XVIII. — Sous Constance
Ce qui a paru dans l'Eglise sous les princes infidèles, ne s'est pas moins soutenu sous les princes hérétiques. Il est aisé de montrer, et nous-mêmes nous l'avons fait dans le premier Avertissement, que le nombre des Catholiques a toujours été sans comparaison plus grand que celui des ariens. L'empereur Constance se mit à la tête de ce malheureux parti, et persécuta si cruellement les Catholiques par confiscation de biens, par bannissements, par emprisonnements, par de sanglanles exécutions, et même par des meurtres ; tels que furent ceux qu'un Syrien et ses autres officiers firent sous ses' ordres et de son aveu ; que cette persécution était regardée comme plus cruelle que celle des Dèce et des Maximien, et en un mot comme un prélude de celle de l'Antéchrist (2812). Et toutefois dans le même temps qu'on lui reprochait à luimême ses persécutions, sans aucun ménagement, il n'en passait pas moins pour constant qu'il n'était pas permis de rien entreprendre contre lui, « parce que le règne et l'autorité de régner vient de Dieu, et qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César. » C'est ce qu'enseignait saint Hilaire (2813); c'est ce qu'enseignait Osius, non pas dans le temps de sa faiblesse, mais dans la force de sa glorieuse confession, lorsqu'il écrivait à l'empereur au uom de tous les évoques (2814) : « Dieu vous a commis l'empire et à nous l'Eglise; et comme celui qui affaiblit votre empire par des discours pleins de haine et de malignité, s'oppose à l'ordre de Dieu ; ainsi vous devez prendre garde que, tâchant
(2808) Oral. ô.
4809) S. Auc, t» ps. cxxiv, n. 7, t. IV. (-2810) S. Atc, in psul. cxxiv, n. 7, l. IV.
(2811) Theodoket., m, 15.
(2812) lin , lib. Cont. Const.: Atiian., Àpol.,
llist. /\nan., n. 74; Ibid., Apol. ad hiip. Consl., n. 5.
(2813) HiL.,fiagni. 1, n. 5.
(28U) Apud AÏttun., Hhl. Ariart., u. 44, 1. I; Apol. ad Const.
U-il PART. V THEOL. POLEMIQUE. — IV
de vous nitin r ce qui appartient à l'Eglise, vous ne vous rendiez coupable d*nn grand crime. Rendez à César ce qui esta César, et à Dieu ce qui est à Dieu : ainsi ni l'empire ne nous appartient, ni l'encensoir, ni les choses sacrées no sont à VOUS. » Peut-on établir plus clairement, comme un principe certain, par l'Evangile, la nécessité d'obéir à un prince, même hérétique et persécuteur. Saint Athanase n'avait point d'aulro sentiment, lorsqu'il protestai) au môme empereur de lui être toujours obéissant, et lui déclarait que lui et les Catholiques dans toutes leurs assemblées lui souhaitaient une longue vie et un régne heureux (-2815). Tous les évêques lui faisaient de pareilles déclarations et même dans les conciles. Ce courageux confesseur de Jésus-Christ, saint Lucifer de Cagliari, adressa h cet empereur un livre, dont le titre était : Qu'il ne faut point épargner ceux qui offmsent Dieu en reniant son Fils (2810) ; et toutefois y établit comme un principe constant, « qu'on demeure toujours débiteur envers les puissances souveraines selon le précepte de l'apôtre ; » de sorte qu'il n'y a rien à faire contre l'empereur, que « de mépriser les ordres impies qu'il donne contre Jésus-Christ, et tout au plus lui dénoncer librement qu'il est anathème. »
On peut ajouter ici avec les anciens historiens ecclésiastiques (2817), qu'au commencement de la persécution de Constance, pendant qu'il persécutait saint Athanase et les autres évoques orthodoxes jusqu'à les bannir et leur faire craindre la mort, le parti catholique était si fort, qu'il avait pour lui deux empereurs, qui étaient Constantin et Constant, les deux frères de Constance, dont le premier le menaça de lui faire la guerre s'il ne rétablissait saint Athanase: et cependant les Catholiques qui vivaient sous l'empire de Constance ne songèrent pas seulement à remuer; et saint Athanase, accusé d'avoir aigri contre Constance l'esprit de ses frères, s'en défend comme d'un crime, en faisant voir à Constance dont il était sujet, qu'il ne lui avait jamais manqué de fidélité (2818).
XIX. — Sous Yalens, Justine, et en Afrique sous la tyrannie des Vandales.
Valens, empereur d'Orient, arien comme Constance, fut encore un plus violent persécuteur; et c'est de lui qu'on écrit qu'il parut «n peu 3' adoucir lorsqu il changea en bannissement la peine de mort (2819) : et néanmoins les Catholiques, quoique les plus forts, même dans son empire, ne lui donnèrent jamais le moindre sujet de craindre, ni ne songèrent à se prévaloir des longues et fâ-
,2815) Apol. ad Const., etc., sup. cit.
(2816) Ath.v.n., Epist. île Syn., t. 1. part. il.
(2817) Socr., vi, -22; Sozou. , m, 2; Thec-dor. 11, 1. 2.
(2818) Apol. ad Cens;., sup. cil.
(2819) Grec. Naz., oral. 20 , t. I; Socr., lib. iv, ca;>. 52.
cheuses guerres, où à la fin il périt misérablement. Au contraire, les saints évoques no prêchaient et ne pratiquaient que l'obéissance. Saint Basile rendit à Modeste, que l'empereur lui envoyait, toutes sortes de devoirs (2820). Ce saint évoque, dit Eusèbe de Samosate, craignant quelque émotion populaire contre celui q'uj lui portait l'ordre de se retirer, l'avertit de prendre garde à lui, et de se retirer sans bruit, apaisant le peuple qui accourut à son pasteur, et lui récitant ce précepte apostolique, qu'il faut obéir aux rois etaux magistrats (2821). Je ne finirais jamais, si je voulais raconter tous les exemples semblables. Saint Ambroise était le plus fort dans Milan, lorsque l'impératrice Justine, arienne, y voulut faire tant de violences en faveur des hérétiques : mais il n'en fut pas moins soumis, ni n'en retint pas moins tout le peuple dans le respect, disant toujours : « Je ne puis pas obéir à des ordres impies; mais je ne dois point combattre : toute ma force est dans mes prières, toute ma force est dans ma faiblesse et dans ma patience, toute la puissance que j'ai, c'est d'offrir ma vie et de répandre mon sang (2822). » Le peuple, si bien instruit par son saint évêque, s'écria : « O César, nous ne combattons pas, mais nous vous prions : nous ne craignons rien, mais nous vous prions : » et saint Ambroise disait : « Voilà parler, voilà agir comme il convient à des Chrétiens. » M. Jurieu aurait bien fait d'autres sermons, et leur aurait enseigné que la modestie n'est d'obligation que lorsqu'on est le plus faible : mais saint Ambroise et tout le peuple parlèrent ainsi, depuis même que les soldats de l'empereur, tous Catholiques, se furent rangés dans l'Eglise avec leur évêque, et dans une conjoncture où l'empereur, menacé du tyrr.n Maxime, avait plus besoin du saint évêque, que le saint évêque dé lui, comme la suite des affaiies le fit bientôt paraître. C'en est assez, et de tous les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire, je ne veux plus rapporter que ceux des Catholiques africains sous l'impitoyable persécution des Genséric et des Hunéric, ariens. Ils résistèrent, dit saint Gélase, mais ce fut en endurant avec patience les dernières extrémités (2823). Les Chrétiens ne connaissaient point d'autre résistance; et pour montrer que ce sentiment leur venait, non de leur faiblesse, mais de la foi même et de la religion, saint Fulgence, l'honneur de l'Afrique comme de toute l'Eglise d'alors, écrivait à un de ces rois hérétiques (2824) : « Quand nous vous parlons librement de notre foi, nous ne devons pas pour cela vous être suspects ou de rébellion ou d'irrévérence : puisque nous nous sou-
(2820) Grec. Naz., ibid.
(2821) Théodor., lil). iv. 1-4.
(282.) Orat. de Basil., liaa. post ; Epist 32,
mine. 21 ; epist. 35, ad MareelL, nunc 20, loin. il. (2825) Epist. 15.
(2824J Ad Tirasim., lib. 1, c. 2, éd. 1684, p. 70.
) -us
venons toujours ae la di
préceptes des apôtres qui nous ordonnent
d'obéir au roi. »
XX. — Les Chrétiens de Perse, les Goths persécutés par Athanaric.
Cette doctrine se trouve établie partout où le christianisme s'était répandu. Au ive siècle, Sapor, roi de Perse, fit un effroyable carnage des Chrétiens; puisqu'on en "compte de martyrisés « jusqu'à seize mille dont on sait les noms, sans parler des autres qu'on ne peut pas même nombrer (2825). » On objecta d'abord à leur archevêque d'avoir intelligence avec les Romains, ennemis de L'empire des Perses. Mais les Chrétiens s'en défendaient comme d'un crime, et soutenaient que c'était là une calomnie. On ne poussa pas une accusation .si mal fondée; et pour achever de la détruire, un Chrétien trouva le moyen d'obtenir de Sapor, qu'en le traînant au supplice, ■i on publierait auparavant par un cri public, qu'il n'était pas infidèle au prince ni accuse d'autre chose que d'être Chrétien (2826). »
Les Chrétiens, quoiqu'en si grand nombre et constamment les plus forts dans une province des plus importantes et des plus voisines des Romains (2827), se laissaient traîner au supplice comme des brebis à la boucherie, sans se prévaloir de ce voisinage ni des guerres continuelles qui étaient entre les Romains et les Perses • contents de trouver un refuge assuré dans l'empire romain, ils ne le remplissaient pas de leurs cris pour animer tous les peuples et tous les empereurs contre leur patrie ; ils ne leur offraient point leur main contre elle, et on ne les vit point à la guerre contre leur prince.
Les Goths zélés Chrétiens si cruellement persécutés par leur roi Athanaric, se contentèrent aussi de se réfugier chez les Romains (2828), mais ils ne songèrent pas à en faire des ennemis à leur roi. L'amour de la patrie et la soumission pour leur prince régna toujours dans leur cœur. La maxime demeurait ferme, que la soumission doit être à toute épreuve : la tradition en était constante en tous lieux comme en tout temps, parmi les barbares comme parmi les Romains : et tout le nom chrétien la conservait. Il n'est pas ici question de chercher de mauvais exemples depuis que là vigueur de la discipline chrétienne s'est relâchée, l'Eglise ne les a jamais approuvés, et la foi des premiers siècles est demeurée ferme. Quand l'Eglise (ce qu'à Dieu ne plaise) aurait dégénéré de ces anciennes maximes sur lesquelles la religion a été fondée, c'était à des Chrétiens qui se disaient réformés à purger le christianisme de ces erreurs; mais au fond l'Eglise catholique ne s'est jamais démentie ne l'ancienne tradition. S'il y a eu de mauvais exemples dans les derniers temps, s'il \ en a eu de mêlés, l'Eglise n'a jamais au-
OEliVRES COMPLETES HE BOSSl'ET. 1321
nité royale, et des torisé le mal ; et en un mot la révolte, sous
prétexte de persécution, n'a pu trouver d'approbation dans ses décrets. Les protestants sont les seuls qui en ont donné en faveur de la rébellion, que leurs synodes nationaux ont passée en dogme, jusqu'à déclarer euxmêmes, pour ainsi parler, la guerre aux rois. Nous condamnons hautement tous les attentats semblables, en quelque lieu et en quelque temps qu'on les ait vus; et tout le monde sait les décrets de nos conciles œcuméniques en faveur de l'inviolable majesté des rois. Mais la Réforme défend encore aujourd'hui les décrets de ses synodes, puisque M. Jurieu ose dire qu'elle n'en a point-de honte. Ce ne tontpas des faiblesses dont elle rougisse; ce sont des attentats qu'elle soutient.
XXL — Réflexion sur le discours précédent ; opposition entre les premiers Chrétiens et les prétendus réformés.
Ainsi l'opposition entre les premiers Chrétiens et nos Chrétiens réformés est infinie. Les premiers Chrétiens n'avaient rien que de doux et de soumis : mais on ne voit rien que de violent et d'impétueux dans ces Chrétiens qui se sont dits réformés. Leurs propres auteurs nous ont raconté que dès le commencement ils étaient pleins de vengeance, et se servaient dans leurs entreprises de gens aiguillonnés de leurs passions (2829), et leur ministre nous les représente encore à présent comme gens en qui la rage et la fureur fortifient l'attachement qu'ils ont à leur religion. Mais les premiers Chrétiens n'avaient rien d'amer ni d'emporté dans leurzèle. Aussi disaient-ils hautement, sans même que les infidèles osassent le nier, qu'ils n'excitaient point de troubles, ni n'attroupaient le peuple par des discours séditieux (Act. xix, xiv, 12) : au contraire les premières prédications de nos réformés furent suivies partout de sédition et de piller ies . Les infidèles avouaient eux-mêmes que les premiers Chrétiens ne blasphémaient point leurs faux dieux (Act. xix, 37), encore qu'ils en découvrissent la honte avec une extrême liberté ; parce qu'ils parlaient sans aigreur et ne disaient que la vérité sans y mêler de calomnies : au contraire tout a été aigre et calomnieux dans nos Chrétiens réformés, qui n'ont cessé de défigurer nolro doctrine, et ont rempli l'univers de satires envenimées, pour exciter la haine publique contre nous. Les premiers Chrétiens n'ont jamais été ni orgueilleux ni menaçants ; nos Chrétiens réformés, non contents de violentes menaces, en sont venus aux effets dès le commencement de leur Réforme. Il est vrai que nos Chrétiens réformés ont eu à souffrir en quelques endroits, etla Réforme a lâché d'avoir le caractère des martyrs. Mais, comme nous avons vu, les martyrs souffraient avec humilité; et les autres, do
(2825) Soz.. lib. il, cap. 8 et scf|.
12827) Ibùt.
(2828) Paul Oros., lib. vu, 52; Aug., De civ. Ici, lib. xvn, c. 51, tnm. VII.
(2829) Var., liv. x, col 667. et suiv.
«25 PAUI. \. TIIKOI.. l'Ol.lvUlQUE. — IV. AVERTISS] Mi. M S AI \ PROTESTANTS. I22G
leur aveu propre! avec dépit; les uns soutenus par leur seule l'm, ei les autres par leur passion : c'esl pourquoi de si différents principes mil produit des effets bien contraires. Trois oent s ans de continuelle el implacable persécution n'ont pa altérer la douceur des premiers Chrétiens : la patience a d'abord échappé aux autres, et leur violence les a emportés aux derniers excès. A peine nomme-t-on en Allemagne trois ou quatre hommes punis pour le luthéranisme ; cependant toute l'Allemagne vit bientôt les ligues, et sentît les .unies de nos réformés. t.eux île France furent patients durant environ trente ans ^différentes reprises, sous les régnes de François I" et de Henri II. Ils ne lurent pas à l'épreuve d'une longue souffrance, et ils n'eurent pas plutôt trouvé de la faiblesse dans le gouvernement, qu'ils en vinrent nus derniers efforts contre l'Etat.
XXII. — Vain prétexte des guerres civiles apporté par M. Jurieu, et leur vraie cause.
M. Jurieu donne pour raison de la justice
de leurs armes le massacre de Vassi, sans répondre un mot seulement aux témoignages
incontestables même des au leurs protestants, par lesquels nous avons montré que ce prétendu massacre ne fut qu'une rencontre ferluiteet un prétexte que la rébellion déjà résolue se voulait donner (2830). Mais sans répéter les preuves que nous en avons rapportées contre ce ministre, nous avons de quoi le confondre par lui-même. « Le massacre de Vassi » (2831), dit-il, « avait donné le signai par toute la France ; parce que, continuet-il,au lieu qu'il ne s'agissait que de la mort de quelques particuliers sous les règnes de François I" et de Henri II, ici et dans ce massacre la vie de tout un peuple était en péril. » Mais si l'on attendait ce signal, pourquoi donc avait-on déjà machiné la conspiration d'Amboise par expresse délibération de la Réforme, comme nous l'avons démontré par cent preuves, et par l'aveu de Bèze même? lit pourquoi donc avait-on résolu de s'emparer du château où le roi était, arracher ses ministres d'entre ses bras, se rendre maître de sa personne, lui contester sa majorité, lui donner un conseil forcé, et allumer la guerre civile dans toute la France, jusqu'à ce que ce noir dessein fût accompli ? car tout cela est prouvé plus clair que le jour dans \' Histoire des variations (2832), sans que M. Jurieu y ail répondu, ni pu répondre un seul mot Et quant à ce que dit ce ministre, qu'on songea à prendre les armes lorsqu'on vit que tout un peuple était en péril, au lieu qu'il ne s'agissait auparavant, c'est-à-dire, sous François 1" et Henri 11, que de quelques particuliers : Bèze a été bien (dus sincère, puisqu'il est demeuré d'accord que ce qui causa les grands troubles de ce royaume, lut que les seigneurs considérèrent que les rois François e! Henri
(2850) !«r., liv. x, col. OIS.
(2851) Lettre 9, p. 70.
r285-2) Liv. \, col. OUI.