CHAPITRE XII
Du mérite des bonnes œuvres. — Sentiments de l'ancienne Eglise.
Des trois questions importantes sur lesquelles je m étais proposé d'expliquer les sentiments de l'Eglise, les deux premières ont été traitées ; et par la miséricorde divine, la gloire de Jésus-Christ a paru dans le commencement et dans le progrès de la vie nouvelle du Chrétien. Maintenant il faut montrer à nos adversaires que la doctrine que nous professons touchant notre couronnement dans la vie future, n'est pas moins glorieuse au Sauveur des âmes; afin que tout le monde connaisse que l'Eglise catlio^ lique n'a rien plus à cœur que de faire éclater par toute la terre l'honneur du Fils de Dieu son Epoux.
Les calvinistes ne peuvent souffrir que nous enseignions que la vie éternelle est rendue aux mérites des bonnes œuvres; et c'est pour cela principalement que le ministre que nous combattons , acGuse le sacré concile de Trente de ruiner la confiance en notre Sauveur.
J'ai promis de lui faire voir que la foi de la sainte Eglise est un héritage ancien qu'elle a reçu de pieux docteurs qui ont fleuri dans les premiers siècles ; par où le catéchiste reconnaîtra que sous le nom des Pères de Trente, il condamne l'antiquité chrétienne qui prononce nettement en notre faveur.
Pour entendre cette vérité, comprenons les raisons solides par lesquelles l'Eglise ancienne a vaincu l'hérésie des pélagiens.
La malice de cette hérésie consistait en ce que, niant la grâce de Dieu, elle attribuait tout le bien à notre mérite. Pour détruire cette superbe doctrine, il n'y avait rien de plus nécessaire que d'abattre le mérite insolent, par lequel ces hérétiques enflaient notre orgueil. Si l'Eglise n'eût pas cru le mérite, il était temps alors de le déclarer pour confondre les pélagiens qui s'y con-
sua gratia idem ipse diabolus fiieral sanctorun glolia majore viiicendus. (De civilale Dei, lib. xiv, cap. 27, lom. VII,)
(115) Sic opcralur (Deus) justilicationern in san- « lis suis .. ui lamcn sil el quod pelcnlihus largiter adjicial, et quod coiifiteiuibus clemenier ignoscai. (Ane, De spi.r. et liu., cap. 36, n. 65, loin. X.)
l'Ait I. \. THEOL. l'OI.I.UInl i . I lu. Il TATIOiN DE l'Ai I. FERRY.
liaient excessivement ; mais , au contraire, flic se propos'e 'le renverser le mérite pélagien, en établissant le mérite. Elle ruine un mérite insolent par un mérite respectueux; elle oppose au mérite qui prévient la grâce, un merile qui «si un fruit do la grâce : et c'est ce mérite que nous croyons.
Le seul témoignage «le saint Augustin est capable de convaincre les plus obstinés. Car qui ne sait que ce grand éveque est celui, de tous les saints Pères, qui a disputé le plus fortement contre ce mérite pélagien qui .s'élève contre la gloire de Dieu? Et toutefois cet hunilile docteur, ce puissant défenseur de la grâce, dans les lieux où il foudroie les d pélagiens, prêche si constamment le mérite, qu'il est impossible île ne voir pas que le mérite établi par les vrais principes, bien loin d'être contraire à la grâce, en prouve clairement la nécessité, et en lait éclater la vertu.
Ecoutons parler ce grand personnage dans celle Epître si forte, qu'il écrit à Sixte contre l'hérésie des pélagiens. « De quels mérites se vantera celui qui a été délivré, auquel si l'on rendait selon ses mérites, il n'éviterait jamais la damnation (91)? «Quelle arrogance pélagienne pourrait se défendre contre ces paroles? Mais de peur que les ignorants n'estimassent qu'en s'opposant à ce faux mérite il voulût rombatlie le véritable, il ajoute aussitôt après ces beaux mots : « Les justes n'ont-ils donc aucuns mérites? Us en ont certainement, parce qu'ils sont justes : mais ils n'avaient pas mérité que Dieu les fit justes. »
Oui ne voit ici que saint Augustin ruine le mérite qui prévient la grâce par le mérite qui est un fruit de la grâce : et qu'autant qu'il déteste ce premier mérite, autant approuve-t-il le second?
Mais celui qui voudra connaître sans obscurité les sentiments de saint Augustin touchant le mérite dés bonnes œuvies, il n"a qu'à considérer attentivement de queile sorte ce grand homme emploie contre les ennemis de la grâce ce passage de VEpitre aux Romains : Le payement du péché, c'est ta mort : la grâce et le don de Dieu, c'est la vie étemelle. (Rom. vi, 23.) Nos adversaires, ignorants de l'antiquité, ou déférant peu à ses sentiments , estiment que le mot de grâce ne se peut accorder avec le mérite. Mais l'excellent prédicateur de la grâce raisonne par des principes bien opposés; il
(94) Qua: igitur sua mérita jaclalm us est libcrs- 1 us , cuin si (ligna suis meritis redderenlur, non esst t nisi dainualiis ? rsiitlaiie igiiur sunl mérita juslorum? Sunt plane, quia justi sunl : sèd ul justi (tarent mérita non fuerunt. iKpisi. I0S, mine 194, n. G, loin. II.)
(95) El veruni est; quia sicut raerïto peccali lanquam slipendium reddilnr mois, ila meiito justitke l'auquam stipendium vilaaeteina. (Episl. 105, nuiie 194, n. 2G, lom. H.)
!9Gj Cui debetur vila aeterna, vera justitia est. (Ibid., it. 21.)
it>7> L'nde et ipsa vila alterna quoe inique in Dne sine Une liahebitur; et ideo meritis praecedenlrbus
enseigne que la \ie éternelle est donnée aux mérites des saints : il confesse que l'apôtre saint Paul pouvait dire qu'une telle vie est le payement des bondes œuvres, comme la tuort est le payement dû péché. « Et il en est ainsi,» dit saint Augustin (95], « parce (juc de même que la mort est rendue au mérite du péché, comme son véritable loyer, aussi la vie éternelle est rendue comme payement au mérite de Injustice. » Peut-on prêcher plus clairement le mérite? Toutefois ce grand docteur pa'sée bien plus loin; il reconnaît qu'il v a en l'homme une véritable justice, à laquelle il ne craint point d'assurer que la vie éternelle est due (90). D'où vient donc, demande saint Augustin, que ceUe vie bienheureuse est appelée grâce ? Voici la raison do ce saint évoque : « La vie éternelle, » dit-il (97), «est rendue aux mérites précédents : toutefois à cause que ces mérites ne sont point en nous par nos propres forces, mais y ont été faits par la grâce; de là vient que la vie éternelle est appelée grâce ; sans doute parce qu'elle' est donnée gratuitement ; et de ce qu'elle est donnée gratuitement, ce n'est pas qu'elle ne soit donnée aux mérites; mais c'est à cause que les mérites auxquels la vie éternelle est donnée sont eux-mêmes des dons de la grâce. »
Tous les écrits de saint Augustin enseignent constamment la même doctrine ; et pour faire voir à nos adversaires qu'il l'a défendue jusqu'à la mort, produisons on des derniers livres qu'il a composés, et dans lequel il a ramassé tout ce qu'il y a de fort et de concluant pour faire pfief l'arrogance humaine sous l'aimable joug de la grâce. C'est de là que je veux tirer un témoignage authentique pour notre créance; afin qu'il demeure certain que jamais cet admirable docteur n'a prêché [dus hautement le mérite, que lorsqu'il entreprend d'établir la sainte humilité du christianisme. «Puisque la vie éternelle, » dit saint Augustin (98), « laquelle certainement est rendue aux bonnes œuvres, comme chose quileur est' due , est appelée grâce par lé grand Apôtre, quoique la grâce soit donnée gratuitement et non point rendue à nos bonnes œuvres : il faut confesser sans aucun doute que la vie éternelle est appelée grâce, parce qu'elle est rendue aux mérites qui nous sont donnés par la grâce. » Donc, selon la doctrine de saint Augustin, Dieu ne donne pas
reddilnr : tamen quia eadem mérita quibus reJdrlur, non a nobis parala sunl p rnoslraui sullicientiani, sed in nobis faela per graliam ; eliani ipsa ciaiia nuuciipalur, non ob aliud nisi quia gratis îhilur, nec ideo quia meritis non dalnr, sel qùii data sunt et ipsa meiila quibus datur. (Ibid., n. 19.)
(98) Quia et ipsa vita xterna , quam eerlum est bonis operibus débitant reddi, a lanlo apostolo gratia Uei dicitur, cu:n gratia non operibus reddatur, sed gratis detur; sine ulla dubitalione conlilendum est , ideo graliain vilain alernam vocari, quia bis meritis reddiuu qua: gratia conlulit homini. (De eotr. et pat., e. 15, n. 41, tour. X.)