PRINCIPES DE LA POLITIQUE DE M. JURIEU, ET LEUR ABSURDITÉ
XLIX. — Définition du peuple que le ministre fait souverain ; qu'il met la souveraineté dans l'anarchie.
J'ai vengé le droit des rois et de toutes les puissances souveraines ; car elles sont toutes également attaquées, s'il est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que l'état populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les Etats. J'ai répondu aux autorités de l'Ecriturequ'on leur oppose. Celles-là sont considérables ; et toutes les fois que Dieu parle, ou qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit îles puissances qui gou-
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IS&S PART. X. TIIEOL. POLEMIOJ I IV.
rement l'univers, leur propre majesté les en défend ; et il n'y aurait qu'à mépriser ces v ii i 1 1 s politiques, qui, sans connaissance du monde <>u dus affaires publiques, pensent pouvoir assujettir les trônes des nus ;mx lois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. Je laisserais donc volontiers discourir M. Jurieu sur les droits du peuple, ol je n'empêcherais pas qu'il ne se rendit l'arbitre des rois, 5 môme titre qu'il est prophète : mais afin que le momie, qui est étonné de sou audace, soit convaincu de son ignorance, je veux bien en Baissant cet Avertissement, parmi les absurdités infinies de ses vains discours, en relever quatre ou cinq des plus grossières.
Dans le dessein qu'avait M. Jurieu de faire l'apologie de ce qui se passe en Angleterre, il paraissait naturel d'examiner la constitution particulière de ce royaume ; et s'il s'était tourné de ce côté-là, j'aurais laissé à d'autres le soin de le réfuter. Car jo déclare encore une l'ois que les lois particulières des Etats, non plus que les laits personnels, ne sont pas l'objet que je me propose. Mais ce ministre a pris un autre tour, et soit que l'Angleterre seule lui ait paru un sujet digne de ses soins, ou qu'il ait trouvé plus aisé de parler en l'air du droit des peuples, que de recbercher les histoires qui feraient connaître la constitution de celui dont il entreprend la défense, il a bâti une politique également propre à soulever tous les Etais (2871*). En voici l'abrégé : « Le peuple l'ait les souverains et donne la souveraineté : donc le peuple possède la souveraineté, et la possède dans un degré plus émisent; car celui qui communique, doit posséder ce qu'il communique d'une manière plus parfaite : et quoiqu'un peuple qui a fait un souverain ne puisse plus exercer la souveraineté par luimême , c'est pourtant la souveraineté du peuple qui est exercée par le souverain, et l'exercice de la souveraineté qui se l'ait par un seul, n'empêche pas que la souveraineté ne soit dans le peuple comme dans sa source, et même comme dans son premier sujet. » Voilà les principes qu'il pose dans la 16' lettre; et il en conclut dans les deux suivantes, que le peuple peut exercer sa souveraineté en certains cas, même sur les souverains, les juger, leur faire la guerre, les priver de leurs couronnes, changer l'ordre de la succession, et même la forme du gouvernement.
Ce qui d'abord se fait sentir dans ce discours, ce sont les'contradictions dont il est plein. Le peuple, dit-on, donne la souveraineté; donc il la possède. Ce serait plutôt le contraire qu'il faudrait conclure; puisque, si le peuple l'a cédée, il ne l'a plus ; ou eu tout cas, pour parler avec M. Jurieu, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé. C'est ce que le ministre vient d'avouer en disant, qu'un peuple qui a fuit un souverain ne peut plus exercer la souveraineté' par lui-même, et que
Sa souveraineté est exercé* par le souverain qu'il a fait.
Il n'en faut pas davantage pour renverser tout le système du ministre. Car tout ce où il veut venir par ses principes, c'est que le peuple peut faire la loi à son souverain en certains cas, jusqu'à lui déclarer 'a guerre, lo priver, comme on l'a dit, de sa couronne, changer la succession et même le gouvernement. Or tout cela est contre la supposition que le ministre vient de faire. Car sans doute ce ne sera pas par le souverain que le peuple fera la guerre au souverain même et luiôtera sa couronno; ce sera donc par lui-môino que le peuple exercera ces actes de souveraineté, encore qu'on ait supposé qu'il n'en peut exercer aucun.
.Mais, sans encore examiner "les conséquences du système, allons à la source, et prenons !a politique du ministre par l'endroit le plus spécieux. II s'est imaginé que le peuple est naturellement souverain; ou, pour parler comme lui, qu'il possède naturellement la souveraineté, puisqu'il la donne à qui il lui plaît ; or cela, c'est errer dans lo principe, et ne pas entendre les termes. Car, à regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l'anarchie, c'est-àdire, dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre, et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous; où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; où le droit m4me de la nature demeure sans force, puisque la raison n'en a point; où par conséquent il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort: encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour peut le devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état, ou quels peuples y ont été et en quels endroits, ou comment* et par quels degrés on en est sorti, il faudrait pour le décider compter l'infini, et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de l'homme. Quoi qu'il on soit, voilà l'état où l'on imagine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant avec .M. Jurieu, dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté, qui est déjà une espèce de gouvernement, c'e t mettre un gouvernement avant tout gouvernement, et se contredire soi-même.
Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n'y a pas même de peuple en cet état. il peut bien y avoir des familles, et encore mal gouvernées et mal assurées; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde, une multitude confuse; mais il ne peut y avoir de peuple, parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi ; ce qui n'arrivo
'2871') Leii. 16, u. i, p,
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qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c'est-à-dire de l'anarchie.
C'est néanmoins du fond de celte anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernements: la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistrature ou de puissances légitimes venaient originairement de la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là, avec M. Jurieu, que le peuple comme un souverain ait distribué les pouvoirs à un chacun: car pour cela il faudrait déjà qu'il y eût ou un souverain ou un peuple réglé; ce quo nous voyons qui n'était pas. Il ne faut pas non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une chose comme subsistante, qu'il faille avoirpour la donner; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, lorsque, fatigués de l'état o,ù tout le monde est le maître et où personne ne l'est, ils se sont laissé persuader de renoncera ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, en faveur d'un gouvernement dont on convient.
S'il plaît à M. Jurieu d'appeler souveraineté cette tiherlé indocile qu'on fait céder à la loi et au magistrat, il le peut; mais c'est tout confondre; c'est confondre l'indépendance de chaque homme dansl'anarchie.'avec la souveraineté. Mais c'est là tout au contraire ce qui la détruit. Où tout est indépendant, il n'y a rien île souverain : car le souverain domine le droit ;"or nul homme n'est supposé tel en cet état, et chacun y est indépendant, non-seulement de tout autre, mais encore de la multitude; puisque la multitude elle-même, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force.
Voilà donc le souverain de M. Jurieu : c'est dans l'anarchie le [dus fort, c'est-à-dire la multitude et le grand nombre contre le petit : voilà le peuple qu'il fait le maître et le souverain au-dessus de tous les rois et de toute puissance légitime; voilà celui qu'il appelle le tuteur (2872) et le défenseur naturel de la véritable religion ; voilà celui en un mot qui selon lui n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes ; car, dit M. Jurieu (2872*), cette: autorité n'est que dans te peuple,ë\ on voit ce qu'il appelle le peuple. Que le lecteur se souvienne de cette rare politique: la suite en découvrira les absurdités; mais maintenant je n'en veux montrer que le bel endroit,.
L. — Doctrine des pactes et des relations de M. Jurieu, combien pleine d'absurdité, et premièrement sur la servitude.
C'est la doctrine des pactes, que le ministre explique en ces termes: a Qu'il lest contre la raison qu'un peuple se livre à un souverain sans quelque pacte, et qu'un tel traité
(2872) .Un., lell. Ki, a. A.
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serait nul et contre la nature. » Il ne s'agit pas, comme on voit, de la constitution particulière de quelque Etat; il s'agit du droit naturel et universel , que le ministre veut trouverdanstousles Etats. // est, dit-il (28T^i, contre la nature de se livrer sans quelque pacte, c'est-à-dire, de se livrer sans se réserverle droit souverain ; car c'est le pacte qu*il veut établir; comme s'il disait : 11 est contre la nature de hasarder quelque chose pour se tirer du plus affreux de tous les états qui est l'anarchie; il est contre la naturede faire ce que tant de peuples ont fait, comme on a vu. Mais laissons toutes ces raisons. Comme ces pactes de M. Jurieu ne se trouvent plus, et qu'il y a longtemps que l'original en est perdu, le moins qu'on puisse demander à ce ministre, c'est qu'il prouve ce qu'il avance. Et il le fait en celte sorte (287i) : « Il n'y a point de relation au mondequi ne soit fondée sur un pacte mutuel ou exprès ou tacite, excepté l'esclavage, tel qu'il était entre les païens, qui donnait à un maître pouvoir de vie et de mort sur son esclave sans aucune connaissance de cause. Ce droit était faux, tyrannique, purement usurpé, et contraire à tous les droits de la nature. » Et un peu après: «11 est donc certain qu'il n'y a aucune relation de maître, de serviteur, de père, d'enfant, de mari, de femme, qui ne soit établie sur un pacte mutuel et sur des obligations mutuelles; en sorte que, quand une partie anéantit ces obligations, elles sont anéanties de l'autre. » Quelque spécieux que soit ce discours en général, si on y prend garde de [très, on y trouve autant d'ignorances que de mots. Commençons par la relation de maître et de serviteur. Si le ministre y avait fait quelque réilexion, il aurait songé que l'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur, ayant tout droit sur le vaincu, jusqu'à pouvoir lui ôter la vie, il la lui conserve; ce qui même, comme on sait, a donné naissance au mot de servi, qui, devenu odieux dans la suile, a été dans son origine un terme do bienfait et de clémence, descendu du mot servare, conserver. Vouloir que l'esclave eu cet état fasse un pacte avec son vainqueur qui est son maître, c'est aller directement contre la notion de la servitude. Car l'un qui est le maître, fait la loi telle qu'il veut; et l'autre qui est l'esclave, la reçoit toile qu'on veut la lui donner; ce qui est la chose du monde la plus opposée à la nature d'un pacte où l'on est libre de paît et d'autre, et où l'on se fait la loi mutuellement.
Toutes les autres servitudes ou par vente ou par naissance ou autrement, sont formées et délinies surcelle-là. Engénéral, et àprendre la servitude dans son origine, l'esclave ne peut rien contre personne qu'autant qu'il plaît à son maître, les lois disent qu'il n'a point d'étal, point de tête, cqput non hu- 6(7, c'est-à-dire, que ce n'est pas uue pei-
(-28">) Lpt1. Ifi, p. 1-21 (2S~i) Leil. 2.
1868 PART. X. TIIKOL. POLEMIQUE. I\. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. 0270
sonne dans l'Etat. Aucun bien, aucun droit ne |M-ui s'attacher à lui. Il n'a ni voix eojugement, ni action, ni Force, qu'autant que son maître le permet; à plus Forte" raison n'en (i-t-il point contre son maître. DecondarUner cet état, ce serait entier dans les sentiments que M. .1 u r i e n lui-niôine appelle outrés, c'est-à-dire, dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non-seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il parait par toutes les lois ; mais ce serait condamuci le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul (I Cor. vu, 2'* ; I- plies, vi, 7 scq.), de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir.
Ll. — Que le ministre se contredit lui-même, lorsqu'il parle du droit de amgnéte comme d'une pure violence.
Cela va plus loin que ne pense M. Jurieu. Car il méprise le droit de conquête, jusqu'à dire que la conquc'le est une pure violence (2873) : ce qui est manifestement dire que toute guerre en est une ; et par conséquent, contre les propres principes du ministre, qu'il ne peut jamais y avoir de justice dans la guerre, puisqu'il n'y a rien qui s'accorde moins que la justico et la violence. Mais si le droit de servitude est véritable, parce que c'est le droit du vainqueur sur le vaincu; comme tout un peuple peut être vaincu, jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf; en sorte que son seigneur en puisse disposer comme de son bien, jusqu'à le donner à un autre, sans demander sou consentement ; ainsi queSalomon donna à Hirain, roi de Tyr, vingt villes de Galilée. (111 Reg. ix, 11.) Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête, parce que je sais que M. Jurieu dans le fond ne peut le nier. 11 faudrait condamner Jephté, qui le soutient avec tant de force contre le roi de Moab. (Jud. xi.) II faudrait condamner Jacob, qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée. (G en. xivm, 22.) Je sais que M. Jurieu ne soutiendra pas ces extravagances; et je ne relève ces choses qu'alin qu'on remarque, qu'ébloui par do vaines apparences, il jette en Pair de grands mots dont il ne pèse pas le sens, comme il lui est arrivé,. lorsqu'il a confondu les conquêtes avec les pures violences.
LU. — Autres absurdite's sur la relation de père à enfant et de mari à femme : erreur grossière du ministre, qui confond les devoirsavec les pactes.
La seconde relation que notre ministre établit sur un pacte exprès ou tacite, est celle de père à enfant (2876) ; ce qui est la chose du monde la plus insensée. Car qui est-ce qui a stipulé pour tous les enfants avec tous les pères ? Les enfants qui sont au berceau ont-ils l'ait aussi un pacte avec leurs parents
(£87a) Lett. 16, i>. 25.
r-AS7tS) Ibid., p. 1.21.
pour les obliger à les nourrir 61 à les 'aimer
plus que leur \ ie ? Mais les parents ont-ils eu besoin de l'aire un pacte avec leurs enfants, afin de les obliger à leur obéir ? C'est bien écrire sans réflexion, que d'alléguer ces prétendus pactes.
II y a plus de vraisemblance à établir Sur un pacte la relation de mari à femme, pane qu'efl effet il y a une convention. Mais si l'on voulait considérer que le fond du droit et de la société conjugale, et celui de l'obéissance (pue la femme doit 5 son mari, est établi sur la nature et sur un commandement exprèsde Dieu, on n'aurait pas vainement tàvhé a l'établir sur un pacte. Qui ne voit, en tout ce discours, un homme emporté par une apparence trompeuse, qui a confondu le terme de pacte avec celui d'obligation et de/devoir? Et, en effet, il confond trop grossièrement ces deux mots, lorsqu'il dit que les relations dont nous venons de parler de serviteur à maître, d'enfant à père, et de femme à mari, sont établies sur des pactes mutuels cl sur des obligations mutuelles (2877) ; sans vouloir seulement considérer qu'il y a des obligations mutuelles, qui viennent à la vérité d'une convention entre les parties; et c'est ce qu'on appelle pacte : mais aussi qu'il y en a qui sont établies par la volonté du supérieur, c'est-à-dire, de Dieu, qui ne sont point des pactes ni des conventions, mais des lois suprêmes et inviolables qui ont précédé toutes les conventions et tous les pactes. Car qui jamais à ouï dire qu'il soit besoin d'une convention, ou même qu'on en fasse aucune, pour se soumettre à la loi, et encore à la lot de Dieu? Comme si la loi de Dieu empruntait sa force du consentement des ^parties à qui elle prescrit leurs devoirs. C'est faute d'avoir entendu une chose si manifeste, que le ministre fait ce pitoyable raisonnement : « Il n'y a rien de plus inviolable et de plus sacré que les droits des pères sur les enfants: néanmoins les pères peuvent aller si loin dans l'abus de ces droits, qu'ils les perdent.» Oui jamais a oui parler d'un tel prodige, que pari abus du droit paternel un père le perde? Cela serait vrai, si le père n'avait de droitsur son enfant que par un pacte mutuel, connue lo ministre a voulu se l'imaginer. Mais comme le devoir d'un fils est fondé sur quelque chose de plus haut, sur la loi du supérieur qui est Dieu; loi qu'il a mise dans les cœurs avant que de l'écrire sur la pierre ou sur le papier : si un père peut perdre son droit, comme dit M. Jurieu, c'est Dieu même qui perd le sien. 11 n'est pas moins ridicule de dire avec ce ministre, «qu'un mari qui abuse de son pouvoir sur sa femme, par cela même la met en droit de demander la protection des lois, de rompre tout lien et toute communion, de résister eu un mot à toutes ses volontés. » Ne dirait-on pas que le mariage est romps, et que ce n'est plus seulement l'adultère qui l'anéantit, selon la Réforme, mais encore toute violence d'un mari? Que
(2877) Ibid., p. 121.
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si, malgré tout cela, le mariage subsiste, qui peut dire sans être insensé, que tout lien et toute communion soit rompue, et qu'une femme acquiert le beau droit de résister à toutes les volontés d'un mari ? Mais n'est-il pas vrai, dit-il, que les enfants et les femmes sont autorisés par les lois divines et humaines, à résister aux injustes volontés d'un mari et d'un père ? N'est-il pas vrai que le pouvoir des maîtres sur les esclaves les plus vils a des bornes ? Qui ne le sait ? Mais qui ne sait en môme temps que ce n'est point en vertu d'une convention volontaire, qui ne fut jamais ni n'a pu ôlre, mais d'un ordre supérieur? c'est que Dieu, quia prescrit certains devoirs aux femmes, aux enfants, aux esclaves, en a prescrit d'autres aux. maîtres, aux pères, aux maris; c'est que la puissance publique, qui renferme toute autre puissance sous la sienne, a réglé les actions et les droits des uns et des autres ; c'est qu'où il n'y a point de loi, la raison, qui est la source des lois, en est une que Dieu impose à tous les hommes ; c'est que les devoirs les plus légitimes, comme, par exenu île, ceux d'une femme ou d'un fils, peuvent bien être suspendus envers un mari et envers un père que son injustice et sa violence empêche de les recevoir: mais que le fond d'obligation puisse otre altéré, ou que la disposition du cœur puisse être changée, on ne peut le dire sans extravagance.
LUI. — Application aux droits des rois et des peuples : téméraire proposition de M. Jurieu.
J'avoue donc, selon ces principes, à M. Jurieu, qu'il y a des obligations mutuelles entre le prince et le sujet ; de sorte qu'à cet égard il n'y a point de pouvoir sans bornes, puisque tout pouvoir est borné par la loi de Dieu et par l'équité naturelle ; mais que de telles obligations soient fondées sur un pacte mutuel, loin que M. Jurieu nous l'ait prouvé, il n'allègue pour le prouver que de faux principes, que lui-même ne peut soutenirde bonne foi dans son cœur, et par conséquent il n'entend point quand il les avance.
Depuis qu'on se mêle d'écrire, je ne crois pas qu'on ait rien écritde plus téméraire que ce qu'a écrit M. Jurieu (2878) : « Qu'on ne voit point d'érections de monarchies qui ne se soient faites par des traités, où les devoirs des souverains soient exprimés aussi bien que ceux, des sujets. » Qui ne croirait à l'entendre qu'il lui a passé sous les yeux beaucoup de semblables traités *?'II en devrait donc rapporter quelqu'un ; et surtout s'il avait trouvé ce contrat primordial du roi et du peuple qu'on prétend que le roi d'Angleterre a violé, il n'aurait pas dû le dissimuler ; car il aurait relevé la Convention dont il entreprend la, défense, d'un grand embarras ; surtout si l'on trouvait dans ce traité qu'il se-, rait nul en cas de contravention de part ou d'autre, et que le peuple reviendraiten même état, que s'il u'ayait jamais eu de roi. Mais
C/2&78) JiR.,leu. la, p. I2j.
par malheur M. Jurieu, qui avance qu'on ne voit point d'érection de monarchie où l'un ne trouve de tels traité*,, non-.--culement n'a pas trouvé celui-ci, mais encore n'eu a trouvé aucun, et n'entreprend même pas de prouver par aucun fait positif qu'il y en ait jamais eu. Il raille quelque part le docte Grotins.de ce qu'avec de beau grec et de beau latin, il croit nous persuader tout ce qu'il veut, et il a peut-être raison de reprendre ce savant auteur de l'excès de ses citations. Mais qu'aussi, je ne dirai pas sans latin ni grec, mais sans exemple,, sans autorité, sans témoignage ni de poète , ni d'orateur, ni d'historien, ni d'aucun auteur quel qu'il soit, notre ministre ait osé poser en fait qu'on ne voit aucune érection de monarchie qui ne soit faite sous des traités tels queceux qu'il imagine, et que tous les peuples du monde anciens et modernes, même ceux qui regardent Jeurs rois comme des dieux, ou plutôt qui n'osent les regarder et ne connaissent d'autres lois que leurs volontés, se soient réservé sur eux un droit souverain, et encore sans le connaître et sans en avoir le moindre soupçon; en vérité c'est un autre excès qui n'a point de nom, et on ne peut pas abuser davantage de la foi publique,
L1V. — Erections des deux monarchies du peuple de Dieu, contraires aux prétentions du ministre; nouvelles réflexions sur le chap. vin du premier livre des Rois; érection de la monarchie des Mèdes.
Tour moi, sans vouloir me perdre dans des propositions générales , je vois dans l'Histoire sainte l'érection de deux monarchies du peuple de Dieu, où loin de remarquer ces prétendus traités mutuels entre les rois et les peuples, avec la clause de nullité en cas de contravention de la part des rois, je vois manifestement la clause contraire; et M. Jurieu ne le peut nier. Car, selon la doctrine de ce ministre, le traitement que Samuel déclare au peuple qu'il recevrait de son roi, était tyrannique et un abus manifeste de la puissance. C'est le principe de M. Jurieu; par conséquent il doit ajouter que la royauté fut d'abord proposée au peuple hébreu avec son abus. Néanmoins le peuple passa outre ; et, loin de se réserver la moindre espèce de droit contre le roi qu'il voulait avoir, nous a^ons vu clairement qu'il n'y a pas seulement songé (2879). Ce peuple encore un coup n'a jamais songé qu'il se fût réservé un droit sur son souverain ; je ne dis pas dans les abus médiocres de la puissance royale que Samuel lui proposait, mais au milieu des plus grands excès de la tyrannie, tels que sont ceux que nous avons yus dans l'histoire sainte sous les rois les plus impies et les plus cruels, sans que le peuple ait songé à se relever de ces maux par la force. Bien plus, après les avoir é| rouvés et toutes les suites les plus funestes qu'ils pouvaient avoir, le même peuple revient encore sous les Machahées dans la
(287'JI Ci-Jc^us, m. 43 cl suiv.
PART. X. THEOL. POLEMIQUE. - IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. i:~I
liberté «Je former soi gouvernement ; fil il ne lu Corme pas sous d'autres lois, ni avec moins d'indépendance du côté dos princes, qu'il avait fait la première fois. Nous en avons rapporté l'acte (2880). Voilà des faits positifs, et non pas des discours en l'air ou do vaines spéculations.
Je trouve, dans Hérodote, rétablissement do la monarchie des Modes sous ttéiocèa ; et je n'y vois aucun traité de part ni d'autre; encore moins la résolution on cas de contravention: mais, ce qui .est bien constant par toute la suite, c'est que l'empire des rois mèdes a dû ôlro par son origine le plus indépendant de tout l'Orient, puisqu'on y voit d'abord cotte indépendance d'une manière si éclatante, qu'elle n'a été ignorée de personne. Ainsi ces titres primordiaux ne sont pas tous favorables à la prétention du ministre; et il tombe dans l'inconvénient de donner aux peuples un droit souverain sur eux-mêmes et sur leurs rois, sans que les peuples à qui il le donne en aient jamais eu Je moindre soupçon.
LV. — Réponse à une demande de M. Jurieu : pourquoi les peuples auraient fait les rois si puissums.
M. Jurieu nous demande quelle raison pourrait avoir eu un peuple de se donner un maître si puissant à lui faire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuplés les plus libres, lorsqu'il faut les mener à la guerre, de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux; on aime mieux hasarder de périr même injustement par les ordres de son général, que de s'exposer parla division à une perle assurée de la main des ennemis plus unis. C'est par le même principe qu'on a vu un peuple trèslibre, tel qu'était le peuple romain, se créer même dans la paix un magistrat absolu, pour se procurer certains biens et éviter certains maux, qu'on ne peut ni éviter ni se procurer qu'à ce prix. C'est encore ce qui obligeait le même peuple à se lier par des lois que lui-même ne pût abroger: car un peuple libre a souvent besoin d'un tel frein contre lui-même, et il peut arriver des cas où le rempart dont il se couvre ne sera pas assez puissant pour le défendre, si lui-même peut le forcer. C'est ce qui fait admirer à ï'ite- ^Live la sagesse du peuple romain, si capable "de porterie joug d'un commandement légitime, qu'il opposait volontairement à sa jliberlé quelque chose d'invincible à ellemême, de peur qu'elle ne devînt trop licencieuse : Aaeo sibi invicta rjuœdam patientissima justi imperii civitas fecerat. C'est par de semblables raisons qu une peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie , donne tout pour les éviter; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui ne puisse tourner contre lui même , il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain, que
de se mettre en état d'avoir h souffrir ses propres fureurs, s'il se réservait quelque pouvoir. Il ne cro't pas pour cela donner à ses souverains un pouvuir sans homes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité, si les hommes n'y sont' pas assez sensibles, il y a les bornes du propre intérêt, qu'on ne manque guère do voir , et qu'on ne mépi ise jamais quand on les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les (trotta de leurs peuples que les leurs.
LVI. — L'intérêt mutuel des souccrains et rf. s peuples fait la borne la plus naturelle de la souveraineté.
Le peuple, forcé par son besoin propre a se donner un maître, ne peut rien faire do mieux, que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'Etat entre les mains, aiiu qu'il le conserve comme son bien propre , c'est un moyen très-pressant de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille, afin qu'il aime l'Etat comme son propre héritage et autant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé ; qu'il se perpétue par ies mêmes lois qui perpétuent le genre humain, et qu'il aille, pour ainsi dire, avec la nature. Ainsi les peuples, où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté, qui est celled'élire leurs princes : mais dans le fo.id c'est un bien de plus qu'ils se procurent ; le peuple doit regarder comme un avantage dp trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas, pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. De cette sorte, ce n'est pas toujours abandonnement ou faiblesse, de se donner des maîtres puissants: c'est souvent, selon le génie des peuples et la constitution des Etats, plus de sagesse et plus de profondeur dans ses vues.
C'est donc une grande erreur de croire avec M. Jurieu, qu'on ne puisse donner des bornes à la puissance souveraine, qu'en se réservant sur elle un droit souverain. Ce que vous voulez faire faible à vous faire du mal, par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien ; et, sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut.
Je ne sais s'il y eut jamais dans un grand empire un gouvernement plus sage et plus modéré qu'a été celui des Romains dans les provinces. Le peuple romain n'avait garde d'imaginer aucun reste de souveraineté dans les peuples soumis, puisqu'il les avait réduits parla force, et qu'une de ses maximes pour établir son autorité, était de pousser la victoire jusqu'à convaincre les peuples vaincus de leur impuissance absolue à ié-
l'iSStJ) Ci-dessus, n. -SU.
OLUVKES COMPLETES Dti BOSSILT.