OPINIONS KÉGNANTES, ET LA THEOLOGIE DU
temps. Il ne dit pas quelques-uns, mais tous, et l>s Pères en général. Il ne dit pas : on s'expliquait mal, ou l'on parlait avant les disputes avec moins de précaution : mais on croyait, on ne croyait pas; et il s'agit de la foi. Enfin l'ignorance de l'ancienne Eglise allait jusqu'aux premiers principes; et lafoi n'était pas même arrivée à sa perfection « dans le dogme d'un Dieu unique, toutpuissant, tout sage, tout bon, infini et infiniment parfait (2920). » On a varié sur des points si essentiels et si connus, comme sur tous les autres, quoiqu'il n'y ait « point d'endroit où les Pères de l'Eglise auraient dû être plus uniformes et plus exempts de variations que celui-là, s'y exerçant perpétuellement dans leurs disputes conlre les païens. » Tous les savants sont d'accord qu'on a parlé plus correctement et avec plus île précision des choses dont on avait à disputer, que des autres, parce que la dispute môme excitait l'esprit, : mais il n'y a que pour les Pères des trois premiers siècles que cette règle trompe: et ils avaient l'esprit si bouché, même dans les choses de Dieu, qu'ils ignoraient jusqu'à celles qu'ils avaient tous les jours à traiter avec les païens, et même son unité et sa perfection infinie. Nous le verrons mieux tout à l'heure, puisqu'on nous dira nettement qu'ils ne le
croyaient ni immuable, ni indivisible. Je ne m'étonne donc pas, si en parlant des Pères de ces premiers siècles, le ministre les a appel s de pauvres théologiens qui ne volaient que rez-pied rez-terre. Quand ii voudra néanmoins, ce seront des aigles, et les plus purs de tous les docteurs. Mais on voit en tous ces endroits-là comme il les abîme. Et comment auraient-ils pu s'en sauver, puisqu'ils n'étudiaient pas l'Ecriture sur les" matières les plus importantes, comme sur celles de la grâce (2921), et qu'en général il ne parait pas qu'ils se soient beaucoup attachés à cette lecture (2922), se remplissant seulement de celle des platoniciens? Que de redites importunes ! dira M. Jurieu. Il est vrai, ce sont des redites. J'ai relevé toutes ces erreurs de M. Jurieu dans mon premier Avertissement; mais je ne vois pas qu'on puisse, sans les répéter, lui faire voir qu'il ne songe seulement pas à y faire la moindre réponse dans l'ouvrage qu'il vient de donner pour sa défense. Pourquoi? Est-ce peut-être que ces matières ne regardent pas d'assez près l'essem c de la religion? Mais c'en sont les fonileuients. Ou bien est-ce qu'elles ne regardent pas le sociuianisrae dont M. Jurieu fait le tableau? Mais il sait bien le contraire : et dans ce même tableau il reproche aux sociniens toutes ces erreurs (2923). Pourquoi donc se tait-il sur tous ces points, si ce n'est qu'il évite encore autant qu'il peut M. de Meaux? ce lui serait trop d'affaires de chercher des faux-fuyants à tous les mauvais pas où il s'engage : il ne s'attache qu'à la Trinité; et il espère se sauver mieux parmi les ténèbres d'un mystère si impénétrable. Il reste donc à lui faire voir qu'il s'y abîme plus visiblement que dans les autres articles, et que ses excuses sont de nouveaux crimes. Rendez-vous attentifs : voici le nœud. La matière est haute ; et quelque ordre qu'on y apporte elle échappe si on ne la suit : mais, pour abréger la dispute, on convaincra le ministre par ses propres paroles.
IV. — Ancienne et nouvelle doctrine du ministre également pleine de blasphèmes.
Il demeure d'accord d'avoir dit, dans ses Lettres de Kî89, que selon la doctrine des anciens, qu'il trouve du moins tolérable, « l'effusion de la sagesse, qui se lit au commencement du monde, fut ce qui donna la dernière perfection, et pour ainsi dire, la parfaite existence au Verbe et à la seconde personne de la Trinité (2924). » Il n'en faut pas davantage. Le Verbe avait donc manqué dans l'éternité tout entière de sa dernière perfection. Or, ce qui manque de sa perfection, visiblement n'est pas Dieu. Quand il la recevrait dans la suite, il ne le serait non plus, puisqu'il serait muable et changeant. Le Fils de Dieu n'est donc Dieu dans cette supposition que le ministre tolère, ni avant
' (-2918) Lett. 5, p 49.
(2919) Ibid.
(2920) L- II. 6, p. 46.
(2921) l.eil. 7, p 50;/*
Avert., n. 15.
(2922) I" Avert., n. 16.
(2925) Tab., lett. 1,2, elc.
(2924) Ibui., lett. 6, p. 238.
ŒLVRF.S COMPLETES DE BOSSLET
la création, puisqu'il n'avait pas sa dernière perfection, ni depuis, puisqu'il la reçue alors de nouveau. N'est-ce pas assez blasphémer, que d'enseigner ou de tolérer de pareils sentiments?
11 s'excuse d'un autre blasphème en cette sorte. Voici ses paroles : J'ai dit dans ta sixième Lettre pastorale de 1689, que, selon Tertullien, avec qui il veut que les autres anciens soient d'accord, le Fils de Dieu n a été personne distincte de celle du Père qu un peu avant la création (292b). Voilà un second blasphème assez évident; mais voici comme il s'en tire : Personne distincte, dit-il (2926), c'est-à-dire, personne développée et parfaitement née. Mais, pour lui ôter ce dernier refuge et ne lui laisser aucune évasion, je lui réponds en deux mots : premièrement, que ce n'est pas là ce qu'il avait dit. : secondement, que ce qu'i veut avoir dit ne vaut pas mieux.
V, — Que le ministre a changé son système de 1689 ; les vaines distinctions qu'il a tâche d'introduire ; son prétendu développement du 1 erbe divin.
Premièrement donc, ce n'est pas là ce qu'il avait dit dans ses Lettres de 1689, puisqu'il y avait dit en termes exprès : « Que le Verbe n'est pas éternel en tant que Fils; qu'il n'était pas une personne; que la génération du Verbe n'est pas éternelle; que la génération de la personne du Verbe fut faite au commencement du monde; que la Trinité des personnes ne commença qu'alors, et ou'il y avait trois personnes distinctes à la vérité, mais engendrées et produites dans le temps, en sorte qu'elles en venaient à une existence actuelle (2927) : » après quoi il ne faut plus s'étonner qu'on les ait faites i/i égales: comment eussent-elles pu être égales, puisqu'elles n'étaient pas coéternelles? M. Juneu fait dire tout cela aux anciens (2928) : M. ïttrieu <out ent qu'il n'v a là rien d essentiel, ni de fondamental (2929). Il faut être bien assuré de faire passer tout ce qu on veut, pour croire qu'on puisse réduire tant d impiétés à un bon sens.
Il distingue néanmoins. La personne du Fils de Dieu n'était pas encore, et, pour parier plus généralement, la Trinitédes personnes n'était pas encore : la Trinité des personnes développées; il l'accorde : la Trinité des personnes véritablement distinguées en elles-mêmes, mais non encore enfantées ni développées; il le nie.
Nous verrons bientôt l'impiété de celte doctrine dans son fond : mais maintenant, pour nous attacher seulement aux termes, je lui demande en un mot, si distincte ne voulait dire que développée, que n'usait-il de ce dernier terme ? que ne disait-il clairement que dans l'opinion des anciens la personne du Fils et celle du Saint-Esprit né-
(2925) Leu. 6, de 1089, p. U;.Tabl., leil. 6, p.
(-2926; Ibid.
(2927) Leu. 6, de 1687, p. 44, 45, 46.
(2928) I" Avert., il. 10.
laient pas encore développées, ce qui lui parait innocent, au lieu de dire distinctes, qui lui parait criminel et insoutenable?
C'est, dit-il (2930), que j'avais à, expliquer brièvement ce sentiment des Pères, n'ayant aucun intérêt alors de l'expliquer plus au long. Il n'v avait aucun intérêt 1 C'esttout le contraire : car une des choses qu'il s'était le plus proposé, dans ses Lettres dont nous parlons, était de faire voir aux soc.iniens et à ceux qui les tolèrent, qu'il ne leur donnait aucun avantage en tolérant les Pères des trois premiers siècles : et puisqu'il mettait le dénoûment à leur faire dire que la personne du Verbe était dans le sein de son Père, comme un enfant dans celui de sa mère formé et distinct, mais non encore enfanté ni développé: lui eût-il coûté davantage de dire développé, que de dire distingué? Et pourquoi n'avoir pas donné d'abord à une si grande difficulté une solution si iacile, où il n'eût fallu que trois mots ?
VI —Qu'en 1689 le ministre ne faisait du Fils de Dieu qu'un germe imparfait, et non une personne.
Mais, ajoute votre ministre, je m'étais assez expliqué, puisque j avais dit que /e \erbe était caché dans le sein de son Père comme sapience : et, ponrsuit-il, ce qui est caché est pourtant, et existe comme une personne (2931). îl dissimule ce qu il avait dit, que ce Verbe, qui était cachédans le sein du Père comme sapience, était seulement son Fils et son Verbe en germe et en semence. Or, ce qui est un germe et une semence, visiblement n'est pas une personne; le Fils de Dieu n'était donc lias une personne selon M. Jurieu. Il tronque et il falsifie ses propres paroles :que faut-il donc espérer quil laisse dorénavant en son entier?
On voit plus clair que le jour qu'il ne lui reste aucune défense ; car, pour entrer dans le fond de son raisonnement, il sait bien qu'une chose peut être dans une autre, ou en acte et selon sa forme, ou en puissance, et selon ses principes, comme 1 épi dans le «train, l'arbre dans son pépin ou dans son novau, un animai dans son germe, tous les ouvrages dont l'univers est composé dans leurs principes primordiaux. Ce n était donc pas assez à M. Jurieu de dire que le Fils de Dieu fût caché dans le sein de son père; H» ariens même disaient selon lui, qu il y était caché en puissance (2932), et pour fermer la bouche aux sociniens et aux tolérants leurs amis, il fallait avoir expliqué, que si le Verbe était caché dans le sein du Père, ce n'était pas en puissance, comme ^eni™ est dans le germe et dans I erabrjon,™ en effet et en acte, comme il est a près sa conception ou sa naissance. Mais, loin <g le dire ainsi, ou plutôt de le faire dire aux
(2929) Page 44.
(2930) Toi., leit. 6, p. 258.
(2951) Ibid., p. 260; lelt. 6, l (2932 lab., lett. 6, p. 27o.
le 1689, p. 14.
anciens, M. Juriou dit tout lo contraire dans l'endroit môme <iu*il i ito pour se justifier; et il en conclut un peu après, qu'un dirait se représenter DitU comme mitable et (Illisible, CHANGEANT <:i: UNU DE SON l lis en une personne (2933). Ainsi, selon les anciens, approuvés ou tolérés par M. Jurieu, il ne m importe, le Fils de Dieu était éternellement dans le sein de son l'ère OÙ EU me un (firme, comme une semence, et non pas comme une personne; et ce germe ne fut Changé en une pei sonne que dans le temps. Qui ne voit manifestement que faire parler ainsi les anciens, c'est les faire blasphémer; etqn'approuvor on tolérer ces expositions de la foi, comme M. Juriou les veut appeler, c'est blasphémer soi- môme?
VII. — Que le ministre se (ledit, et que ce qu'il dit de nouveau ne vaut pas mieux ; sa double génération attribuée au Verbe divin.
Il en est de même des autres pensées que le ministre attribue aux Pères. Par exemple, il leur faisait nier l'éternité de la génération du Fils: il s'explique; l'éternité de la seconde génération, il l'avoue : de la première, il le nie |8§34). Il fallait donc deviner ces deux générations dont il ne disait pas un seul mol; reconnaître dans une seule personne salua la divinité deui générations proprement dites, et cro re que le Père éternel avait engendré son Fils à deux fois.
Les autres opinions que le ministre avait imputées aux saints docteurs ne sont pas mieux excusées ; et il n'y a personne qui no voie que ce qu'il dit aujourd'hui dans son Tableau est une réformation, et non pas une explication de son système. Pitoyable réformation, puisque, loin de le relever du blasphème dont il a été convaincu, e le l'y enfonce de nouveau, comme on va voir !
VIII. — Le Fils de Dieu est dans le sein du Père comme un enfant avant sa naissance ; que le ministre entend cela au pied de la lettre; que sa doctrine est contraire selon lui-même à l'immutabilité de Dieu.
Il faut donc ici expliquer le nouveau mystère de cet enveloppement et développement du Verbe, de sa conception et de sa sortie hors des entrailles de son Père, et de sa double nativité ; l'une éternelle, mais imparfaite ; l'autre pariai te, mais temporel e et arrivée un peu seulement avant la création du monde : car c'est là tout le dénoûment que donne M. Jurieu à la théologie des anciens, et il est temps d'en démontrer la visible absurdité selon lui-môme.
En etfet voici comme il parle (2935) : « Cette pensée des anciens, » cette double nativité et ce nouveau développement du Verbe, « dans le sens métaphorique est belle et bonne ; mais dans le sens propre, comme
ces anciens le prenaient, elle ne s'accorde, pas avec l'idée do la parfaite immutabilité de Dieu. »
Il n'y a ici qu'a ouvrir les yeux pour voir l'égarement de notre ministre, dette double génération ou ce développement du Verbe, à le prendre proprement, estsi absurde qu'il n'entrera jamais dans les esprits. Car qui pourrait croire qu'un Dieu s'enveloppe et se développe selon sa nature divine, ou que le Père engendre son \ erbe à deux luis ? Il ne faut qu'ouvrir seulement l'Evangile de saint Jean, pour y remarquer que s'il est engendré deux fois, l'une de ces générations lo regardait dans l'éternité comme Dieu, et l'autre dans le temps en tant qu'homme. Mais que comme Verbe il ait pu être engendré deux fois, et qu'il fallût au pied de la lettre le développer du sein paternel, comme un enfant de celui de sa mère ; c'était dans cette divine et immuable génération une imperfection si visible etsi indigne fie Dieu, qu'il fa idrailèlre insensé pour le dire ainsi dans le sens propre.
C'est pourquoi le docteur Bullus, le plus savant des protestants dans cette matière, lorsqu'il a vu dans cinq ou six Pères (car il n'en met pas davantage) cette double génération, avait entendu la econde d'une génération métaphorique, qui ne signifie nuire chose, que son opération extérieure, et la manifestation de ses desseins éternels par la création de l'univers, à la manière que nous verrons si clairement dans la suite, qu'il n'y aura pas moyen d'en disconvenir. Aussi M. Jurieu est-il déjà d'accord avec nous, que cette pensée des anciens est irréprochable en ce sens. Cependant il refuse de la suivre; et obstiné à trouver dans les anciens l'erreur dont un si savant protestant les avait si clairement justifiés, « pour moi,» dit-il (2936), «je tiens pour certain qu'il n'y a point là de métaphore. » Et un peu plus haut (2937) : « J'entends tout cela sans ligure ; et je comprends que ces théologiens (ce sont les Pères des trois premiers siècles) ont cru que les deux personnes divines, le Fils et le Saint-Esprit, étaient renfermées dans le sein de la première, comme un enfant est enfermé dans le sein de sa mère, parfait do tous ses membres, ayant vie, être, mouvement et action; mais n'étant pas encore développé et séparé de sa mère. »
Mais s'il faut prendre au pied de la lettre et sans figure comme le ministre nous y veut contraindre, tout ce qu'il vient de raconter, il y a donc, comme dans la mère et dans son enfant lorsqu'il vient au monde, un double cliangeim ut en Dieu : un dans le Père qui développe ce qui était enfermé dans ses entrailles; un dans le Fils qui est séparé et développé dans ces entrailles paternelles : et on ôte également au Père et
(2933) Tub., lell. 6, p. 1(5; /" Aven., n.
(2934) I.eti. (S, de I(i89 ; Tub., tell. 6.
(2935) Tab., leti. 6, p. 266.
(2936) Ibid.
(2937) Pagu2i:..
au Fils la parfaite simplicité et immutabilité de leur être.