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sisler au vainqueur. Mais encore qu'ils eussent poussé la puissance jusque-là, sans imaginer dans ces peuples aucun pouvoir légitime qu'ils pussent opposer au leur , l'intérêt de l'Etat les retenait dans de justes bornes. On sentait bien qu'il ne fallait point tarir les sources publiques, ni accabler ceux dont on tirait du secours. Si quelquefois on oubliait ces belles maximes, si le sénat, si le peuple, si les princes, lorsqu'il y en eut, quittaient les règles du bon gouvernement, leurs successeurs revenaient à l'intérêt de l'Etat, qui dans le fond était le leur : les peuples se rétablissaient ; et, sans en faire des souverains, Marc-Aurèle se proposait d'établir dans la monarchie la plus absolue, la plus parfaite liberté du peuple soumis, ce qui est d'autant plus aisé que les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoir des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, conlre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre, c'est un acte de celte nature; on n'a pas besoin d'armer l'oppressé contre l'oppresseur, le temps combat pour lui ; la violence réclame contre elle-même et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes. Le prince même a intérêt de les empêcher; il sent qu'il faut faire aimer le gouvernement, pour le rendre stable et perpétuel. Comme on a vu que le vrai intérêt du peuple est à intéresser à son salut ceux qui gouvernent, le vrai intérêt de ceux qui gouvernent est d'intéresser aussi à leur conservation les peuples soumis. Ainsi l'étranger est repoussé arec zèle, le mutin et le séditieux n'est pas écouté; le gouvernement va tout seul gt se soutient, pour ainsi dire, de son propre
f'oids. Sans craindre qu'on les contraigne, es rois habiles se donnent eux-mêmes des bornes pour s'empêcher d'être surpris ou prévenus; ils s'astreignent à certaines lois, parce que la puissance outrée se détruit enfin elle-même. Pousser plus loin la précaution, c'est, pour ne rien dire de plus, autant inquiétude que liberté, autant indocilité que prévoyance et sagesse, autant esprit de révolte et d'indépendance que zèle du bien public; et, enfin,. car je ne veux lias étendre plus loin ces réflexions, on voit assez clairement que les maximes outrées de M. Jurieu répugnent à la raison, et même à l'expérience de la plus grande partie des peuples de l'univers.
L\ 11. — Le ministre met le fondement de sa politique dans des^ suppositions cliiirériques.
Il faut néanmoins encore exposer ce que ce ministre croit avoir de (dus convaincant. Il croit nous fermer la bombe , en nous demandant « ce qu'il faudrait faire à un prince qui commanderait à la moitié d'une ville de massacrer l'autre, sous prétexte de relus d'obéissance sur un commandement
[2S8I) Ji « , icu h;, m. lit.
injuste (2881). » Qu'un homme se mette dans l'esprit de fonder des règles de droit et des maximes de gouvernement sur des cas bizarres et inouïs parmi les hommes 1 Mais écoutons néanmoins, et voyons où l'on veut aller. « Celte moitié de la ville, poursuit-il, n'est pas obligée de massacrer l'au-* tre : on en demeure d'accord, car on donne des bornes à l'obéissance active. Mais si ce souverain après cela a le droit de massacrer toute cette ville, sans qu'elle ait le droit de se défendre, il est clair que le prince aura le droit de ruiner la société entière. » Puisqu'il voulait conclure à la ruine de toute la société en ce cas, que n'ajoutait-il encore que celte ville fût la seule où ce prince fût souverain, ou qu'il en voulût faire autant à toutes lesautres qui composeraient son Etat, en sorte qu'il y restai seul pour n'avoir pins de contradicteurs, et pour pouvoir tout sur des corps morts qui feraient dorénavant tous ses sujets? Le ministre n'a osé construire ainsi son hypothèse, parce qu'il a bien senti qu'on lui dirait qu'elle est insensée, et que c'est encore quelque chose de plus insensé de fonder des lois, ou de donner un empire au peuple, sous prétexte de remédier a des maux qui ne sont que dans la tête d'un spéculatif, et que le genre humain ne vit jamais.
Comme donc, à parler de bonne foi, ce prince de- M. Jurieu, qui voudrait tuer tout l'univers, ne fut jamais, et que la fureur et la frénésie n'ont pas même encore été jusque-là : demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conçu un semblable dessein, c'est en autres termes demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui deviendrait furieux, ou frénétique au delà de tous les exemples que le genre humain connaît; en ce cas la réponse serait trop aisée. Tout le monde dirait au ministre qu'on a donné des tuteurs à des princes moins insensés que celui qu'il nous propose. Son prétendu empire du peuple n'est ici d'aucun usage : le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait si malade, ou les transports si violents, ferait naturellement la charge de régent. Lorsqu'Ozias, frappé de la lèpre par ui! cou]) manifeste de la main de Dieu, prit la fuite lout hors de lui-même, on entendit bien que la volonté de Dieu était qu'on le séquestrât selon la loi de la société du peuple; et Joatham son fils aîné, qui était en état de lui succéder s'il fût mort, prit en main le gouvernement du royaume. On conserva le nom de roi au père : le fils gouverna sous son autorité, et on n'eut pas besoin d'avoir recours à cette chimérique souveraineté dout on veut flatter les peuples.
LV1II. — Selon M. Jurieu, on ne sait ce que c'est que le peuple : confusion de sa politique, qui retombe dans ce qu'aile a voulu
i citer.
Mais après tout ou veut- on aller par cet empire du peuple? Ce peuple, à qui en
1J77 PART. X. THEOL. POLEMIQUE.— IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. 1-278
d iciio un droit souverain sur ses rois, en ,i-t-il moins sur toutes les autres puissances? Si, parce qu'il n fait toutes les formes
de gouvernement, il en est le maître, il est maître de toutes, puisqu'il les a toutes faites également. M. Juiieu prétend par exemple, ([ue la puissance souveraine est partagée en Angleterre entre les rois et les parlements, à cause que le peuple l'a voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement, il ne tiendra qu'à lui de l'établir, et il n'aura pas moins de pouvoir sur le parlement, qu'on veut lui en attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement c'est le peuple lui-même. Car les évoques ne sont pas le peuple, les pairs ne sont pas le peuple, unecliainbre-baute n'est pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs, on abolira tout cela. Cromwel aura eu raison de réduire tout aux communes, et de réduire les communes mên:es à une nouvelle forme. On établira, si l'on veut, une république, si l'on veut l'état populaire, comme on en a eu le dessein, et quêtant de gens l'ont peut-être encore. Si les provinces ne conviennent pas de la forme du gouvernement, chaque province s'en fera un comme elle voudra. 11 n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fasse un môme corps.
L'Ecosse, dans la môme île, fait bien encore un royaume à part. L'Angleterre a été autrefois partagée entre cinq ou six rois : si on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourrait faire aussi bien plusieurs républiques, si le parti qui l'entreprendrait était le plus fort : le peuple, qui est le vrai souverain, l'aurait voulu. Mais le sage Jurieu, qui a établi l'empire du peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut abuser de son pouvoir. Je l'avoue ; il l'a dit ainsi. Il semble même donner des bornes à la puissance du peuple, qui, » dit-il (2882), « ne doit jamais résister à la volonté du souverain, que quand elle va directement et pleinement à la ruine de la société. » Mais qui ne voit que de tout cela c'est encore le peuple qui en est le juge, c'est, dis-je, au peuple à juger quand le peuple abuse de son pouvoir. Le peuple, dit ce nouveau politique, est cette puissance qui seule n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes (2883). Qui donc dira au peuple qu'il n'a pas raison ? Personne n'a rien à lui dire ; ou bien il en faut venir, pour le bien du peuple, à établir des puissances contre lesquelles le peuple lui-même ne puisse rien : et voilà en un moment toute la souveraineté du peuple à bas avec le système du ministre.
LIX. — Suite de confusions : maxime du ministre Jurieu ; que le peuple n'a pas besoin
d'avoir raison pour valider ses actes : le peuple sous Cromuel.
Quelle erreur de se tourmenter à former une politique Opposée aux règles vulgaires, pour être enfin obligé d'y revenir ? (l'est comme dans une forêt, après avoir longtemps tournoyé parmi des sentiers embarrassés, se retrouver au point d'où on était parti. Mais examinons encore ce rare principe de M. Jurieu : « il faut qu'il y ait dans les sociétés une certaine autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. Or celte autorité n'est que dans le peuple (2884). » C'est par où il tranche; c'est la finale résolution de toutes les difficultés. Un de ses confrères lui a objecté cette téméraire maxime ; et notre ministre lui répond ( 2885 ), comme on va voir : « Cette maxime ne peut avoir de mauvaise conséquence, qu'en supposant qu'on veut dire que tout ce qu'un peuple fait par voie de sédition doit valoir; mais c'est bien peu entendre les termes. Qui dit un acte, dit un acte juridique, une résolution prise dans une assemblée de tout un peuple, comme peuvent être les parlements et les Etats. Or il est certain que si les peuples sont le premier siège de la souveraineté, ils n'ont pas besoin d'avoir raison pour valider leurs actes, c'est-à-dire pour les rendre exécutoires. Car, encore une fois, tes arrêts soit des cours souveraines, soit des souverains, soit des assemblées souveraines, sont exécutoires, quelque injustes qu'ils soient. » Je le prie, si ses pensées ont quelque ordre, s'il veut nous donner des idées nettes, qu'il nous dise ce qu'il entend par exécutoire. Veut-il dire que tous les arrêts justes ou injustes des souverains et des assemblées souveraines sont exécutés en effet ? Rien certainement cela n'est pas. Veut-il dire qu'ils le doivent être, et enfin qu'ils le sont de droit? Voilà donc selon lui-même un droit de mal faire, un droit contre la justice, qui est précisément, comme on a vu, ce qu'il a voulu éviter; et néanmoins par nécessité il y retombe.
Qu'il cesse donc de nous demander quel droit a un prince d'opprimer la religion ou la justice; car il avoue à la fin que, sans avoir droit de mal ordonner ou de mal faire ( car personne n'a un te! droit, et ce droit même n'est pas ), i! y a dans la puissance publique un droit d'agir, de manière qu'on n'ait pas droit de lui résister par la force, et qu'on ne puisse le faire sans attentat.
Que s'il dit que selon ses maximes ce droit n'est que dans le "peuple, et que le peuple a seul celte autorité de valider ses actes sans raison ; il est vrai qu'il l'a dit ainsi dans la lettre 18; mais il n'est pas moins vrai qu'il s'en est dédit dans la lettre 2!, où nous avons lu ces paroles : que non-seulement les arrêts du peuple, niais encore
(2882) I. il. I(i, |>. 123.
\-l^ô) Ci-dessus, 11. i'J.
(:>88i) Lelt. IX, |>. lio \jlH$o) Lcll. -I, p 107
OF.UYKES C01iri£TES DL BOSSIET.
ceux des cours souveraines ou des souverains, ou des assemblées souveraines sont exécutoires de droit : et ainsi cette autorité n'est pas seulement dans le peuple, comme il l'avait posé d'abord.
S'il répond qu'à la vérité elle peut être dans les souverains ou dans les cours de justice, mais qu'elle n'est en sa perfection que dans le peuple ; et encore, non pas dans \in peuple séditieux, mais comme il l'a défini, dans une assembléeoù il fait un acte juridique et légitime, ne voit-il pas que la question revient toujours? Car qu'est-ce qu'une assemblée, et qu'est-ce qu'un acte juridique? L'acte qu'on passa sous Cromwel pour supprimer l'épiscopat et la chambre haute, et attribuer aux communes la suprême autorité de la nation,, jusqu'à celle déjuger le roi, n'était-ce pas l'acte d'une assemblée qui prétendait représenter tout le peuple et en exercer le droit? Car qu'est-ce enfin que le peuple selon M. Jurieu, si ce n'est le plus grand nombre ? Et si c'est le petit nombre, qui peut lui donner son droit si ce n'est le grand? L'a-t-il par la Joi de Dieu ou par la nature? Et s'il l'a par l'institution et la volonté du peuple, le même peuple qui l'a donné ne peut-il pas l'ôter ou le diminuer comme il lui plaît ? Et quelles bornes M. Jurieu pourra-t-ii donner à sa souveraine puissance? Sera-ce les lois du pays et les coutumes déjà établies? Comme si M. Jurieu ne les fondait pas sur l'autorité du peuple, ou que le peuple n'en fût pas autant le maître sous Cromwel, qu'il l'est à présent, et autant cette puissance suprême qui n'a pas besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides et exécutoires de droit. Dira-t-il enfin que Cromwel agissait par la force, et avait les armées en sa main? Quand donc on a une armée, l'acte n'est pas légitime ; ou bien est-ce peut-être qu'une année de citoyens, telle qu'était celle de Cromwel, annule les actes, et qu'une armée d'étrangers rend tout légitime? Avouons que M. Jurieu nous parle d'un peuple qu'il ne saurait tlétinir; el cela, qu'est-ce autre chose que ce peuple sans loi et sans règle, dont il a été parlé au commencement de ce discours?
EX. — Les flatteurs des peuples sont les flatteurs des tyrans, et établissent la tyrannie: exemple de 710s jours.
M. Jurieu ne rougit pas de flatter un tel peuple, et il appelle ses adversaires les flatteurs des rois. Mais puisqu'il trouve plus beau d'être le flatteur du peuple, il doit songer que les gens d'un caractère si bas, sous prétexte de Uatte'r les peuples, sont en effet îles flatteurs, des usurpateurs et des tyrans. Car en parcourant toutes les histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. C'est toujours ou leur liberté qu'on veut leur rendre, ou leurs biens qu'on veut leur assurer, ou leur religion qu'on veut rétablir. Le peuple se laisse flatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit
('288Gj Jir., kit. 18, jp. lit.
la souveraine puissance dont on le (laite; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple, sont en effet les suppôts delà tyrannie. C'est ainsi que les Etats libres se font des monarques absolus, et deviennent insensiblement, mais que dis-je, ils deviennent manifestement l'annexe d'une monarchie étrangère. C'est ainsi que les Etats monarchiques se font des maîtres plus absolusque ceux qu'on leur fait quitter, sous prétexte de les affranchir. Les lois qui servaient de rempart à la liberté publique s'abolissent, et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. Deux peuples se lient l'un l'autre, et concourent ensemble à rendre invincible la puissance qui les tient tous également sous sa main : on a fait cet ouvrage en les flattant.
LX1. — L'Eglise anglicane convaincue par le ministre Jurieu d'avoir changé les maxivies de sa religion.
On a fait beaucoup davantage, et on a changé les maximes de la religion. M. Jurieu en convient; et pour détendre la convention, il attaque directement l'Eglise anglicane. « C'est, » dit-il (2886), «ici un endroit à faire sentir à l'Eglise anglicane combien les principes qu'elle a voulu établir depuis le retour du roi Charles II, sont incompatibles avec la droite raison et avec la liberté d'Angleterre. «C'est donc l'Eglise anglicane qu'il prend à partie directement, et il va lui découvrir ses variations. Il commence parla flatterie, car c'est en la caressant qu'on veut lui faire avaler le poison d'une nouvelle doctrine. « La mort de Charles 1", » continue notre ministre, « leura fait horreur; et ils ont eu raison en cela. Ils ont cherché une théologie et une jurisprudence qui pût prévenir de semblables attentats ; en quoi ils n'ont pas eu tort. Us ont reconnu que les ennemis des rois d'Angleterre étaient aussi les leurs ; car les fanatiques et les indépendants n'en veulent pas moins à l'Eglise anglicane qu'à la royauté. Us ont cherché les moyens de mettre à couvert l'Eglise anglicane : on ne saurait les blâmer là dedans. Us ont voulu mettre la souveraine autorité des rois et leur propre conservation sous un même as.ile : c'est la souveraine indépendance des rois, enseignant que, sous quelque prétexte que ce soit, soit de religion, soit de conservation de lois ou de privilèges, il n'est jamais permis de résister aux princes, et d'opposer la force à la violence. » Voilà donc les maximes qu'avait établies l'Eglise anglicane, de l'aveu deM. Jurieu, des maximes directement opposées à celles qu'on a suivies dans la convention, directement opposées à celles que M. Jurieu a établies pour la défendre. Voici maintenant la décision de ce ministre : « Us ne se sont pas aperçus » (les évêques et les universités qui ont établi par tant d'actes la maxime de la souveraine indépendance des rois, si contraire aux maximes de In convention et de
PART. \. TIIEOL. l'OI EMIQUE. - IV. AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANT3. L2SÏ
M. Iuriea qui la défend), ■ ils ne se sont pas aperças premièrement, que cela ne pouvait leurservirde rien; secondement, qu'ils se mettaient tin us un él;it de contradiction, et renversaient toutes les lois d'Angleterre.» C'est h quoi en voulait venir ce ministre, avec tout ce heau semblant et cet airtlatteur: Ils ont eu ration, ils n'ont pus eu tort, on ne saurait 1rs bldmer. Que veut-il conclure [>ar là? Que ces docteurs, qu'il taisait semblant de vouloir louer, se sont mis dans un état de coiitnulirtion, et ont renversé toutes les luis de leur pays.
Mais après tout, que veulent dire ces fades louanges qu'il donne à l'Eglise anglicane : « Elle n'a pas eu tort, elle a eu raison, on ne saurait la blâmer d'avoir cherché les moyens de se mettre à couvert des fanatiques, qui n'étaient pas moins ses ennemis q-je ceux de la royauté, et de mettre sous un môme asile la souveraine autorité des rois et sa propre conservation? » Que veulent dire, encore un coup, tous ces beaux discours, si ce n'est que les décisions de l'Eglise anglicane n'étaient qu'une politique du temps, qu'il fallait maintenant changer comme contraires aux vrais intérêts de la nation? Il n'en faut pas davantage pour enrirhir VUistuire dis variations d'un grand exemple, de l'aveu même de M. Jurieu.
L'Eglise anglicane avait posé comme une maxime de religion, la souveraine indépendance des rois (2887', en sorte qu'il ne fût jamais permis de leur résister par la force, sous quelque prétexte que ce fût, pas même sons celui de la religion ou de la conservation des lois et des privilèges. L'Angleterre agit maintenant par des maximes contraires; l'Angleterre a donc changé les maximes de religion qu'elle avait établies. M. Jurieu l'avoue, et l' Histoire des variations est augmentée d'un si grand article.
1.XI1. — Le cromicélisme rétabli par les maximes du ministre Jurieu et par les nouvelles maximes de l'Eglise anglicane.
Mais venons encore un peu au fond de ce changement. Selon M. Jurieu, ce qui denna lieu, dans l'Eglise anglicane, aux maximes de la souveraine indépendance des rois, fut le parricide abominable de Charles 1", c'està-dire, que ce fut le désir d'extirper le cromwélisme et la doctrine qui donnait au peuple le pouvoir de juger ses rois à mort, sous prétexte d'avoir attaqué la religion ou les lois; car c'était l'erreur qu'il fallait combattre et le grand principe de Cromwel. Mais voyons si M. Jurieu l'a bien détruit. « Il n'est rien, » dit-il (2888), « de plus injuste que d'attribuer à notre théologie le triste supplice de Charles I". C'est la fureur des fanatiques et les intrigues des papistes qui ont fait cette action épouvantable.... Ne sait-on pas que c'est le fait de Cromwel, qui se servit des fanatiques pour rendre vacante une place qu'il voulait occuper? » Laissons croire a
(2887) I.eil. 18, p. 111.
12888) Ibid., [>. lôT.
qui le voudra ces curieuses intrigues des papistes et leur secrète intelligence avec Cromwel. Venons aux vrais auteurs du crime. C'est Cromwel et les fanatiques, je
l'avoue. Mais de quelles maximes se servi rent-ils pour l'aire entrer les peuples dans leurs sentiments? Quelles maximes voit-on encore dans leurs apologies? Dans celle d'un Milton, et dans cent autres libelles, dont les cromwélistes inondaient toute l'Europe? De quoi sont pleins tous ces livres et tous les actes publics et particuliers qu'on faisait alors, que de la souveraineté absolue des peuples sur les rois, et de toutes les autres maximes que M. Jurieu soutient encore après Buchanan, que la convention a suivies, et où l'Eglise anglicane se laisse entraîner, malgré ses anciens décrets? Il n'est pas question do détester Cromwel, et de le comparer à Catilina, quand après cela on suit toute sa doctrine. Car, écoutons comme s'en défend M. Jurieu. «Nous ne disons pas, » dit-il (2889), « qu'il soit permis de résister aux rois jusqu'à leur couper la tète. Il y a bien de la différence entre attaquer et se défendre. La défense est légitime contre tous ceux qui violent le droit des gens et les lois des nations : mais il n'est pas permis d'attaquer des rois, et des rois innocents, pour leur faire souffrir un honteux supplice. » Il semblait dire quelque chose en faveur des rois, en leur accordant, du moins, qu'il n'est pas permis de les attaquer, ni même de leur résister jusqu'à leur faire souffrir le dernier supplice; mais il n'ose soutenir ce peu qu'il leur donne. Il craint de s'engager trop, en disant qu'il n'est pas permis de pousser les rois jusque-là, et il en vient aussitôt à la restriclion des rois innocents. En effet, si les peuples sont toujours et en toute forme d'Eiat les principaux souverains, si les rois sont leurs justiciables et relèvent de ce tribunal; si on peut leur faire la guerre, appeler contre eux l'étranger; les priver de la royauté; les réduire, par conséquent, à ur. état" particulier, qui empêche qu'on n'aille plus loin, et qui pourra les garantir des extrémités «pie je n'ose nommer? Leur innocence, dira M. Jurieu, comme les derniers du peuple. Mais encore, qui sera le juge de leur innocence, si ce n'est encore le peuple, ce peuple qui n'a pas même besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides, juridiques et exécutoires, comme parle M. Jur.eu? Qui ne voit donc que, par les maximes de ce ministre, et par celles que l'Angleterre vient de suivre, le cromwélisme prévaut, et qu'il n'y a rien à lui opposer que les maximes qu'on reconnaît être celles de l'Eglise anglicane, mais qu'elle voit maintenant ensevelies avec la succession des rois.
LX11I. — Illusion du ministre sur la qualité de chef de l'Eglise anglicane.
Après la condamnation de ses anciennes maximes, il faut encore quelle souffre les
(2889) /(-il/.
insultes d'un M. Jurieu, qui se moque d'elle en la louant, et qui ose j ni reprocher que ce qu'elle a fait sous Charles 11, était l'effet d'une mauvaise politique et un entier renversement des lois du pays.
Mais après l'avoir ainsi déshonorée, il es» père de l'accabler par ces paroles (2890) : « Je voudrais bien qu'on me répondit à ce raisonnement, litre chef de l'Eglise anglicane et membre de l'Eglise protestante, c'est aujourd'hui la même chose. Les lois d'Angleterre, depuis Henri VIII, ordonnent que le roi sera chef de l'Eglise anglicane; donc elles ordonnent qu'il sera membre de l'Eglise protestante. Le ministre se persuade que l'Angleterre, en oubliant ses dogmes, oubliera jusqu'à son histoire. Elle oubliera que Henri V11I, à qui le ministre même attribue la loi par laquelle les rois d'Angleterre sont chefs de l'Eglise, ne laissa pas d'appeler à sa succession Marie, sa fille trèscatholique, avant même Elisabeth protestante. Elle oubliera qu'on avait reçu le testament de ce prince comme un acte conforme aux lois fondamentales du royaume, qu'on se soumit à la reine Marie, qu'on punit de mort les rebelles qui avaient osé soutenir qu'elle était incapable de régner, et que depuis on lui demeura toujours fidèle. Elle oubliera, pour ne point parler de tout ce qui s'est passé sous Charles H, en faveur de la succession à laquelle les factieux ne purent jamais donner d'atteinte; elle oubliera, dis-je, que Jacques II, son magnanime frère, a été reconnu, dans toutes les formes et avec tous les serments accoutumés, sans aucune contradiction, et a régné paisiblement plusieurs années. L'Angleterre oubliera tout cela; et M. Jurieu, un ministre presbytérien, un étranger qui a oublié son pays, apprendra aux Anglais le droit du leur, et réformera les maximes de leur Eglise.
LXIV. — Conclusion de ce discours : opposition des sentiments des prétendus reformes daujourd hui, avec ceux qu'ils témoignaient nu commencement.
Quoi qu'il en soit, le ministre a montré assez clairement à l'Eglise anglicane sa prodigieuse et soudaine variation sur le sujet de l'obéissance due aux rois. Cet avertissement a fait paraître, dans toutes les Eglises protestantes, et en particulier aux prétendus Réformés de ce royaume, un semblable changement, et tout ensemble une manifeste opposition de leur conduite et de leurs maximes avec celles de l'ancien christianisme. 11 n'y a qu'à entendre encore une fois Calvin, lorsqu'il présente à François I" l'apologie de tout le parti, dans la lettre où il lui dédie son Institution, comme la commune Confession de foi de lui et des siens (2891). On ne peut rien alléguer de plus authentiaue qu'une
apologie présentée à un si grand roi par le chef des prétendues Eglises de France, au nom de tous ses disciples. Calvin l'a com- |K)sée, autant qu'il a pu, sur le modèle des anciennes apologies de la religion chrétienne, présentées aux empereurs qui la persécutaient : il proteste sur ce fondement, qu'on accuse en vain ses sectateurs de vouloir èlcr le sceptre aux rois, et troubler la police, le repos et l'ordre des Etals (2892). C'était donc un crime qu'il détestait, ou qu'il faisait semblant de détester. Mais les nouvelles Eglises n'ont maintenant qu'à examiner si elles n'ont point troublé les royaumes, attaqué la puissance souveraine par leurs actions et par leurs maximes, et ôté le sceptre aux rois. Calvin témoigne qu'il a toujours pour, sa patrie, encore qu'il en soit chassé, toute l'affection convenable, et que les autres bannis et fugitifs comme lui (2893), conservent toujours les mêmes sentiments pour elle. Nos prétendus réformés D'ont qu à songer s'ils conservent ces sentiments que Calvin attribuait à leurs ancêtres, et s'ils ne machinent rien contre leur patrie et contre leur prince, contre un prince, pour ne point parler des qualités héroïques qui lui ont attiré l'admiration et ensuite la jalousie de toute l'Europe, que ses inclinations bienfaisantes rendent aimable à tous les Français, dent une fausse religion n'a pas encore entièrement corrompu le cœur. Calvin se plaint à la vérité pour lui et pour les siens, qu'on émeut de tous côtés des troubles contre eux; mais pour eux, qu'ils n'en ont jamais ému aucun (2893*). Mais il n'y a qu'à lire l'histoire de Bèze, pour voir s'il y eut jamais rien de plus inquiet, de plus tumultueux, de plus hardi, de plus prêt à forcer les prisons, à envahir les églises, àse rendre maître des villes (2894-), en un mot, è prendre les armes et à donner des batailles contre ses rois, que ce peuple réformé. Calvin, qui faisait à François I" ces belles protestations, les a vu oubliées vingt ans après , ci cette feinte douceur changée en fureurs civiles. Il ne s'en est point ému , il ne s'est point plaint de se voir dédit de ce qu'il avait autrefois protesté aux rois au nom de tout le parti. Bien plus, il a approuvé ces guerres sanglantes (2893), lui qui se vantait que son parti n'était pas seulement soupçonné d'avoir causé la moindre émotion. « Nous sommes, » dit-il, en parlant des émotions populaires, « injustement accusés de telles entreprises, desquelles nous ne donnâmes jamais le moindre soupçon; et il est bien vraisemblable, » poursuit-il, en insultant sesaccusateurs, « il est hien vraisemblable que nous, desquels n'a jamais été ouïe une seule parole séditieuse, et desquels la vie a toujours été connue simple et paisible, quand nous vivions sous vous, Sire, machinions de renverser les royaumes. » Cependant on sait
(2890) Ji'R., PU. 18, p. 142.
(9891) Prœf. ad lier,. Galt.
(-289-2) Episl. ad franc. I.
(2893) Ibid., sul) lin.
(2895") luit. Epht. ad Franc. I.
(-2891) Yur., liv. x, col 074, 075.
(2*95) Ibid., ii. 55.
|ftt> PART. X rilEOL. i'i)l.i:\UMl IE. — l\
ce que Brenl cet gens si simple» il si paisible», aqui il n'était jamais échappe de \>arolet séditieuses, loin qu'ils fussent capables de songer à renverter le» royaumes. Calvin les a vus changer lui-même. Il leur a vu commencer les guerres dont le royaume ne sV<i sauvé (|iio par miracle. Bèze, son fiilèle disciple et; le compagnon de ses travaux, se glorifie devant toute la chrétienté, d'en avoir été l'instigateur, « en induisant tant M. le prince de Coudé que M. l'amiral et tous autres seigneurs et gens de toute qualité, à maintenir par tous movens a eux possibles l'autorité des édils et l'innocence dos pauvres oppressés (28%). >- Il comprend nommément entre ces moyens possibles la prisa des armes. Il impose aux princes du sang, aux officiers de la-couronne, aux grands seigneurs du royaume, et afin que rien n'éebappe à sa vigilance, aux gens de toute qualité, ce nouveau devoir d'entreprendre la guerre civile : elle devient juste et nécessaire selon lui : il en a écrit l'histoire pour servir d'exemple aux siècles futurs, et il n'a point rougi de nous rapporter la protestation des ministres contre la paix conclue à Orléans, alin que la postérité fvt avertie comme ils se sont portes dans cette affaire (•2897). H est constant qu'il ne s'agissait ni de la sOreté des personnes , ni même de celle dos biens et des honneurs, puisque le prince de Condé y avait pourvu, mais seulement de quelques légères modifications qu'on apporta aux édits. Cependant les ministres réclamèrent, et ils ne voulurent pas, non plus que Bèze leur historien, que la postérité ignorât qu'ils étaient prêts à continuer la guerre civile, à rompre une négociation, tout commerce, tout traité de paix, et à mettre en feu tout le royaume pour des causes si peu importantes. Voilà ces gens si paisibles, dont Calvin vantait la douceur. .Mais il ajoutait encore : « Comment pourrions-nous songer à renverser le royaume, puisque maintenant, étant chassés de nos maisons , nous ne laissons point de prier Dieu pour votre prospérité et celle de votre règne? » M. Jurieu et les réfugiés savent bien les vœux qu'ils font pour la prospérité de leur roi et du royaume, conire lequel ils ne cessent de soulever de tout leur pouvoir toutes les puissances de l'Europe, et ne méditent rien moins que sa ruine totale. Ils
(289C>) Vnr:, 'iv. x, col. 071 ; llist. de Bèz., liv. vi, D. 298.
\\i:i;iissi;\ir.N'rs aux protestants. tsst;
savent bien quels sentiments ont succédé .1 celle feinte douceur que Calvin vantait , p| leur ministre nous a avoué que ce n'est rien moins que la fureur et que la rage, luifin Calvin finissait l'apologie de nos réfor- ' niés, en adressant ces paroles à François 1" : « Si les délractions des malveillants empêchent tellement vos oreilles, que les accusés n'aientaucun lieu de se défendre; si ces impétueuses furies, sans que vous y mettiez ordre, exercent toujours leur cruauté par (irisons, fouets, gênes, coupures, brûlures : » voilà toutes les extrémités prévues et rapportées par nos réformés; et Calvin, bien assuré dans Genève, les y envoyait sans crainte à l'exemple des autres r/'formateurs aussi tranquilles que lui. Mais que prouneitent-ils au roi en cet état? « Nous certes, comme brebis dévouées à la boucherie , serons jetés en toute extrémité, tellement néanmoins, que nous posséderons nos âmes en patience, et attendrons la main-forte du Seigneur. >. Ainsi il reconnaissait qu'il n'y avait que ce seul refuge contre son prince et sa patrie, ni d'autres armes à employer que la patience. Les protestants d'alors y souscrivaient, et se croyaienPdu moins obligés à soutenir Jelangage des premiers Chrétiens, dont ils se vantaient de ramener l'esprit. Mais ou c'était fiction ou hypocrisie, ou en tout cas cette patience si tôt oubliée n'avait pas le caractère des choses divine;., qui de leur nature sent durables; si ce n'est que nous voulions dire avec M. Jurieu que des paroles si douces sont bonnes lorsqu'on est faible, et qu'on veut se faire honneur de sa patience , en couvrant son impuissance de ce beau. nom. Mais ce n'est pas ce qu'on disait au commencement, et ce que disait d'abord Calvin lui-même. Ainsi tout ce que lui et tous ses disciples d'un commun accord ont dit depuis, tout ce que les synodes ont décidé en faveur des guerres civiles., tout ce que M. Jurieu tâche d'établir pour donner des bornes à la puissance des souverains et à l'obéissance des peuples, n'est qu'une nouvelle preuve que la Réforme faible et variable n'a pu soutenir ce qu'elle avait d'abord montré de chrétien , et ce qu'elle avait vainement tâché d'imiter des exemples et des maximes de l'ancienne Eglise.
(2*97' ibiiL
VI AVERTISSEMENT
L'ANTIQUITÉ ÉCLAIRCÏE
SUR LT.MMLTABIL1TÉ DE LÈTRE DIVIN ET SUR L'ÉGALITÉ EN TROIS PER<ON>ES; L'ETAT PRÉSENT DES CONTROVERSES ET DE LA RELIGION PROTESTANTE,
C0NTHE LA SIXIÈME, SEPTIÈME ET HlITlÈME LETTRE DU TABLEAU DÉ M. Jl IUEU.
I Exposition des emportements et des calomnies du ministre.
Mes chers frères,
J'ai vu le tableau du socinianisrae de M. Jurieu; et la sixième lettre, où ce ministre attaijiie ma personne, est tombée depuis peu de jours entre mes mains. Par la divine miséricorde, je ne me sens aucun besoin de répondre à des calomnies qu'il ne peut croire lui-même; mais l'embarras où il est pour défendre ses propositions sur le mystère de la Trirwté, la mauvaise humeur ou il entre, parce qu'il ne sait par où se tirer de ce labyrinthe, et l'état où il a mis nos controverses, en les tournant d'une manière si avantageuse aux sociniens dont il veut pa«raitre le vainqueur, sont choses trop remarquables pour êire dissimulées. Je ne lui dirai donc, pas comme on fait publiquement dans son parti (2898), qu'il ne mérite plus qu'on lui réponde, parce qu'il ne raisonne plus, et ne montre dans ses discours qu'une impuissante fureur. Sans songer à ce qu'il mérite, et occupé seulement de ce que méritent les mystères qu'il a profanés, je les vengerai de ses attentats ; et pour l'amour des infirmes, que ses dangereuses nouveautés pourraient séduire, je les mettrai pour la dernière fois devant les yeux du public. On verra qu'en attaquant I Histoire des varialions, ce ministre a fait triompher le soeiiiiani>me, pour ne point encore parler des autres erreurs; et que dans la sixième lettre de son tableau, où il fait les derniers e lions pour se purger de ce reproche, il le mérite plus que jamais. Que je vais recevoir d'injures après ce dernier Avertissement 1 et que le nom de M. de Meaux va être flétri dans les écrits du minisire! Déjà on ne trouve dans sa sixième lettre que les ignorances de ce prélat, ses vaines déclamations, avec les comédies qu'il donne au public; el quand le style s'élève, ses fourberies, ses friponneries, son mauvais cœur, son esprit mal fait, baissé et affaibli par son grand âge qui passe soixante-dix ans, ses violences qui lui font mener les gens à la Messe à coups de barres, sa vie qu'il passe à la cour dans la mollesse et dans le crime (2899); car on pousse la calomnie à tous ces excès, et tout cela est
couronné par son hypocrisie* c'est-à-due, comme, on l'explique par un faux semblant de révérer des mystères qu'il ne croit pas dans son cœur. On me donne tous ces éloges sans aucune preuve; car aussi où les prendrait-on? Et je les reçois seulement pour avoir convaincu AI. Jurieu de faire triompher l'erreur. Que n'aurai-je donc pas mérité aujourd'hui, qu'il faudra pousser la conviction jusqu'à la dernière évidence, et effacer tout le faux éclat de ce tableau dont le ministre a cru éblouir tout l'univers? La chose sera facile, puisque le témoignage de M. Jurieu me suffira contre lui-même.
11. — Etat de cette dispute remis devant les yeux du lecteur. — Division de ce discours en trois questions.
Je ne puis ici m'empêi her de retracer, en aussi peu de paroles qu'il sera possible, le sujet de noire dispute. Dans la Préface de l'Histoire des variations j'avais posé ce principe comme lefondcment de tout l'ouvrage . « Que toute variation dans l'exposition de la foi est une marque de fausseté dans la doctrine exposée; que les hérétiques ont toujours varié dans leurs symboles, dans leurs règles, dans leurs Confessions de foi, en ne cessant d'en dresser de nouve les; pendant que l'Eglise Catholique donnait toujours dans chaque dispute sur la fo.i une si pleine déclaration de la vérité (2900), qu'il n'y fallait après cela jamais retoucher : d'où suivait cette différence entre la vérité catholique et l'hérésie, « que la vérité catholique yen ne de Dieu a d'abord sa perfection ; et l'hérésie au contraire, comme une faible production de l'esprit humain, ne se peut faire que par pièces mal assorties (2901), « et par de continuelles innovations.
Par ces principes I Histoire des variations n'était plus une simple histoire ou un simple récit de faits; mais elle se tournait en preuve contre la Réforme, puisqu'elle la convainquait d'avoir varié, « non pas seulement en particulier, mais en corps d'Eglise, dans les livres qu'elle appelait symboliques, c'esi-à-dire, dans ceux qu'elle a faits, pour «xprimer le consentement de ses prétendues Eglises; en un mot dans ses propres Confessions de foi (2902), dans les décidons de
("2808, M. de Beauval, 11ht.
jull. llii'0, an. 0, p. Moi.
(2S99) Jlr , -287.
des ouv. des Sue., (2000) Pi cf. tle l'Hisl. des var., col. 521 serrn
(201)1) lbid., ii. 7. (îV,-i lbid , n. 8.
IMO PART. X. THEOL. P.il.KulQL'K. - IV. AYKUTISSEMKNTS VI X PROTESTANTS. 1-2 -0
ses gjnodes, H onSll dans ses actes les plus authentiques (2903).
Les ministres ne pouvaient donc s'élever BM6Z conlro des principes si ruineux à la Réforme; et le miuistre lurieu, qui s'est uns ni possession de défendre seul la cause i-ipiiiuiuiie après avoir fait longtemps le déiIml'iii'iix selon sa coutume, et sur le livre des Variation* el sur les Avertissements qui le soutenaient, comme sur des livres qui ne méritaient ni réponse ni môme d'être lus, est enfin bénignement demeuré d'accord dans son Tableau (290A) , « qu'il était ici tout à fait de l'intérêt de la vérité, de faire voir des variations considérables dans l'exposition de la doctrine des anciens, afin de miner ce faux principe de M. deMeaux, que la véritable religion ne peut jamais varier dans l'exposition de sa foi. » Enfin donc, il confessera qu'il était important de répondre, et que c'était par faiblesse qu'il faisait auparavant lo dédaigneux.
On pourrait ici lui demander à qui donc I importait tant de détruire ce faux principe. Est-ce à une Eglise qui prétend ne varier pas? Point du tout. Qu'on écrive tant qu'on voudra que la foi ne soutTre point de variation, nous ne nous en offenserons jamais; parce que nous ne prétendons point avoir varié ni variera l'avenir dans la doctrine : au contraire nous applaudirons à cette maxime ; et l'Eglise déclarera que sa règle est de croire ce qui a toujours été cru. Par une raison contraire, si la Réforme ne peut souffrir qu'on lui propose la môme règle, et qu'on lui demande une doctrine stable et invariable, c'est qu'elle a varié et ne veut pas se priver de la liberté de varier encore quand elle voudra. Elle ne peut donc pas trouver mouvais qu'on ait fait l' Histoire des variations; et cet ouvrage n'est plus si méprisable que le ministre disait.
En effet, si on ne lui avait montré aucune variation dans la foi de son Eglise, ou si celles qu'on lui a montrées étaient seulement dans les paroles, ou en tout cas peu essentielles, il n'avait qu'à convenir du principe, sans troubler les siècles passés et sans y ébranler jusqu'aux fondements. Mais dès qu'il a ouï pailer des variations, il a cru tout perdu pour la Réforme. 11 a appelé tous les Pères à garant, sans épargner ceux des trois premiers siècles, encore qu'il les préférât a tous les autres sur la pureté de la doctrine ; et il a cherché de tous côtés, dans ces saints hommes qui ont fondé le christianisme après les apôtres, ou des défenseurs ou des complices.
Et remarquez, mes chers frères, que ceci est tout à fait nécessaire pour établir I étatdenotre question ; remarquez, dis-je, qu'il ne s'agit pas d'accuser d'erreur quelques Pères en particulier, puisque mon principe qu'on voulait combattre, était que l'Eglise ne va-
(2905) Préf. de l'Hist. des var., n. 19 et suiv.
(2904) Tab., lett. b, p. 297.
(2905) 5' ann., lett. 6. p. 44, 45, eic.
(2906) Tab., \ell. 6, p. 251.
<2'j07) Ibid., p. 280.
Œuvres compl. de Bossif.t VIII,
rie jamais. 11 fallait donc, pour le réfuter, montrer des erreurs, non dans les particuliers, mais dans le corps : et c'est pourquoi le ministre di:> ses Lettres de 1089, marquait les erreurs des Pères comme étant non d'un ni de deux, mais de tous; ce qui l'oblige à parler toujours de leur théologie
Comme étant celle de t'Iùjlise cl de leur siècle (2905). Et pour ne laisser aucun doute de son sentiment, il vient encore d'écrire , ce qu'il ne faut pas oublier, et ce qu'on ne peut assez remarquer pour entendre notre dispute, que l'erreur qu'il attribue aux trois premiers siècles était la théologie de tous les anciens avant, le concile de Nicée , suns en excepter aucun (2900) : sans quoi en effet il noierait rien contre ma proposition, et il ne prouverait pas les variations de l'Eglise, comme il l'avait entrepris.
Au surplus, il fait paraître tant de joie d'avoir trouvé cette grande et notable variation dans la doctrine des Pères du n% dit in*, et même du rv" siècle (2907), qu'il ne croit plus dorénavant avoir rien à craindre du coup que je lui portais ; et il s'en vante en ces termes : « Cet argument est un coup de foudre qui réduit à néant 1 argument tiré contre nous de nos variations : c'est un argument si puissant, qu'il vaut tout seul tout ce qu'on peut dire pour anéantir ce grand principe de M. de Veaux, que la véritable Eglise ne saurait jamais varier dans l'exposition de sa foi. »
Pendant qu'il me foudroie de cette sorte, et que, cherchant des variations dans les points les plus essentiels, il a poussé l'erreur des anciens jusqu'à leur faire nier l'égalité des trois personnes divines, pour ne point encore parler des autres impiétés aussi capitales; on a vu dans son parti même les inconvénients de sa doctrine. On a vu qu'il faisait errer les trois premiers siècles sur les fondements de la foi, contre ses propres maximes qui en rendaient la croyance invariable dans tous les siècles : et ce qui est plus fâcheux pour lui, on a vu qu'il ne pouvait plus refuser la tolérance aux soeiniens ni les exclure du salut, puisqu'il était forcé d'avouer, en termes exprès, que ces étranges variations qu'il attribuait aux anciens n'étaient pas (essentiel les et fondamentales (2908). Les non-tolérants se sont élevés contre lui d'une terrible manière. On a senti ses excès jusque dans son parti. On sait ce qu'a écrit M. de Beauval en abrégeant ce> Avertissements dans son Histoire des ouvrayes des savants (2909). On a vu ses vigoureuses réponses contre les durs avis de Kl. Jurieu : et s'il se tait à présent pour n'avoir plus à combattre contre un homme qui ne se défend qu'à coups de cailloux, c'est en lui remettant encore devant les yeux toutes ses erreurs (2910). On sait aussi qu'un mi-
(2908) 5' ann., lett. 6, p. 44.
(2909) Hist. des ouvrag. des savants, mai 1690' art. 13, D. 396.
(2910) Ibid., juillet 1690, ait. 9, p. 501.
an
nistre en a représenté la lisle à tout un synode, et qu'il n'a rien moins reproché à M. Jurieu, flue l'arianisme tout pur dans cette inégalité des trois personnes (-2911). Mais, pour montrer qu'il ne cède pas, M. Jurieu ajoute encore aujourd'hui , dans la sixième lettre de son Tableau, que l'erreur des Pères, quoiqu'elle emporte en termes formels cette détestable inégalité, ne ruine pas te fondement, et non-seulement, n'est condamnée par aucun concile, pas même par celui de Nicée ; mais encore qu'e//e ne peut être réfutée par l'Ecriture, et qu'on ne peut en faire une lurésie (2912).
On peut maintenant apercevoir pourquoi il prenait tant son air de mépris, et déclarait si hautement qu'il ne daignerait me répondre (2913). Malgré ses fiertés affectées , il sentait bien l'embarras où il s'était mis, et que pris dans ses propres lacets, plus il ferait d'efforts pour se dégager, plus il redoublerait les nœuds qui le serrent. 11 n'entre donc que forcé dans cette dispute ; et il est comme obligé de l'avouer, lorsqu'il dit, dans son avis à M. de Beauval : .4 cet endroit, lorsqu'on en sera aux avantages que les sociniens et les toléiants tirent continuellement de ce qu'il a opposé à mes Variations, il n'y aura pas moyen d'éviter M. de Meaux (2914). Vous l'entendez, mes chers frères, la rencontre de cet ennemi, qu'iV n'y a plus moyen d'éviter, lui paraît importune. Ce n'est
pas moi qu'il redoute: c'est la vérilé qui le presse par ma bouche : c'est qu'il fallait se dédire, comme on verra qu'il a fait, de ce qu'il avait assuré en 1689, et. bâtir un nouveau système, qui ne se soutiendrait pas mieux que le premier. Comme il ne peut plus reculer, et que malgré lui il faut qu'il commence un combat où son désordre ne peut manquer d'être sensible, il ne se possède plus. De là ces exclamations, de là ces fureurs. L'ignorance, la fourberie, la friponnerie lui paraisse ut encore trop faibles pour exprimer sa colère; et il n'y a ni calomnie ni outrage où il ne s'emporte.
Laissons là ses emportements, et examinons ses réponses, maintenant que le lecteur est au fait, et qu'il a devant les yeux avec la suite de notre dispute, l'état de la question dont il doit juger. Elle se partage en deux points. Le premier, si le ministre pourra soutenir les variations qu'il impute h l'ancienne Fglise, sans renverser en même temps ses propres principes et le fondement de la foi. Le second, s'il pourra se défendre des conséquences que les tolérants tireront de son aveu pour la tolérance universelle. Nous verrons après, si cette querelle est seulement de Al. Jurieu, ou celle de tout le parti. Je ne crois pas qu'il y eut jamais une dispute plus essentielle à nos controverses.