CHAPITRE DERNIER
Conclusion de la seconde section — Injustice du ministre gui nie gue nous ayons notre confiance en Jésus-Christ.
Après que nous avons fait voir clairement quelle est la pureté de notre doctrine, revenons à nos adversaires, et exhortons-les en Notre-Seigneur, par les entrailles de la charité chrétienne, qu'ils ouvrent enfin les yeux à la vérité, et qu'ils cessent de nous reprocher que nous nous confions en nous-mêmes, cl non point au Fils de Dieu, qui nous a aimés et qui a donné son âme pour nous.
Laissons les disputes et les questions; laissons les contentions échauffées. Nous écouterons volontiers leurs plaintes; qu'ils entendent aussi nos raisons en paix : toutes leurs accusations seront réfutées sitôt que notre foi sera éclaircie.
Ils se plaignent que nous attribuons tout à nos bennes œuvres, et que nous anéantissons la grâce de Dieu. Mais nos conciles ont déterminé que nos péchés nous sont pardonnés par une pure miséricorde, que nous devons à une libéralité gratuite la justice qui est en nous par le Saint-Esprit, et que toutes les bonnes œuvres que nous faisons sont autant de dons de la grâce.
Mais il faut confesser, disent-ils, que Dieu ne nous approuve et ne nous reçoit qu'à cause de la justice de Jésus-Christ, et non point à cause de nos bonnes œuvres. Nous les conjurons au nom du Sauveur qu'ils nous expliquent nettement quelle est leur pensée. Est-ce que Dieu, en nous donnant la vie éternelle, ne fait aucune considération dans nos bonnes œuvres? A Dieu ne plaise que nous ayons un tel sentiment de celui dont il est écrit qu'il rend à chacun selon ses œuvres. Certainement il les considère, puisqu'il les récompense et qu'il les couronne; et je ne puis croire que nos adversaires veulent nier une vérité si constante. Mais peut-être qu'ils veulent dire que les bonnes œuvres ne sont point toute la raison pour laquelle Dieu nous considère, ou bien qu'il ne les considère elles-mêmes qu'à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si c'est là tout ce qu'ils prétendent, ils ne disputent pas contre nous; nous confessons de tout notre cœur cette salutaire doctrine.
Dieu aime ses élus par un double amour; il y a un amour qui suit leurs œuvres, et il \ a mi amour qui prévient leurs œuvres. Mon Père vous a aimés, dit le Fils de Dieu, (Jean xvi, 27), parce gui vous m'avez aimé. Cet amour du Père éternel suit nos œuvres • mais il y a un autre amour qui les prévient. Car, comme remarque saint Augustin (111 ',
(1 10) H d.iri omninu Drus cl main pro malis, quoniam jtislu< osi; cl bona pro malis, qiioniacn bonus est; et bons pro bonis, quoniam bonus >i justusesl. (De oral, et liber, arbit.. rap.35, n. -55. iwn. X.)
III Amorem itaque nosiruin pium fccii Deus; cl vidil quia lionuin osl ; nleo quippe amavit ipse qnod fecit; sed in iioliis non faceret qund amaret, nisi anlequam id farpret, nos amaret. [Tract. 108 in -l'uni., n. S, loin. III. part, u.j
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PART. V rili-oi. POLEMIQl l. I. REFUTATION DE l'Ai I, FERRY.
h'osI Dieu (|ni fait en nous itI amour par lequel nous aimons son Fils : et il l'aime parce qu'il le fait; mais il ne forait pas en nous ce qu'il aime, si, avant que de lefaire, M ne nous aimait. D'où il ^ensuit que les nonnes œuvres ne peuvent pas être tout le motif pour lequel Dieu nous favorise, puisqu'il y a eu Dieu un amour qui est le principe îles lionnes œuvres.
Davantage; nous ne croyons pas que lorsque Dieu couronne les œuvres, il termine son affection simplement aux œuvres. Car, après le malheur de notre péché, il est certain que la bonne vie ne nous aurait acquis aucun droit sur la couronne d'immortalité, si Dieu, par sa honte, ne l'avait promise à cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ? comme dit le concile de Trente, et si en conséquence de cette promesse il n'agréait, au nom dé son Fils, les lionnes œuvres que nous faisons. C'est pourquoi le même concile, parlant des œuvres de pénitence, dit, « qu'elles tirent do Jésus-Christ toute leur vertu; que c'est lui qui les offre à son Père;' qu'en lui elles sont reçues par son Père (112). » Tellement que nous confessons que Dieu ne nous aime qu'en Jésus-Christ; qu'il ne nous considère qu'en Jésus-Christ; qu'il ne reçoit nos œuvres que par Jésus-Christ. Une profession île foi si sincère ne surraonterat-el le jamais l'opiniâtreté de nos adversaires?
Mais ils ne seront pas satisfaits de nous jusqu'à ce que nous disions avec eux que toute la justice des élus de Dieu n'est que souillure et iniquité , c'est ce que nous ne pouvons accorder; et nous les conjurons en Nôtre-Seigneur qu'ils cessent d'outrager l'esprit de la grâce, se souvenant que cette justice vient de Jésus-Christ, et que c'est Dieu même qui la fait en nous. A Dieu ne plaise que nous croyions que Jésus-Christ, amenant ses élus au Père, ne lui | réserite que des ordures qu'il aura laissées, et non point une justice qu'il aura faite. Car, si son Esprit-Saint agit en nos cœurs, qu'est-ce qu'il y peut former sinon la justice? Or la justice qui n'est telle que devant les hommes, n'est autre chose qu'une hypocrisie. Donc, la justice des prédestinés sera justice même aux yeux de Dieu.
Et certes, il ne meurt aucun ûes élus dans lequel la grâce de Dieu n'ait affermi le règne de la charité sur la convoitise, ainsi qu'il a été expliqué ailleurs (113). Par conséquent, ces péchés énormes qui éteignent la charité ne se rencontrent plus en leurs âmes; et leurs affections sont dans un bon ordre, parce qu'ils meurent attachés à Dieu. Telle est la justice des prédestinés. Mais ils n'auront pas, pour cela, de quoi se glorifier en eux-mêmes; parce que Dieu, qui les trouvera justes, les trouvera tels qu'il les a faits,
(112) AU ipso viin liabeni, p.r ipsiiin oûerunliii- Patri , per ipsuin acccplantur a Paire. (Sess. ! i , cap. 8.)
(115) Ci-dessus, ch. 10 et 11.
(114) Inlra quorum nos consortium non seslimator meriti, scil venta, imixsuiiius, largilor admitte,
el il ne couronnera que ses propres don-,. Cessez donc de nous reprocher, nos chers frères, que nous établissons les mérites pour nous élever contre Dieu. Si nous présumions des mérites, dirions-nous tous les jours à Dieu, dans l'auguste sacrifice do nos autels : « Donne/, ô Seigneur tout-puissant, h nous misérables pécheurs, qui espérons en la multitude de vos miséricordes, quelque part et société avec vos bienheureux apôtres el martyrs, au nombre desquels nous vous prions de nous recevoir, ne pesant point nos mérites, mais usant de grâce envers nous au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (114)? » Est-ce là s'enfler de ses propres mérites? Et quelle est l'infidélité de votre ministre, quand il assure, dans son Catéchisme (115), que l'on a fait rayer, comme autant d'hérésies, de l'ordre de baptiser et de la manière de visiter les mulaci s, cessalulaires protestations que faisaient nos pères, d'espérer la gloire éternelle, non point par leurs propres mérites, mais par les mérites de Jésus-Christ? Si l'Eglise les a rayées de ses rituels comme dos hérésies, d'où vient qu'elle les laisse comme saintes dans son sacrifice?
Que si peut-être l'on s'imagine que cette prière de l'Eglise déroge aux mérites, l'on ne comprend pas bien son intention. Nous croyons qu'il y a des mérites, mais aucun de nous en particulier n'ose présumer qu'il en ait : car en ce lieu de tentation, nous sommes si forts enclins à l'orgueil , qu'il est expédient pour notre salut que Dieu nous cache à nous-mêmes les biens qu'il nous fait. Ainsi tant que nous sommes en cette vie , bien loin de vanter nos mérites , comme faisait cet arrogant pharisien, nous nous prosternons devant Dieu, à l'exemple du "saint prophète, et nous espérons le fléchir à cause de ses grandes miséricordes; d'autant plus que, sentant notre infirmité, nous savons bien qu'il est impossible que nous persévérions jusqu'à la fin , parmi tant de difficultés que nous rencontrons dans la voie étroite , si la grâce ne nous soutient par une influence continuelle: de cette sorte , les enfants de Dieu lui demandent la vie éternelle comme une pure libéralité; parce que, si c'est la justice qui les y reçoit ensuite de la promesse divine, c'est la miséricorde qui les y conduit par Jésus-Christ, notre Sauveur.
Quelle est donc l'injustice de nos adversaires, qui disent que c'est- la présomption qui nous a enseigné le mérite? Comment la présomption l'a-t-eile enseigné, puisque telle est la naturelle ce mérite, qu'il se perd tout entier sitôt qu'on présume? « L'Eglise a des mérites,» dit saint Bernard (11©), « mais pour mériter, non pour présumer. »
per Clirisluiii Dominura nostrum. (Cun. Miss.)
(US) Page 109.
(UG)Haliet mérita , sed ad promerendum , non ad prsesumendum. (Scini. 68 m Cant., n. G, loin. I.)
Si nous présumions des mérites, reconnaîtrions-nous qu'ils nous sont donnés, l'Apôtre saint Paul disant; Si tu as reçu, de quoi peux-tu te glorifier ? (II Cor. iv.7.) Si donc nous confessons humblement, avec le saint concile de Trente (117), que les mérites nous sont donnés , il est clair que nous ne voulons pas glo: ilier l'homme ; et si nous ne voulons pas glorifier l'homme , il paraît que nous avons dessein de gloriiier Dieu par Noire-Seigneur Jésus -Christ.
C'est ce que notre concile témoigne en ces ternies: « Nous qui ne pouvons rien par nous-mêmes, nous pouvons tout avec celui qui nous fortifie : ainsi l'homme n'a pas de quoi se glorifier, mais toute notre gloire est en Jésus -Christ : en lui nous vivons, en lui nous méritons, en lui nous satisfaisons, faisant des fruits dignes de pénitence, lesquels tirent de lui leur vertu, par lui sont présentés à son Père, en lui sont agréés par son Père (118). »
Comment donc osez-vous dire , ô ministre ! qu'j/ n'est plus permis de mourir en l'Eglise romaine en se fiant es seuls mérites de Jésus-Christ? Quoi 1 ne nous est-il pas permis de dire en mourant ce que l'Eglise
dit tous les jours dans son sacrifice:S«'</nei<r, ne pesez point nos mérites; mais sauvez-nous par grâce, au nom de Jésus-Christ? Ne nous est-il pas permis de mourir en la foi du concile de Trente, qui dit que nous n'avons pas de quoi nous glorifier en nous-mêmes, mais que toute noire gloire est en Jésus- Christ? Certes, nous espérons de mourir en cette sainte et salulaire pensée, nous dirons , et vivants et mourants , que Jésus- Christ est toute notre gloire , par conséquent tout notre salut, tout notre appui , toute notre confiance.
Et ne nous opposez pas , ainsi que vous faites , que nous croyons être sauvés par quelque autre chose (119 : car ce reproche est peu raisonnable. 11 est vrai que nous confessons , et c'est une maxime très-indubitable, que plusieurs choses coopèrent à notre salut, ou plutôt que par la grâce de Dieu, toutes choses coopèrent à notre salut; mais nous avons notre espérance en Jésus- Christ seul : parce que tout ce qui contribue à nous sauver , n'a de force ni de va leur que par ses mérites.
Je n'estime pas avoir assez fait en réfutant vos objections par des raisons si claires et si évidentes; il faut encore que vous sovez condamné par la doctrine de vos collègues. Ecoutez votre confrère Daillé parlant de vos amis les luthériens , en son Apologie, ch. 9. «Quand,» dit-il, «selon les lois du discours, il s'ensuivrait légitimement et nécessairement de l'opinion des luthériens, qu'il faille adorer le sacrement , toujours me suffit-il,
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pour ne pas abhorrer leur communion, qu'ils ne tiennent pas cette conséquence , mais , au contraire, la rejettent avec moi ; » et il ajoute encore en ce même lieu, que « ce serait une extrême injustice de la leur imputer. » Et dans la lettre à M. de Monglat, faite sur le sujet de son Apologie: «Encore,» dit-il (120), « que l'opinion des luthériens sur l'Eucharistie induise, selon nous, aussi bien que celle de Rome, la destruction de l'humanité de Jésus-Christ , cette suite néanmoins ne leur peut être mise sus sans calomnie, vu qu'ils la rejettent formellement. » Appliquez ce raisonnement à la matière où nous sommes , et vous y verrez votre condamnation.
Vous dites que nous ne mettons pas notre confiance aux seuls mérites de Jésus-Christ. Nous enseignons positivement le contraire. Vous soutenez que notre créance ne le permet pas , vous tâchez de le prouver par des con>équences que vous tirez de notre doctrine ; nous les rejetons, nous les désavouons , nous les détestons. Vous ne pouvez donc nous les imputer, sans une extrême injustice et sans calomnie. Vous nous les imputez toutefois; et c'est la principale raison par laquelle vous ne craignez pas de nous condamner. Donc, selon les principes de vos collègues, la sentence que vous prononcez contre nous est fondée sur une calomnie manifeste, et donnée par une extrême inju.vtice.
Ainsi , nonobstant vos oppositions, il est vrai quo nous pouvons et vivre et mourir dans cette bienheureuse espérance, qui s'appuie sur Jésus-Christ seul; et si cette confiance a sauvé nos pères, comme votre Catéchisme l'enseigne, il résulte clairement , de votre discours, que nous pouvons attendre la vie éternelle dans la communion de l'Eglise romaine.
Mais elle ne permet pas , dites-vous, de mourir avec assurance de son salut (121) ; et par là vous tâchez de nous faire entendre quo notre confiance n'est pas assez forte. Répondons en peu de paroles à cette objection que vous faites dans le dessein de mettre quelque différence entre nos ancêtres et nous.
Nous avons l'assurance de notre salut, telle que l'ont toujours eue les enfants de Dieu ; « lesquels, certes,» dit saint Augustin (122), « quoiqu'ils soient infailliblement assurés du prix de leur persévérance , toutefois ils ne sont pas assurés de leur persévérance. »
Nous avons l'assurance de notre salut, telle que la prêchait saint Bernard : « Qui est celui qui peut dire : Je suis des élus, je suis des prédestinés à la vie, je suis au nombre des enfants? » et après , « Nous n'en avons pas la certitude : mais la confiance nous console,
li«2 lcss' U'e" ,6; d-(iess,ls- ch. 13.
(It8) Nain qui a nobislanquain ex nobismetipsis mini possumus, co coopérante qui nos confortai, omnia possumus : iia non lialiet lio.no mule gloriewr, sed omms nostra glorialio in Cluisto ert, stc. (Scss. 14, cap. 8.j
(tl9) Page 115.
(120 Page 16.
(12ij Page 113.
(122) Qui licel de pei scveranlise sus praemio certi gint, de i|»sa lamen perseveranlia repei'iunlur incerii. (Lib. xi De ci». Ôe». cap. \î, loin. VU.)