PART. \. T11E0L. POLEMIQUE. - IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS
que la doctrine qui nous oblige ii pousser la fidélité envers les rois jusqu'au! dernières épreuves, esl également établie dans l'ancien il dans le nouveau peuple.
TROISIÈME EXEMPLE : CELUI 1)K DAVIli.
XXVII. — Que, selon les principe» du ministre, ["exemple de David n'est jxis à suivre.
Il reste à examiner le troisième exemple rie M. Jurieu, qui est celui de David, que ce ministre propose pour pronver qu'on peut défendre sa vi(? à main année (outre son prince ; et il répète souvent que, si on peut prendre les armes contre son roi pour la vie, on le peut à plus forte raison pour la religion et pour la vie tout ensemble. D'abord et sans hésiter j'accorde la conséquence; mais voyons comme il établit le fait d'où il la tire: « Pourquoi, » dit-il (2841), « David avaitil assemblé autour du lui quatre ou cinq cents hommes tous gens braves et bien armés? N'élait-ce pas pour se détendre, pour résister à la violence par la forée, et pour résister à son roi qui voulait le tuer? Si Saùl fût venu l'attaquer avec pareil nombre de gens, s'en serait-il fui? N'aurait-il pas combattu pour sa vie, quand icéme c'aurait été avec quelque péril de la vie de Saùl lui-môme; parce que dans le combat on ne sait pas où les coups portent? David savait son devoir; il avait la conscience délicate; il respecte l'onction de Dieu dans les rois : mais il ne croit pas qu'il soit toujours illégitime de leur résister, et même David était dans un cas où nous ne voudrions pas permettre de résister par les armes à un souverain; dans le fond il était seul, et n'était qu'un particulier. Nous n'étendons pas le pouvoir de résister à un souverain jusquelà : mais celui qui a cru qu'un particulier pouvait repousser la violence par la force , . a cru à plus forte raison que tout un peuple le pouvait. » J'ai rapporté exprès tout au long le discours de M. Jurieu , afin qu'on voie que ce ministre détruit lui-même son propre raisonnement ; car en effet il sent bien qu'il prouve plus qu'il ne veut, il veut prouver que tout un peuple, c'est-à-dire, non-seulement tout un royaume, tuais encore une partie considérable d'un royaume , tel qu'était tout le peuple chrétien dans l'empire romain, ou en France tous les protestants, ont pu prendre les armes contre leur prince. Vo;là ce qu'il voulait prouver : mais sa preuve porte plus loin qu'il ne veut, puisqu'elle démontrerait, si elle était bonne, non-seulement que tout un grand peuple, niais encore tout particulier peut s'armer contre son prince, lorsqu'il lui l'ait violence; ce que le ministre rejelie non-seulement ici, comme il paraît par les paroles qu'on vient île produire, mais encore en d'autres endroits (28i2). C'est néanmoins ce qu'il prouve; et par conséquent selon lui-même sa ; reuve est mauvaise, n'y ayant rien de plus assuré que celte règle de dialectique : qui prouve trop ne prouve rien. Cela parait encore plus évi-
demment ■mi ce qu'il attribue à D.i\ id, d'avoir ci u qu'un particulier pouvait repousser à main armée (a violence, même celle de son roi; rar c'est de quoi il s'agit; ce qui estlui attribuer une erreur grossière et insupportable, et par conséquent condamner toute l'action qu'on fonde sur une maxime si visiblement erronée : en quoi non-seulement .\!. Jurieu blâme en David ce que l'Ecriture n'y blrtme pas; mais encore il se confond lui-même, en nous alléguant un auteur qui, selon lui, est dans l'erreur, et nous donnant pour modèle un exemple qui est mauvais selon ses principes.
XXVIII. — Fondement de la conduite de David; erreur du ministre, qui en fait un particulier.
Je n'aurais donc qu'à lui dire, si je voulais lui fermer la bouche par son propre aveu, que David, qui agissait sur de faux principes, ne doit pas être suivi dans cette action; n ais la vérité ne me permet pas de profiter ou de l'ignorance ou de l'incon*idération de mon adversaire. Toute l'Ecriture ne fait voir que dans cette conjoncture David agit toujours par l'Esprit de Dieu ; que dans toutes ses entreprises il attendait la déclaration de sa volonté; qu'il consultait ses oracles; qu'il était averti par ses prophètes, qu'il était prophète lui-même, et que l'esprit prophétique qui était en lui ne l'abandonna jamais. (7 fleg. xxii, 3, 5; xxiii, 2, 4.) Témoins les Psaumes qu'il lit dans cet état, et même chez le roi Aehis, et au milieu du pays étranger où il .s'était réfugié : Psaumes que nous chantons tous les jours comme des cantiques inspirés de Dieu. J'avoue donc qu'il n'y a rien à blâmer dans la conduite de David ; et ce qui a irompé M. Jurieu, qui abuse de son exemple, c'est qu'il n'a pas voulu considérer ce que David était alors. Car s'il avait seulement songé que ce David qui n'e^t selon lui qu'un particulier, en efTet était un roi sacré par l'ordre de Dieu (7 Rcij. xvi, 12, 13), il aurait vu le dénoûment manifeste de toute la difficulté : mais en même temps il aurait fallu renoncer à toute sa preuve; car on n'aurait pu nier que ce ne fût un cas tout particulier; puisque celui qu'on verrait armé pourse défendre du roi Saùl est roi luimême, et sans vouloir examiner si on ne pourrait pas soutenir qu'en effet il était roi de droit, et que Saùl ne régnait que par tolérance, ou en tout cas par précaire et comme simple usufruitier, pour honorer en sa personne le titre de roi qu'il avait eu; quand il ne faudrait regarder dans le sacre de David qu'une simple destination à la couronne, toujours faudrait-il dire, puisque cette destination venait de Dieu, que Dieu, qui loi avait donné ce droit, était censé lui avoir donné en même temps tout le pouvoir nécessaire pour le conserver. Car, au reste, le droit de David était si certain , qu'il était connu de Jonatbas, fils de Saïtl, et de Saùl même (7 Reg. xxm, 17: xxiv, 21): de 11
r-2811; Lctt. 17, p. Vj\; lett. 9.
(28i2) Lcit. 18, i>. 154.
OEUVRES COMPLETES DE BOSSl'ET
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vient que Jonathas demandait pour toute grâce à David d'être le second après lui. Le peuple aussi était bien instruit du droit de David, comme il paraît par le discours d'Abigai. {1 lleg. xxv,30, 31.) Ainsi personne ne pouvait douter que sa défense ne fût légitime, et Saùl lui-même le reconnaissait ; puisqu'au lieu de le traiter de rebelle et de traître, il lui disait : Vous êtes plus juste que moi, et il traitait avec lui comme d'égal à égal, en le priant de conserver sa postérité. (/ Reg. xxiv, 18, 21; xxvi, 25.)
XXIX. — Que David n'a rien entrepris contre son prince et son pays.
Il ne faut pourtant pas s'imaginer que Dieu ait voulu se servir de David | our diviser les forces de son peuple, ni que ses armes, toujours fatales aux Philistins, dussent jamais se tourner contre sa patrie et contre son prince. Car, premièrement, lorsqu'il assembla ces quatre cenL; hommes, son intention n'était pas de demeurer dans le royaume d'Israël, mais avec le roi de Moab, avec qui il était d'accord, pour sa sûreté. S'il campait et se tenait sur ses gardes, cette précaution était nécessaire contre des gens sans aveu qui auraient pu l'attaquer; et au surplus il tenait son père et sa mère entre les mains du roi de Moab, jusqu'à ce que la volonté du Seigneur se fût déclarée. (I Rcg. xxii, 3.) Loin donc de vouloir combattre contre son pays, il allait chercher la sûreté de sa personne sacrée dans une terre étrangère. Que s'il en sortit enfin pour se retirer dans les terres de la tribu de Juda, qui lui était plu3 favorable à cause que c'était la sienne, ce fut un ordre exprès de Dieu, porté par le prophète Gad qui l'y obligea. 1 76 t'a., S.) Lorsqu'il fut dans le royaume de Saùl, il y fit si peu de mal à ses citoyens, qu'au contraire, sur le mont Carmel, l'endroit le plus riche de tout le royaume, et au milieu des biens de Nabal, le plus puissant homme du pays, il ne toucha ni à ses biens, ni à ses troupeaux ; un ne trouva jamais à dire une seule de ses brebis; et au contraire, les gens de Nabal rendaient témoignage aux troupes de David, que loin de les rexer, elles leur riaient un rempart et une défense assurée. (I lieg. xxv, 2, 16.) Pendant qu'on le poursuivait à toute outrance, il fuyait de désert en désert pour éviter la rencontre des gens de Saùl, et pour assurer sa personne, dont il devait la conservation à l'Etat, sans avoir jamais répandu le sang d'aucun de ses citoyens, ni profité contre eux ni contre Saùl d'aucun avantage ; mais au contraire il était toujours attentif au bien île son pays, et contre l'avis de tons les siens, il sauva la ville de Ceilan des Philistins qui allaient la surprendre, et qui déjà en avaient pillé tous les environs (/ Reg. xxm, 1 seq.) ; ainsi, dans une si grande oppression, il ne songeait qu'à servir son prince et son pavs. Lorsqu'enfin il fut obligé de traiter avec les ennemis, ce fut seulement pour la sûreté
de sa personne. Il ne fit jamais de pillage que sur les Amalécites et les autres ennemis de sa patrie. (I Rcg. xxvn, 8, 9, 10.) De (•elle sorte, la nécessité où il se voyait réduit ne lui fit jamais rien entreprendre qui fût indigne d'un Israélite ni d'un fidèle sujet; le traité qu'il fit avec l'étranger servit à la fin à sa patrie ; et il incorpora au peuple de Dieu la ville de Siceleg que les Philistins lui avaient donnée pour retraite.
XXX. — Que le ministre donne à David des sentiments impies contre Saiil, que David a toujours abhorrés.
Si M. Jurieu savait ce que c'est que d'expliquer l'Ecriture, il aurait pesé toutes ces circonstances, et il se serait bien gardé de dire ni que David fût un simple particulier, ni qu'il ait jamais rien entrepris contre la puissance publique. Au lieu de peser en théologien et en interprète exact ces circonstances importantes, il se met à raisonner en l'air, et il nous demande pourquoi David était armé, si ce n'était pour se défendre contre son roi, comme s'il n'eût pas eu à craindre cent particuliers, qui, pour l'aire plaisir à Saùl, pouvaient l'attaquer, ou que, sans aucun dessein d'en venir avec Saùl aux extrémités, il n'eût pas pu avoir en vue de faire envisager à ce prince ce que la nécessité et le désespoir pouvaient inspirer contre le devoir à de braves gens poussés à bout. Mais M. Jurieu passe plus avant, et il ne veut pas qu'on croie que David avec des forces égales s'en serait fui devant Saùl. Pourquoi non, plutôt que d'être forcé à combattre contre son roi? Mais le vaillant Jurieu ne peut comprendre qu'on fuie. Qu'il permette du moins à David de faire devant l'ennemi une belle et glorieuse retraite. Non, dit-il, il faut donner; et David aurait combattu, au hasard, dit notre ministre (2843), de mettre en péril la vie du roi sou beau-père; car ces titres de roi et de beaupère ne lui sont rien. Comment n'a-t-il pas frémi en écrivant ces paroles? David rencontrant Saùl, à son avantage, après lui avoir sauvé la vie malgré les instances de tous les siens, se sentit saisi de frayeur pour lui avoir seulement coupé le bord de sa robe, et avoir mis la main, quoique d'une manière si innocente, sur sa personne sacrée (/ Reg. xxiii, 6 seq.); et celui qu'on voit si frappé d'une ombre d'irrévérence envers son roi, ne fuirait pas un combat où on aurait pu attenter sur sa vie? Voilà comme les ministres enseignent à ménager le sang des rois. Cependant M. Jurieu, comme nous verrons, fait semblant d'avoir en horreur les attentats sur les souverains ; et ici, contraire à lui-même, il veut qu'un particulier ait droit de donner combat à son roi présent, au hasard de le tuer dans la mêlée. Mais David était bien éloigné de ce seniiment impie, lorsqu'il disait :Die.u me garde de mettre la main sur mon maître, l'oint du Seigneur! (lbid., 7.) Et il criait à Saùl : A«
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tiil PART. X. T11E0L POLEMIQUE
rroyc: pat les calomniateurs qui vous disent </ne David veut attenter sur vous. Vous le toyex dt vos yeux, que Dieu vous a mis 'litre mes munis dans la caverne. Mais fai dit en mon cœur : .1 Dieu ne plaise que f 'étende In main sur l'oint du Seigneur! Que le Seiijnr r juje entre vous et moi, et qu'il me tenge ai vous comme il lui plaira, niais que via main ne soit pas sur mus! / /,'<</. \\m,
10)11 ne reconnaissait donc autre puissance que celle de Dieu qui pût lui faire justice de Saiil. Ce qu'il explique encore plus clairement, lorsque, devenu une se sonde fois maître de la vie de ce prince, il dil à Abisaï qui l'accompagnait ( / Reg. xxvi, 9;: Gardez-vous bien de mettre la main sur Saul; car qui pourra étendre sa main sur l'oint du Seigneur et demeurer innocent. Vive le Seigneur! si le Seigneur ne le frappe, ou que le jour de sa mur; n'arrive, ou que venant à une bataille il n'ymeure [comme Saùl mourut en effet dans une bataille contre les Philistins ), il n'a rien à craindre, et ma main ne sera jamais sur lui, Dieu m'en garde, et ainsi me soil-il propice! C'est en cette sorle ijue David a recours à Dieu, comme à son unii|iie vengeur. Encore lorsqu'il parlait de cette vengeance, c'était pour montrer à Saùl ce que ce prime avait à crainore, et non pas pour lui déclarer ce que David )ui souhaitait; puisque, loin de souha ter ta mort à Saiil, il la pleura si amèrement et en lit un châtiment si prompt lorsqu'elle lui fut annoncée. {H Reg, t, i%, 18.) Un homme qui parle et agit ainsi est bien éloigné luimême de vouloir combattre contre son roi, ni attenter sur sa vie en quelque manière que i e soit. Et en effet, s'il eût cru l'attaque légitime, ou qu'il put avoir d'autre droit que celui de s'empêcher d'être pris, comme il faisait en se cachant, il aurait pu aussi bien attenter contre son roi dans une surprise que dans un combat. Le même droit de la guerre permet également l'un et l'autre; et s'il voulait épargner le sang de Saul, il pouvait iiu moins s'assurer de sa personne. Mais il savait trop qu'un sujet n'a ni droit ni force contre la personne de son prince; et le ministre le met en droit de le faire périr dans un combat l II a oublié toute l'Ecriture; mais il a oublié tous les devoirs d'un sujet. Il ne songe plus à ce qui est dû à la majesté, ni à la personne sacrée des rois, ni à la sainte onction qui e-t sur eux. Je ne m'en étonne pas : il ne se souvient même plus qu'il est Français, et il nous parle avec dédain de la loi salique, véritable, dit-il (2844), ou prétendue, comme ferait un homme venu des Indes ou du .Malabar; tant et sorti de son cœur ce qui est le plus avant imprimé de tout temps, et dès l'origine de' la nation, dans le cœur de tous les Français.
Mais, pour revenir à notre sujet, concluons qu'il n'y a rien de plus mal allégué que l'exemple de David, puisque, bien loin qu'il fût permis de le regarder comme un simple particulier, Dieu, qui l'avait sacré
roi, voulait qu'on le regardât comme un personnage- public dont la conservation éta t nécessaire à l'Etat; et qu'après tout il n'a
l'ait que pourvoir à sa sûreté, cou, m,. i| v était obligé, non-seulement sans rien attenter contre son roi ni contre son pays, ma s encore sons jamais cesser de les servirait milieu d'une si cruelle op| ression. \ oila re qui est constant dans le fait. Aussi, M. Julien, qui n'a pu trouver aucun attentat dans les actions de David, n'a de refuge qu'a des questions en l'air, et il est réduit à rechercher, non ce qu'il a fait, car il est déjà bien i onstant qu'il n'a rien l'ait de mal contre son prince, mais ce qu'il aurait fait en tels et tels cas qui ne sont point arrivés. Que s'il faut enfin lui répondre sur ses imaginations, nous lui dirons, en un mot, que ces grands hommes, abandonnés aux mouvements de leur foi et à la divine Providence, apprenaient d'elle à chaque mom ut ce qu'ils avaient à faire, et y trouvaient des ressources pour se dégager des inconvénients où ils paraissaient inévitablement enveloppés, comme on le voit en particulier dans toute l'histoire de David ; de sorte que s'inquiéter de ce qu'auraient fait ces grands personnages dans les cas que Dieu détournait par sa providence, c'est oser demander à Dieu ce qu'il aurait inspiré, et craindre que sa sagesse ne fût épuisée.
Enfin donc, nous avons ôté toute espérance au ministre, et il ne lui reste, pour soutenir la prise d'armes de ses pères, ni autorité ni exemple. Au contraire, tous les exemples le condamnent et tous les martyrs combattent contre lui.