IX. — Que le ministre introduit un Dieu muable et corporel
Après ces extravagances, qu'on nous débite comme des oracles, le ministre m'avertit sérieusement «de ne continuer pas à harceler la théologie des Pères par des conséquences, en disant que selon le sentiment que je leur attribue, il faut que la Trinité soitnouvelle et non éternelle, que Dieu soit muable, qu'il faut que. Dieu puisse s'étendre et se resserrer (2938J. » Voilà des objections contre sa doctrine qui sans doute sont considérables; mais il les résout en un mot : Tout cela est chicane, dit-il. C'en est fait, l'oracle a parlé. Mais est-ce chicane de dire que celui qui ouvre son sein, et qui développe ce qu'il y tenait enfermé, et celui qui sort de ce sein où il était auparavant, aient ce double défaut d'être louables et divisibles ? Je le demande à tout homme qui a les premiers principes de l'intelligence.
X. — Démonstration, que Dieu et le Verbe dès les trois premiers siècles sont muables, imparfaits et corporels, selon la supposition du ministre.
Pour la mutabilité, la chose est claire. Le ministre demeure d'accord que, dans la supposition qu'il attribue aux anciens, « l'effusion faite dans le temps de la sagesse divine donna la dernière perfection, et pour ainsi dire, la parfaite existence au Verbe et à la seconde personne de la divinité. » Sur ce fondement je résonne ainsi. Ce qui reçoit de nouveau sa dernière perfection, en termes formels est changé : or, dans la supposition de M. Jurieu (2939), la seconde personne reçoit de nouveau sa dernière perfection; donc dans cette supposition la seconde personne en termes formels est changée. Vous le voyez, mes chers frères. J'aime mieux tomber dans la sécheresse d'un argument en forme, que de donner lieu, quoique sans sujet, à votre ministre, de dire que j'exagère et que je fais ledéclamateur.
Voulez-vous ouïr un autre argument également clair? Hcoutez ce qu'on attribue à Tertullien et aux autres Pères (2940). « Dieu dit, Que la lumière soit : voilà la seconde génération du Fils : ce que Tertullien appelle la parfaite naissance du Verbe, et qui fait voir qu'il en reconnaissait une autre imparfaite en comparaison de celle-ci : c'était la génération éternelle, par laquelle le Verbe en tant qu'entendement et raison divine était en Dieu éternellement, bien distingué à la vérité de la pei sonne du Père, mais encore enveloppé. » Demeurons-en là, et disons : Ce qui passe d'un état imparfait à un état parfait, change d'état; mais dans
(2938) Tab. leit. 6, p. 269.
'2959; lhid., p. 259.
(2940) lbid..v. 259-
(29-10 Leit. t>, 1089, II' At'«rt.,n. ii
(2942) Tab., leit. ii. p. 2S9, 261.
celte supposition le Fils de Dieu fiasse d'un état impariait à un état parfait ; par conséquent le Fils de Dieu change d'état. Il passo manifestement de l'imparfait au parfait; qui est, non par conséquence, mais précisément et selon la détinition, ce qu'on appelle changer.
Et remarquez que son état imparfait est celui où il était mis par sa naissance éternelle; c'est cet état qu'on regarde comme imparfait, à comparaison de celui où il est élevé dans le temps et au commencement du monde. Dieu donc dans l'éternité a engendré un Fils imparfait, qui a acquis sa perfection avec le temps. Si ce n'est pas là blasphémer en termes formels contre le Père et le Fils, je ne sais plus ce que c'est.
Enfin, c'est trop disputer; et il n'y a qu'à répéter au ministre ce qu'il écrivait en 1689 , que «les anciens représentaient Dieu comme
muable et divisible, changeant ce germe de son Fils en une personne, et donnant une portion de sa substance pour son Fils sans la détacher de soi (2941). » Qu'y a-t-il de plusscandaleux et de plus impie tout ensemble, que de réduire le Fils de Dieu à l'imperfection d'un germe et d'une semence, comme il parle? Mais n'est-ce pas clairement et en termes assez formels le reconnaître muable, et faire un Dieu changeant et un Dieu changé? Mais que fallail-il davantage pour faire un Dieu corporel, que de l'avouer divisible, et de lui attribuer des divisions et des portions de substance? Où réduit-on le christianisme? et ose-t-on se vanter de confondre les sociniens, lorsqu'on dit que de semblables blasphèmes ne ruinent pas le fondement de la foi?
XI. — Que le ministre, en s'expliquant en 1690 et dans son Tableau, met le comble à ses erreurs ; passage plein d'impiété et d'absurdité.
Voilà ce qu'il écrivait en 1689; et loin de corriger ces blasphèmes dans une lettre qu'il compose exprès pour s'en justifier, il \ assure de nouveau que la seconde nativité du Verbe est sa parfaite nativité (2942), et (jue la première est plutôt une conception qu'un enfantement parfait (2943). Ce n'est pas tout : par celle seconde nativité, de sagesse il est devenu \erbe, et personne parfaitement née (2944); par conséquent quelque chose de plus fait et de plus formé qu'il n'était auparavant : en sorte « que la Trinité a pris dans cette naissance son être développé et parfait : ce qui a fait croire aux docteurs des trois premiers siècles, qu'ils étaient en droit de compter la naissance de la Trinité de ce qu'ils appelaient sa parfaite nativité (2945).» Non content d'avoir proféré tant d'impiétés, il y met le comble en celte sorte : « A Dieu ne plaise,» dit-il (2946), « que
(294 i) Ibid., 253, 285. (29io) Ibid., 260,261.
2946) Ibv.l,, 2^8.
j;tt| PAKT X. THEOL. POLEMIQUE. - l\ AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS. 1505
ta voulusse porter ma complaisance pour cette théologie des anciens jusqu'à l'adopter ni même la tolérer *i 101 rd'hci ! on doit
pourtant bien remarquer que Ton ne saurait réfuter par l'Ecriture cette théologie bizarre des anciens; et c'est une raison pourquoi on ne leur en saurait faire une hérésie. Il n'y a que la seule idée que nous avons aujourd'hui de la parfaite immutabilité de Dieu, qui nous fasse voir la fausseté de celte hypothèse : or, nous n'avons cette idée de la parfaite et entière immutabilité de Dieu, que des lumières naturelles qu'une mauvaise philosophie peut obscurcir. «
XII. — Etrange idée du ministre sur l'immutabilité de Dieu ; que la foi en est nouvelle dans l'Eglise , et que nous ne l'avons point par les Ecritures, mais par la seule philosophie.
On ne sait en vérité par où commencer pour démontrer l'impiété de ce discours. Mais ce qui frappe d'abord, c'est que les anciens croyaient Dieu véritablement muable, et ce qui passe toute absurdité, que la parfaite immutabilité de Dieu est une idée d'aujourd'hui. Elle n'était pas hier; elle est nouvelle dans l'Eglise, et ne doit pas être rangée au nombre de ces vérités qui ont toujours été crues, et partout : quod ubique, quod semper. Mais ce qu'il y a de plus absurdeet de plus impie, c'est qu'elle est nouvelle non-seulement à l'Eglise primitive, mais encore aux prophètes et aux apôtres, puisque, selon M. Jurieu, on ne peut réfuter par l'Ecriture celte bizarre théologie des anciens. Ce n'est que des philosophes que nous prenons cette idée que nous avons aujourd'huide la parfaite immutabilité de Dieu, sans la philosophie, la doctrine des Chrétiens sur un attribut aussi essentiel à Dieu serait imparfaite. Croie ce premier être muable, ce n'est pas une erreur contre la foi : c'est, si l'on veut, une erreur ou une hérésie philosophique, laquelle n'est point contraire à la révélation : les philosophes ont mieux connu Dieu que les Chrétiens, et mieux que Dieu lui-même ne s'est fait connaître par »on Ecriture.
AitTICLE II. — Erreur du ministre, qui ne vrut voir la parfaite immutabilité de Dieu ni dans les Pères ni dans l'Ecriture même.
XIII. — Passayes des trois premiers siècles sur la parfaite immutabilité de Dieu ; que le ministre ne connaît rien dans l'antiquité.
C'est bien là en vérité le discours d'un homme qui ne sait plus ce qu'il dit, et qui en faisant le savant n'a rien lu de l'antiquité qu'en courant, et dans un esprit île dispute. Car s'il avait lu posément le seul livre de Tertullien contre Praxéas, il y aurait trouvé ces paroles sur la personne du Fils de Dieu : « Etant Dieu, il faut le croire immuable et incapable de recevoir une nou-
velle forme, parce qu'il est éternel (29V7). » Mais qu'est-ce encore, selon cet auteur, que d'être immuable et éternel? « C'est ne pouvoir être transfiguré ou changé en une autre forme, parce que toute transfiguration est la mort de ce qui était auparavant. Car, » poursuit- il, « tout ce qui c-t transformé cesse d'être ce qu'il était, et commence d'être ce qu'il n'était pas : niais Dieu ne cesse point d'être, ni ne peut être autre chose que ce qu'il était. » Je vomirais bien demander à M. Jurieu si ses métaphysiciens ^'aujourd'hui dont il veut tenir celte belle i<iée rie la parfaite1 immutabilité de Dieu, plutôt que de l'Ecriture et de l'ancienne et constante tradition de l'Eglise, lui en oui parlé plus précisément que ne vient de faire cet ancien auteur? Et si ce n'est pas assez, il ajoute encore, « que la parole qui est Dieu, et la parole de Dieu demeure éternellement, et persévère toujours dans sa propre forme. » Voilà celui qui, selon M. Jurieu, introduit un Verbe qui achève de se former avec le temps; voilà comme il ignorait l'immutabilité de Dieu, et en particulier celle de son Fils. Il conclut l'immutabilité de ce qu'il est, par l'immutabilité de ce qn'il dit. L'auteur du Livre delà Trinité, qu'on croit être Novalien, suit les idées de Tertullien, et déclare comme lui, que tout ce qui change est mortel par cet endroit-là (2948). Il faudrait donc ôter aux anciens avec l'idée de l'immutabilité celle de l'éternité de Dieu, dont la racine, pour ainsi parler, est son être toujours immuable. De là vient qu'en disputant contre ceux qui mettaient la matière éternelle, ces graves théologiens leur démontra;ent qu'elle ne pouvait l'être, parce qu'elle était sujette aux changements. T>r- Lulîien soutient contie Hermogène (29.9), «que si la matière est éternelle, elle est immuable et inconvertible, incapable de tout changement; parce que ce qui estéteru< 1 perdrait son éternité, s'il devenait autre chose que ce qu'il était. Ce qui fait Dieu, poursuit-il, t'est qu'il est toujours ce qu'il est : de sorte que si la matière reçut quelque changement, la forme qu'elle avait es1, moite ; ainsi elle aurait perdu son éternité, mais l'éternité ne peut se perdre.» Remarques qu'il ne s'agit pas de changer quanta la substance et à l'ôlre, mais quant aux manières d'être, puisque c'est en ; résupposant que la matière n'était point muablo dans le fond de son être, qu'on procède à faire voir qu'elle ne peut l'être en rien, et qu'on ne peut rien lui ajouter. Théophile d'Antioche procède de même (2930). « Parce que Dieu est ingénérable , c'est-à-dire , éternel, il est aussi inaltérable. Si donc la matière était éternelle, comme le disent les platoniciens, elle ne pourrait recevoir aucune altération, et serait égale à Dieu ; car ce qui se fait et ce qui commence est capable de changement et d'alléralion : mais ce qui est éternel est incapable do l'un et rie
(2947) Adv. Pria., u. -27.
(2918: De Trin^c. i.
(5019 Conl. Il nu., r. 1-2.
[S'JSOJ l.il'. n Ad Auiot,
r,oô
l'autre. » Athénagore dit aussi que « la Divinitéest immortelle, incapable de mouvement et d'altération (2951). » Ce qui emporte non-seulement l'immutabilité dans le fond de l'ètrf, mais encore dans les qualités et universellement en tout, d'où il conclut que le monde ne peut être Dieu, parce qu'il n'a rien de tout cela. 11 ne faut pas oublier que ces passages sont tirés des mêmes endroits, d'où le ministre conclut ces prétendus changements dans Dieu et dans son Verbe. Pour se former une idée parfaite de l'immutabilité de Dieu, il ne faut que ce petit mot de saint Justin (2952) : Qu est-ce que Dieu? et il répond : « C'est celui qui est toujours le même, et toujours de même façon, et qui est la cause de tout; » ce qui exclut tout changement, et dans le fond et dans les manières: et cela est tellement l'essence de Dieu, qu'on en compose sa définition. Les autres anciens ne parlent pas moins clairement; et si occupé de to'te autre chose, que de l'amour de la vérité, le ministre ne veut pas se donner la peine de la chercher où elle est à toutes les pages, Bullus et son Scultet lui auraient montré dans tous les auteurs qu'il allcgii' , dans saint Hippolyte, dans saint Justin, clans Athénagore, dans saint Théophile d'Antioche, et dans saint Clément d'Alexandrie, que non-seulement le Père, mais encore nommément le Fils, estinalléruble, immuable, impassible , incapable de ■nouveauté, sans commencement (2953), et quand ils disent sans commencement, ils ne disent pas seulement que lui-môme ne commence pas, mais encore que rien ne commence en lui, comme ils viennent de nous l'expliquer, et c'est pourquoi ils joignent ordinairement à celle idée celle de tout parfait, «rerareMc, pour montrer qu'on ne peut rien ajouier ni diminuer en Dieu, ce qui renferme la très-parfaite immutabilité, de son être. La voilà donc dans les plus anciens auteurs, cette paifaite immutabilité, que le ministre ne -veut savoir que d'aujourd'hui; et la voilà dans tous chux où il croit trouver le contraire, sans même qu'on puisse réfuter par l'Ecriture leur bizarre théologie, comme il l'appelle.
XIV. — Que les anciens ont vu dans l'Ecriture la parfaite immutabilité de Dieu.
11 ne veut done pas que Tertullien, lorsqu'il a dit avec tant de force, que « Dieu ne change jamais, ni ne peut être autre chose que ce qu'il était, à cause qu'il estéternel,» ait puisé cette belle idée de l'endroit où Dieu se nomme lui-même. Celui qui est [Exod. m, H) ; c'est-à-dire, non-seulement celui qui est de lui-même, et celui qui est éternellement, mais encore celui qui est éternellement tout ce qu'il est; qui n'est point aujourd'hui une chose et demain une autre, mais qui est toujours parfaitement le même.
11 ne veut pas que les anciens aient entendu la belle interprétation que le prophète Malachie a donnée à cette parole : Celui qui est, lorsqu'il fait encore dire à Dieu : Je suis le Seigneur, le Jéhovah, et celui qui est, et je ne change point (Malach. m, 6), c'est-à-dire manifestement, je ne change en rien, parce que je suis celui qui est, ce que je ne serais plus si je cessais un seul moment d'être ce que j'ai toujours été; ou, ce qui est la même chose, si je commençais à être ce que je n'étais pas.
Si on veut dire que l'antiquité n'ait pas vu un sens si clair dans les deux passages qu'on vient de citer, il faut donc encore les effacer du livrede Novatien(295V), qui en conclut que Dieu conserve toujours son état, sa qualité et, en un mot tout ce qu'il e.-t, il faudra dire encore que les saints docteurs n'auront pas vu dans saint Jacques, que le Père des lumières ne reçoit ni de mutation, ni d'ombre de changement (Jac. i, 17) : ou il faudra que saint Jacques, à cause qu'il n'avait pas oui ces philosophes d'aujourd'hui, qui ont appris à M. Jurieu de si belles choses sur la perfection de Dieu, n'ait pu nous donner comme eux une exacte idée de la parfaite except:on de tout changement, pendant que par ses paroles il en exclut jusqu'à l'ombre, et qu'il ne peut souffrir dans l'immutabilité de Dieu la moindre tache de nouveauté qui en ternisse l'éclat. Voilà ce qu'il faut penser pour écrire ce qu'a écrit votre ministre. Peut-on dans un docteur, pour ne pas dire dans un prophète, un plus profond étourdissement.