contre la puissance publique, contre laquelle nul particulier n'a de force ni d'action. Car c'est là le grand fondement de l'obéissance, que, comme la persécution n'ôte pas aux saints persécutés la qualité de sujets, elle ne leur laisse aussi, selon la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres, que l'obéissance en partage. C'est ce que les premiers Chrétiens avaient dans le cœur; c'est l'exemple que Jésus-Christ leur avait donné, lorsque, soumis à César et à ses ministres, comme il l'avait enseigné, il reconnaît dans Pi late, ministre de l'empereur, une puissance que le ciel lui avait donnée sur lui-même. (Joan. xix, 11.) C'est pourquoi il lui répond, lorsqu'il l'interroge juridiquement, comme il avait fait au pontife, se souvenant du personnage humble et soumis qu'il était venu faire sur la terre ; et ne daigna dire un seul mot à Hérode, qui n'avait point de pouvoir dans le lieu ou il était. C'est donc ainsi qu'il accomplit toute justice, comme il avait toujours fait; et il apprit à ses apôtres ce qu'ils devaient à la puissance publique, lors même qu'elle abusait de son autorité et qu'elle tes opprimait. Aussi est-il bien visible que les apôtres ne nous donnent pas la soumission aux puissances comme une chose de simple conseil ou de perfection seulement, et en un mot comme un mieux, ainsi que M. Jurieu se l'est imaginé, mais comme le bien nécessaire, qui obligeait, dit saint Paul, en conscience (Rom. xm, 5) ; ou, comme disait saint Pierre, Jorsqu'après avoir écrit ces mots ; Soyez soumis au roi et au magistrat pour l'amour de Dieu, il ajoute, parce que c'est la volonté' de Dieu (I Petr. n, lo, Ih, 15), qui veut que par ce moyen vous fermiez la bouche h ceux qui vous calomnient comme ennemis de l'empire. Les Chrétiens avaient reçu i ces instructions comme des commandements exprès de Jé-

sus-Christ et des a^ôlres; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs par la bouche de ïerlullien, dans la plus sainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée, non pas, On ne nous a pas conseillé de nous soulever; mais, Cela nous est défendu, vetamur (2789) : ni, C'est une Ghose de perfection, mais C'est une chose de précepte, prœceptum est nobis (2790): ni que c'est bien fait de servir l'empereur, mais que c'est une chose due, débita imperaloribus, et due encore comme on a vu, à titre de religion et de piété, « Pie tas et religio imperaloribus débita (2791) ; » ni qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation, et qu'on ne peut s'en empêcher à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi, Necesse est ut et ipsum diligat (2792). C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit durant trois cents ans, qui fit craindre la moindre chose ou à l'empire et à la personne des empereurs ou à leur famille; etTertullien disait, comme on a vu, non-seulement que l'Etat n'avait rien à craindre des Chrétiens, mais que par la constitution du Christianisme, il ne pouvait arriver de ce côté-là aucun sujet de crainte : -i quibus nihil timere possilis (2793); parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers, et à plus forte raison de se soulever contre la I uissance publique.

Voilà ce qu'on enseignait au dedans, ce qu'on déclarait au dehors, ce qu'on pratiquait dans l'Eglise comme une chose ordonnée de Dieu aux Chrétiens. On le prêchait, on le pratiquait de celte sorte par rapport à l'él it où l'on était, c'est-à-dire dans l'état de la persécution la plus violente et la plus injuste. C'était donc par rapport à cet état qu'on établissait l'obligation de demeurer parfaitement soumis, sans jamais rien remuer contre l'empire. Et on ne peut pas ici nous alléguer, comme M. Jurieu fera bientôt, le caractère excessif de Tertullien, ni ces maximes outrées qui défendaient de prendre les armes pour quelque cause que ce fût ; car l'Eglise ne se fondait pas sur ces maximes qu'on a vu qu'elle réprouvait, et n'aurait jamais souffert qu'on eût avancé une doctrine étrangère ou particulière dans les apologies qu'on présentait en son nom. D'où il iaut conclure nécessairement, que les Chrétiens étaient retenus dans l'obéissance, non par des opinions particulières que l'Eglise n'approuvait pas, mais par les principes communs du christianisme.

XIV. — Autre glose de M. Jurieu et de Buchanan, que l'obéissance des Chrétiens était fondée sur leur impuissance, et le précepte d'obéir accommodé au temps.

Il n'y a donc plus moyen de dire que tout cela n'était qu'un conseil et un mieux : et non-seulement les propres paroles cle Jésus-

(2788) Tert., Apol., cap. 32.

(2789) Tert., Apol., cap. 30 (,3790) lbi<l ,cap. 32.

;2791) Teri\, Apol., cap. 56.

|-2"'.)2) Tert., Ad saip., cap. 2.

(2795) Apol., cap. 56, 43.

Iîl3 PART. .V. THEOL. POLEMIQUE. - IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. i:i,

Christ et des apôtres, mais encore leur pratique même et celle des premiers siècles résistent à cette glose. Ainsi il ne reste plus h M. Jurieu (iue celle qu'il a aussi proposée d'abord ; que la patience des Chrétiens était fondée sur leur impuissance, parce que dans leurpetit nombre ils ne pouvaient rien contre la puissance romain*.

C'est aussi la glose de Buchanan, qui soutient que les préceptes île Jésus-Christ et des apôtres, qui ordonnaient aux Chrétiens de tout souffrir, étaient préceptes accommodés au temps d'alors, où l'Eglise encore faible et impuissante ne pouvait rien contre les princes ses persécuteurs ; en sorte que la patience tant vantée des martyrs est un effet de leur crainie plutôt que de leur vertu. Mais cette glose n'est pas moins impie ni moins absurde que l'autre; et pour en entendre l'absurdité, il ne faut qu'ajouter à l'apologie des Chrétiens, qui se glorifiaient de leur inviolable fidélité; ce que Buchanan et M. Jurieu veulent qu'ils aient eu dans le cœur. 11 est vrai, sacrés empereurs, vous n'avez rien à craindre de nous tant que nous serons dans l'impuissance : mais si nos forces augmentent assez pour vous résister par les armes, ne croyez pas que nous nous laissions ainsi égorger. Nous voulons bien ressembler à des brebis, nous contenter de bêler comme elles, et nous couvrir de leur peau pendant que nous serons faibles: mais quand les dents et les ongles nous seront venus comme à de jeunes lions, et que nous aurons appris à faire des veuves et à désoler les campagnes, nous saurons bien nous faire sentir, et on ne nous attaquera pas impunément. Avoir de tels sentiments, n'estce pas sous un beau semblant d'obéissance et de modestie couver la rébellion et la violence dans le sein? Mais que serait-ce, s'il fallait trouver cette hypocrisie, non plus dans les discours des Chrétiens, mais dans les préceptes des apôtres et dans ceux de Jésus-Christ même? Oui, mes frères, dira un saint Pierre ou un saint Paul, dites bien qu'il faut obéir aux puissances établies de l>ieu, et que leur autorité est inviolable ; mais c'est tant qu'on sera en petit nombre: à celte condition et en cet état vantez votre obéissance à toute épreuve : croissez cependant; et quand yous serez plus forts, alors vous commencerez à interpréter nos préceptes en disant que nous les avons accommodés au temps : comme si obéir et se soumettre c'était seulement attendre de nouvelles forces et une conjoncture plus favorable, ou que la soumission ne fût qu'une politique.

Enfin, il faudra encore faire dire à Jésus- Christ selon ces principes : Vous, Juifs, qui souffrez avec tant de peine le joug des Romains, rendez à César ce qui lui est dû; c'est-à-dire, gardez-vous bien de le lâcher jusqu'à ce que vous vous sentiez en état de vous bien défendre. Que si cette glose fait horreur dans les préceptes de Jésus-Christ et de- apôtres avouons donc que les Chré-

tiens qui les alléguaient pour prouver qu'il n'y avait rien à craindre d'eux, en quelque nombre qu'ils fussent et quelle que fut leur puissance, ne voulaient pas qu'on les crût soumis par l'effet d'une prudence charnelle, qui, comme dit M. Jurieu, préfère un wioi'ndre mal à un plus grand ; mais par un principe de fidélité et de religion envers les puissances ordonnées de Dieu , que les tourments, quelque grands qu'ils fussent, n'étaient pas capables d'ébranler.

XV. — Les deux gloses de M. Jurieu détruites par un seul mot de saint Paul.

Laissons donc ces gloses impies de M. Jurieu et de Buchanan, qui aussi bien ne peuvent cadrer avec l'Ecriture ; car saint Paul nous fait bien entendre que ce n'est pas seulement par la prudence de la chair et pour éviter un plus grand mal , qu'il faut être soumis aux puissances, lorsqu'il dit : Soyez soumis par nécessité, non-seulement à eause de la colère, mais encore à cause de la conscierice (Rom. xm, 5) : où il semble qu'il ait eu en vue ces deux gloses des protestants pour les condamner en deux mots. Si l'on entreprend de nous faire accroire que les Chrétiens demeuraient soumis , mais seulement par conseil, saint Paul détruit cette glose en disant : Soyez soumis par nécessité. [Rom. xm, S.) Que si l'on revient à nous dire, qu'on doit à la vérité être soumis par la nécessité; mais par celle delà crainie, de peur de se voir bientôt accabler par une plus grande puissance : saint Paul tombe sur cette glose encore avec plus de force, en enseignant clairement que cette nécessité n'est pas celle de la crainte, pour laquelle on n'a pas besoin des instructions d'un apôtre, mais celle de la conscience.

En effet, ce ne pouvait être une autre nécessité que saint Paul voulût établir dans ce passage. Celle d'être mis à mort n'est pas la nécessité que les apôtres veulent faire craindre aux Chrétiens ; au contraire, Us voulaient munir les Chrétiens contre u-ne telle nécessité, à l'exemple de Jésus-Christ, qui leur avait dit : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent faire mourir que le corps , et n'ont point de pouvoir sur l'âme. (Matth.'i., 28.) Ainsi la nécessité dont parle saint Paul visiblement ne peut être que celle de la conscience : nécessité supérieure à tout, et qui nous tient soumis aux puissances, nonseulement lorsqu'elles peuvent nous accabler, mais encore lorsque nous sommes 'e plus en état de n'en rien craindre.

XVI. — Cette vérité confirmée par l'es maximes et la pratique de l'Eglise persécutée.

Car enfin, s'il était vrai que les Chrétiens eussent eu d'autres sentiments: si, comme dit M. Jurieu, la faiblesse ou la prudence les eût retenus plutôt que la religion et la conscience, on aurait vu leur audace croître avec leur nombre; maison a vu le contraire. M. Jurieu traiie Tertuliièn de déelamatcur

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et d'esprit outré (279i), lorsqu'il dit c|ue les Chrétiens remplissaient les villes, les citadelles, les armées, les palais, les places publiques, et enfin tout excepté les temples (2795) où l'on servait les idoles. Mai» pourquoi ne vouloir pas croire la prompte et prodigieuse multiplication du christianisme, qui était l'accomplissement des anciennes prophéties et de celles de Jésus-Christ même? A peine l'Evangile avait-il paru ; et les Juifs, quoique ce lût le peuple réprouvé, entraient dans l'Eglise par milliers. Voyez, mon frère, disait saint Jacques à saint Paul (Act. xxi, 20), combien Je milliers de Juifs ont cri*. Combien plus se multipliaient les fidèles parmi les gentils, qui étaient le peuple appelé, et dans l'empire romain, qui dans l'ordre des desseins de Dieu en devait être le siège principal? Saint Paul n'outrait point les choses et n'était pas un déclamatèur, lorsqu'il disait aux Romains : Votre foi est annoncée par tout l'univers (Rom. i, 8) ; et aux Colossiens, que l'Evangile qu'ils ont reçu est, et fructifie, et s'accroît par tout le monde comme au milieu d'eux. (Col.i,Q.) Que si l'Eglise, si étendue du temps des apôtres, ne cessait de s'augmenter tous les jours sous le fer et dans le feu, comme il avait été prédit; ce n'était donc pas un excès à Tertullien de dire deux cents ans après la prédication apostolique, que tout était plein de Chrétiens : c'était un fait qu'on posait à la face de tout l'univers. Ce qu'on disait aux gentils dans l'apologie qu'on leur présentait pour les fidèles, afin de les ebliger à épargner un si grand nombre d'hommes, on le disait aux Juifs pour leur faire voir l'accomplissement des anciennes prophéties. Tertullien, après saint Justin, mettait en fit que les Chrétiens remplissaient tout l'univers, et môme les peuples les plus barbares, que l'empire romain, qui maîtrisait tout, n'avait pu dompter (2796). C'était donc ici un fait connu qu'on alléguait également aux gentils et aux Juifs. Les gentils euxmêmes en convenaient. C'étaient eux, dit Tertullieu, qui se plaignaient qu'on trouvait partout des Chrétiens; que la campagne, les iles, les châteaux, la ville même en était obsédée (2797). Quelque outré qu'on s'imagine 'i'ertullien, l'Eglise pour qui il parlait lui aurait-elle permis ces prodigieuses exagérations, afin qu'on pût la convaincre de faux et qu'on se moquât de ses vanteries? Quand donc I'ertullien dit aux gentils, que les Chrétiens pouvaient se faire craindre à l'empire, autant du moins que les Partb.es et les Marcomans, si leur religion leur permettait de se faire craindre à leurs souverains et à leur, patrie (2798); si c'était une expression iorte et vigoureuse, ce n'était pas une vaine ostentation. Car qui eût empêché les Chrétiens d'obtenir la liberté de conscience par

les armes? Eiait-ce le petit nombre? On vient de voir que tout l'univers en était

plein. Nous faisons, disait 'I'ertullien (2799), presque la plus grande partie de toutes 1rs villes. Nos protestants approchaient-ils de ce nombre quand ils ont arraché par force tant d'édits à nos rois? Est-ce qu'ils n'étaient pas unis, eux qui dès l'origine du "christianisme n'étaient qu'un cœur et qu'une âme? Est-ce qu'ils manquaient de courage, eux à qui la mort et les plus affreux supplices n'étaient qu'un jeu, et l'étaient nonseulement aux hommes , mais encore aux femmes et aux enfants , en sorte qu'on les appelait des hommes d'airain, qui ne sentaient pas les tourments? Peut-être n'étaientils pas assez poussés à bout, eux qui ne trouvaient de repos, ni nuit ni jour, ni clans leurs maisons, ni dans les déserts, ni même clans les tombeaux et dans l'asile de la sépulture. Que n'y aurait-il pas à craindre, dit Tertullien (2800), de gens si unis, si courageux, ou plutôt si intrépides, et en même temps si maltraités? Mais peut-être ne savaient-i's pas manier les armes, eux qui remplissaient les armées et y composaient des légions entières? ou qu'ils manquaient déchets; comme si la nécessité et même le désespoir n'en faisait pas lorsqu'on est capable de s'y abandonner. N'auraient-ils pas pu du.moins se prévaloir de tant de guerres civiles' et étrangères dont l'empire romain était agité, pour obtenir un traitement plus favorable? Mais non : on lésa vus durant trois cents ans également tranquilles, en quelque état que l'empire se soit trouvé : inin-seulement ils n'y ont formé aucun parti, mais on ne les a jamais trouvés dans aucun de ceux qui se formaient tous les jours. Non-seulement, dit Tertullien (2801), il ne s'est point trouve parmi nous de Niger, ni d'Albin, ni de Cassius, mais il ne s'y est point trouvé de Nigriens, ni de Cassiens, ni d'Albiniens. Les usurpateurs de l'empire ne trouvaient point de partisans parmi les Chrétiens; et ils servaient toujours fidèlement ceux que Rome et le sénat avaient reconnus. C'est ce qu'ils mettent en fait avec tout le reste à la face de tout l'univers, sans craindre d'être démentis. Ils ont donc raison de ne pas vouloir qu'on leur impute leur soumission à faiblesse. Si Tertullien est outré lorsqu'il raconte la multitude des fidèles, saint Cyprien ne l'est pas moins, puisqu'il écrit à Démétrien, un des [dus grands ennemis des Chrétiens : Admirez notre patience, de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence (2802). S' ils pariaient avec cette force du temps de Sévère et de Dèce, qu'eussent-ils dit cinquante ans après sous Dioclétien , lorsque le nombre des Chrétiens était tellement accru, que les ty-

(-219.4) Lell. 9, p. 08.

(2795) Tertul., ApoL, cap. 37.

(2796) Tertci., Ad .lud. Just., Adi:

(2797) ApoL, c. I.

(2798) /m,/., cap, 57.

(2799) Ad Scap.,e. 2.

^SOO) ApoL, c. 57.' Trgph. i280t) Apot., c. 35; Ad scap., c. 2.

(2802) Cvi'R ., Ad Démet.

1217 PART. X. THEOL. POLEMIQUE. IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. IStft

rans étaient obligés par une feinte pitié à firent honte, pour ainsi dire, aux lois qui iérer la persécution, pour flatter le peuple les condamnaient, et contraignirent les per

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romain

la persécution , pour flatter le peuple 2803), dont les Chrétiens faisaient

sécuteurs à les changer. Imputer h de telles dès lors une partie si considérable ? Les con- gens qu'ils son! soumis par faiblesse, moversions étaient si fréquentes et si nom- destes par crainte, ce n'est pas vouloir senbreuses, qu'il semblait que tout allait de- lement déshonorer le christianisme, mais venir chrétien. On entendait en plein théâtre encore vouloir obscurcir l« vérité mémo ces cris du peuple étonné ou de la cons- plus claire que le soleil. Car, au contraire, i,Mn r ou des miracles des martyrs : le Dieu on voit manifestement que plus l'Eglise se des Chrétiens est grand. On marque des fortifiait, plus elle faisait éclater sa soumisvilles entières dont tout le peuple et les sion et sa modestie. magistrats étaient dévoués à Jésus-Christ, wn /•, ,a it •■ r r ;• * ei lui furent tous consacrés en un seul jour ^li- -EtatdelEghse sous Julien l Apostat.

et par un seul sacrifice, pèle-môle, riches et C'est ce qui parut plus que jamais sous pauvres, femmes et enfants (2804). On sait Julien l'Apostat, où le nombre îles Chrétiens aussi le martyre de cette sainte légion thé- était si accru, et l'Eglise si puissante, que baine, ou tant de braves soldats, (pie l'en- toute la multitude qu'on a vue si grande nemi avait toujours vus intrépides dans les dans les régnes précédents, en comparaison combats, à l'exemple de saint Maurice qui les de celle qu'on vit sous cet empereur, parut commandait, tendirent le cou comme dos petite. Ce qui fait dire à saint Grégoire de moutons à l'épée du persécuteur. « 0 empe- Nazianze (2800) : « Julien ne songea pas que reur, disaient-ils (2805), nous sommes vos sol- les persécutions précédentes ne pouvaient dats ; mais nous Minimes serviteurs de Dieu: pas exciter de grands troubles, parce que nous vous devons le service militaire; mais notre doctrine n'avait pas encore toute son nous lui devons l'innocence : nous sommes étendue, et que peu de gens connaissaient prêts à vous obéir, connue nous avons tou- la vérité; » ce qu'il faut faire toujours enjours fait, lorsque vous ne nous contraindrez tendre en comparaison du prodigieux aepas de l'offenser. Pouvez-vous croire que croissement arrivé durant fa paix sous Consnous puissions vous garder la foi, si nous en tantin et sous Constance; « mais maintenant, manquons à Dieu? Notre premier serment a poursuit ce saint docteur, que la doctrine été prêté à Jésus-Christ, et le second, à vous; salutaire s'était étendue de tous côtés, et croirez-vous au second, si nous violons le qu'elle dominait principalement parmi nous, premier ? » Tels furent les derniers ordres vouloir changer la religion chrétienne, ce qu'ils donnèrent aux députés de leur corps n'était rien moins entreprendre qued'ébranpour | ioi ter leurs sentiments à Ma xi mien. On 1er l'empire romain et mettre tout en hasard». y voit les saintes maximes des Chrétiens li- L'Fglise n'était pas faible, puisqu'elle était dèles à Dieu et au prince, non par faiblesse dominante et en état de faire trembler 1 emnaais par devoir. Si Genève, qui les avait yus perear; l'Eglise était attaquée d'une mamourir dans son voisinage et à la tête de son nière si formidable, que tout le monde delac, s'était souvenue de leurs leçons, elle meure d'accord que jamais elle n'avait été en n'aurait pas inspire, comme elle a fait par la plus grand péril : l'Eglise cependant fut bouche de Calvin, de Bèze et de ses autres aussisoumiseencetétatdepuissance, qu'elle ministres, la rébellion à toute la France sous avait été sous Néron et sous Domiiien , prétexte de persécution. Qu'on ne dise point lorsqu'elle ne faisait que de naître. Con qu'une légion ne pouvait pas résister à cluons donc que la soumission des Chrétiens toute l'armée : car les maximes qu'ils posent, était un effet des maximes de leur religion ; de fidélité et d'obéissance envers l'empereur, sans quoi ils auraient pu obliger les Sévère, font voir que leur religion ne leur eût non les Valérien, les Dioctétien à les ménager, plus permis de lui 'résister, quand ils au- et Julien jusqu'à les craindre comme des raient été les plus forts; et enfin si les Chré- ennemis plus redoutables que les Perses : tiens avaient pu se mettre dans l'esprit que de sorte que toutes les bouches qui utinla défense contre le prince fût légitime, sans buenl la soumission de l'Eglise à la faiblesse çoniurerde dessein formé la ruine del'ein- ou à la prudence de la chair, plutôt qu'à là pire, ils auraient pu songer à ménager à religion, sont fermées par cet exemple. l'Eglise quelque traitement plus doux; eu Et il ne faut pas s'imaginer que la religion montrant que les Chrétiens savaient vendre ne fût dominante que parmi le peuple, et cher leur vie, et ne devaient pas Être pous- qu'elle fût plus faible dans l'armée; car il ses à l'extrémité. Mais c'est à quoi on ne son- paraît au contraire qu'après la moi t de Julien geait pas ; et si on obtenait, comme il arri- les soldats ayant déféré l'empire à Jovieu vait souvent, des édits plus avantageux, ce qui le refusait, parce qu'il ne voulait comn'ét.iit pas en se faisant craindre, mais en mander qu'a des Chrétiens, toute I années élassantles tyrans par sa patience. A la linon cria :Naus sommes tous Chrétiens rt élevé? eut la paix mais sans force, et seulement, clans la foi sous Constantin et Constance dit saint Augustin, ù cause que les Chrétiens (2807), et encore six mois après, cet empe-

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(2804; LosEB., ib. mu, cap. li , Uct., ut». ^ 2, ^ . TmoD0MT

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(28 i5) Serin. S. Ettch., pass., Agaùn. Maft., .A.-f. m, ».

Hl VUES COMPLETES DE BOSSU ET.

reur étant mort, l'armée élut en sa | iaie Valentinien, non-seulement Chrétien, mais encore confesseur de la foi, pour laquelle il avait quitté généreusement les marques du commandement militaire sous Julien.

On voit aussi combien les soldats étaient affectionnés à Jésus-Christ, par le repentir qu'ils témoignèrent d'avoir brûlé de l'encens devant la statue de Julien et aux idoles, plutôt par surprise que de dessein. Car alors, comme le raconte saint Grégoire de Nazianze (2808), ils rapportèrent à cet apostat le don qu'ils venaient d'en recevoir pour prix de ce culte ambigu, en s'écriant : « Nous sommes, nous sommes Chrétiens; et le don que nous avons reçu de vous n'est pas un don, mais la mort. » Des soldats si fidèles à Jésus-Christ, furent en même temps très-obéissants à leur empereur. « Quand Julien leur disait : Offrez de l'encens aux idoles, ils le refusaient; quand il leur disait : Marchez , combattez , ils obéissaient sans hésiter, comme dit saint Augustin (2809); ils distinguaient le Hoi éternel, parce que, dit le même Père, lorsque les impies deviennent rois, c'est Dieu qui le l'ait ainsi pour exercer son peuple; de sorte qu'on ne peut pas ne pas rendre à cette puissance l'honneur qui lui est dû; » ce qui détruit en un mot toutes les gloses de M.Jurieu; puisque dire qu'on ne peut pas faire autrement, ce n'est pas seulement exclure la notion d'un simple conseil , mais c'est encore introduire un p éceple dont l'obligation est constante et perpétuelle.

Il ne faut non plus répondre ici, que Ju- . ien n'était pas persécuteur: puisque, outre qu'il autorisait et animait secrètement la fureur des villes qui déchiraient les Chrétiens, et que lui-même, pour ne point parler de ses artilices plus dangereux que ses violences, il eût répandu beaucoup de sang chrétien sous de faux prétextes ; on savait qu'il avait voué à ses dieux le sang des fidèles après qu'il aurait vaincu les Perses : et cependant ces fidèles, destinés àêtre la victime de ses dieux, ne laissaient pas de combattre sous ses étendards, et de promouvoir de toute leur force la victoire dont leur mort devait être le fruit. Lui-même n'entra jamais dans aucune défiance de ses soldats qu'il persécutait; parce que, bien instruit qu'il était des commandements de Jésus-Christ et de l'esprit de l'Eglise, il savait que la fidélité des Chrétiens pour les puissances suprêmes était à toute épreuve ; et comme nous disait saint Augustin (2810), qu'Une se pouvait pas faire (pion ne rendit àcette puissance riwnneur qui lui était dû. C'est aussi ce que ce tyran expérimenta lorsque, faisant tourmenter jusqu'à la mort deux nommes de guerre d'une grande distinction parmi les troupes, nommés Juventin et Maximin, ils

moururent en lui reprochant ses idolâtries, et lui disant en même temps, qu'il n'y avait que cela qui leur déplût dans son empire (2811) : montrant bien qu'ils distinguaient ce que Dieu avait mis dans l'empereur, de ce que l'empereur faisait contre Dieu, et toujours prêts à lui obéir en toute autre chose.

Ainsi, soit que l'on considère les préceptes de l'Ecriture, ou la manière dont on les a entendus et pratiqués dans l'Eglise, la maxime qui prescrit une obéissance à toute épreuve envers les rois, ni ne peut être un simple conseil, ni un précepte accommodé au temps de faiblesse ; puisqu'on la voit établie sur des principes qui sont également de tous les temps; tels que sont l'ordre de Dieu et le respect qui est dû pour l'amour de lui et pour le repos du genre humain aux puissances souveraines : principes qui, étant tirés des préceptes de Jésus-Christ, devaient durer autant que son règne; c'est-à-dire, selon l'expression du Psalmiste, autant que le soleil et que la lune, et autant que l'univers.

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