‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 10 sur 280 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une semaine se passa dans les occupations ordinaires d'une garnison. Mabel commençait à s'habituer à une situation qu'elle avait d'abord trouvée un peu monotone. Les officiers et les soldats se familiarisaient avec la présence d'une jeune fille dont le costume et le maintien étaient ceux d'une femme comme il faut, mais sans prétention. On ne la fatiguait pas de fades galanteries; on lui témoignait seulement un respect dont elle attribuait l'honneur à son père , mais qui en réalité était dû à sa propre conduite.

Les connaissances qu'on peut faire dans une forêt atteignent bientôt leurs limites. Au bout de huit jours de résidence au fort de l'Oswego, Mabel sut les gens qu'elle pouvait voir et ceux qu'elle devait éviter. La position neutre de son père , qui était au-dessus des soldats ordinaires, sans être pourtant officier, diminuait le nombre de ceux avec lesquels elle était forcée d'avoir des relations. Toutefois elle s'aperçut bientôt qu'il y avait même parmi les commensaux du major Duncan des jeunes gens qu'une jolie figure et une taille élégante attiraient chez le sous-officier. Le quartier-maître surtout , homme d'un âge mûr, qui avait déjà connu plusieurs fois les douceurs du mariage, éprouva brusquement pour le sergent une recrudescence d'amitié ; et, quoique leurs devoirs les missent souvent en rapport l'un avec l'autre, cet homme , qui était un Ecossais nommé Muir , fit à son subordonné des visites beaucoup plus fréquentes. Au reste , il ne se permettait que quelques plaisanteries en l'honneur de la fille du sergent, do«t il portait parfois la santé. Les enseignes et les lieutenants ne déteignaient pas non plus d'offrir un toast à Mabel Dunham.

A la fin de la semaine , Duncan de Lundie , après l'appel du soir, envoya chercher le sergent Dunham pour une affaire particulière. Le major habitait une maison mobile placée sur des trucks, de manière à pouvoir être transportée tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. Elle était alors au centre de la cour; le sergent put y entrer sans faire le pied de grue dans une antichambre. Il est bon de dire que les logements des soldats et ceux des officiers étaient à peu près identiques et ne différaient que par les dimensions.

L'ONTARIO

Prenez un siège , mon brave camarade , dit le major Lundie au

sous-officier; je vous ai envoyé chercher pour vous parler de toute autre chose que du prêt et des cadres. 11 y a longtemps que nous nous connaissons, et de longues relations finissent par unir même un major avec son sergent d'ordonnance, même un Ecossais avec un Américain. Asseyezvous et mettez-vous à votre aise. La journée a été belle, sergent.

— Assurément, major Duncan , et dans cette saison de l'année nous pouvons espérer bien d'autres beaux jours.

— Les récoltes seront magnifiques, et vous verrez que les soldats du cinquante-cinquième sont aussi de bons laboureurs. Je n'ai jamais vu en Ecosse de pommes de terre comme celles qu'ils ont obtenues.

— Nous aurons de bonnes provisions pour notre hiver, major Duncan.

— Nous en avons besoin , sergent, car nous devenons vieux; nous sentons plus que jamais le prix de l'aisance et du bien-être. Quant à moi, je ne songe plus maintenant qu'à me reposer, et, renonçant à devenir lieutenant-colonel , je prendrais ma retraite si j'avais une femme.

— Nous savons tous , répondit le sergent , qu'une belle dame vous attend en Ecosse, et qu'elle est toute disposée à vous rendre heureux.

— C'est vrai, dit Uuncan, dont le visage se voila d'une teinte de mélancolie ; mais l'espérance nous ajourne sans cesse au lendemain ; la terre des bruyères et du gâteau d'avoine est loin de nous, et je

commence à me lasser d'attendre Vous avez une aimable fille,

sergent.

— Elle ressemble à sa mère, major Duncan , et peut subir avantageusement l'inspection.

— J'en réponds ; elle a des joues roses, une taille svelte, une allure vive, qui ne sont point à dédaigner. Or donc, allons droit au but et faisons avancer ma réserve. Davy Muir, le quartier-maître , est disposé à épouser votre fille; craignant de compromettre sa dignité, il m'a chargé de la demander en mariage. C'est une affaire conclue , n'estce pas?

— Je remercie Votre Honneur ; mais Mabel est promise à un autre.

— Comment diable 1 voilà qui fera du bruit dans le fort , où tous les jeunes gens parlent de votre fille du matin au soir. A vrai dire, je ne suis pas fâché de ce que vous m'apprenez , car je ne suis pas partisan des unions disproportionnées.

— Ni moi non plus, répliqua Dunham, et je n'ai aucun désir de voir ma fille mariée à un officier ; tout ce que je souhaite pour elle , c'est qu'elle s'élève au niveau de sa mère.

— Puis- je vous demander, sergent, quel est l'heureux mortel dont vous voulez faire votre gendre ?

— C'est l'Eclaireur, Votre Honneur.

— L'Eclaireur 1

— Lui-même , et c'est tout dire , major Duncan ; il n'y a pas sur la frontière d'homme plus honnête, plus brave et plus loyal.

— J'en conviens , mais pensez-vous qu'il puisse plaire à votre fille? —■J'en suis persuadé. Quand je lui parle du guide , elle me regarde

toujours en face ; elle est toujours d'accord avec moi pour en dire du bien et semble le considérer déjà comme un époux.

— Mais, reprit le major, n'y a-t-il pas une grande différence d'âge entre l'Eclaireur et sa jolie fiancée?

— Vous avez raison , monsieur ; l'Eclaireur approche de la quarantaine , et c'est précisément pour cela qu'il convient à Alabel , qui est certaine d'avoir un époux plein d'expérience. J'avais moi-même quarante ans lorsque j'épousai sa mère.

— Mais votre fille peut-elle préférer une blouse de chasse verte et un bonnet de peau de renard à l'élégant uniforme du cinquante - cinquième?

— 11 est possible que non , monsieur , et dans ce cas elle aura le mérite de l'abnégation , qui rend toujours une jeune femme meilleure et mieux avisée.

— Mais n'avez-vous pas peur qu'elle ne soit veuve de bonne heure ? Au milieu des bêtes féroces et des sauvages plus féroces encore, la vie de l'Eclaireur ne tient qu'à un fil.

— Chaque balle a sa destination , Lundie ; car le major aimait qu'on lui donnât ce nom dans ses moments de condescendance et en dehors du service : — pas un homme du cinquante-cinquième ne peut se croire à l'abri d'une mort subite. Mabel ne gagnerait donc rien au change. D'ailleurs je crois que l'Eclaireur ne mourra jamais dans un combat , ou par suite d'une de ces catastrophes soudaines qui se présentent au milieu des bois.

— Comment cela ? demanda le major, qui , comme tous les Ecossais d'alors , avait une disposition secrète à croire aux choses surnaturelles.

— Je vous certifie que l'Eclaireur ne mourra jamais d'une balle; je l'ai vu manier sa carabine avec autant de sang-froid que si c'eût été une houlette, à travers une grêle de balles ; et il a tant de fois échappé, jous mes yeux, à une mort certaine que je ne pense pas que la Providence veuille le faire périr ainsi. Pourtant , s'il y a quelqu'un aux colonies qui soit digne de la mort d'un brave , c'est assurément l'Eclaireur.

— Nous ne pouvons rien affirmer, dit Lundie d'un air grave et réfléchi , et nous ferons biejvde ne rien dire à ce sujet. Mais votre fille

voudra-t-elle accepter un individu qui en somme n'est qu'un maraudeur de l'armée et qui n'a aucune chance d'avancement ?

— Il est déjà à la tête du corps des guides. Votre Honneur. En définitive , Mabel a pris son parti , et , comme vous avez bien voulu me parler de M. Muir, ayez la bonté de lui dire que ma fiUe a un billet de logement pour le reste de ses jours.

— Cela vous regarde; occupons-nous d'autre chose sergent

Dunham !

— Votre Honneur! dit le sergent se levant et en faisant le salut militaire.

— Vous savez que mon intention est de vous envoyer aux Mille- Hes pendant tout le mois prochain? Les vieux sous-officiers y sont allés tour à tour, du moins ceux dans lesquels j'ai confiance, et c'est à vous de prendre ce poste. Le lieutenant Muir réclame ; mais il serait contraire aux précédents qu'un quartier-maître commandât cette expédition. Avez-vous choisi vos hommes ?

— Oui , Votre Honneur , et le canot qui est entré au port hier au soir nous a appris que nous étions attendus.

— Vous mettrez à la voile demain soir ou après-demain matin. Peutêtre sera-t-il prudent d'appareiller pendant la nuit.

— C'est ce que pense Jasper Western , et personne ne s'y connaît mieux que lui.

— Est-ce qu'il sera de la partie , sergent?

— Votre Honneur se rappellera que le Véloce ne quitte jamais le port sans lui

— C'est vrai , mais il n'y a pas de règle sans exception. N'est-il pas venu un marin au fort il y a quelques jours ?

— Oui , Votre Honneur, c'est maître Cap , mon beau-frère , qui m'a amené ma fille.

— Pourquoi ne prendrait-il pas le commandement du Véloce pour cette croisière?

— J'avais l'intention de demander à Votre Honneur la permission de l'emmener, mais seulement à titre de volontaire. Il serait injuste de dépouiller Jasper de son emploi, et il serait mal remplacé par maître Cap, qui professe un souverain mépris pour la navigation d'eau douce.

— Que Jasper reste donc en fonctions. Vous comptez aussi emmener l'Eclaireur ?

— Si Votre Honneur le permet. Il y aura de l'occupation pour les deux guides , l'homme blanc et l'Indien.

— C'est entendu : je vous souhaite bonne chance dans votre entreprise. Souvenez-vous que le poste sera abandonné ou détruit après votre campagne. H aura eu alors toute l'utilité que nous eu attendons, ou nous aurons échoué complètement. C'est uue position trop dangereuse pour être conservée sans nécessité. Vous pouvez vous retirer.

Le sergent Dunham porta la main à son bonnet , tourna sur ses talons comme sur un pivot, et il tirait la porte après lui quand le major le rappela brusquement.

— J'avais oublié, sergent, de vous dire que les jeunes officiers avaient demandé la permission de faire une partie de tir à la cible. Elle aura lieu demain. Les prix seront une poudrière de corne montée en argent , une bouteille de cuir montée de même et un cauiail de soie pour femme. Ce dernier prix mettra le vainqueur à même de montrer sa galanterie en faisant un cadeau à la femme qu'il préféiera.

— Ce sera un divertissement plein de charme, major, surtout pour celui qui triomphera. Sera-t-il permis à l'Eclaireur de concourir?

— Pourquoi pas? J'ai cependant remarqué qu'il prenait rarement part à ces jeux , sans doute à cause de sa grande supériorité.

— Oui, major Duncan, l'honnête garçon sait qu'il n'y a pas un homme sur la frontière qui puisse l'égaler, et il ne veut pas troubler les plaisirs des autres ; mais peut-être jugera-t-il convenable de se présenter dans cette circonstance.

— Qu'il fasse à sa guise, sergent, et qu'il tâche d'être aussi heureux que par le passé. Je vous souhaite le bonsoir, Dunham.

Le sergent se retira , laissant Duncan de Lundie livré à ses pensées ; qui n'étaient pas d'une nature désagréable , à en juger par les sourires qui effleuraient de temps à autre sa physionomie rude et martiale. Au bout d'une demi-heure , on frappa doucement i la porte de la cabane , et le major salua du nom de Muir un homme d'un âge mûr, portant l'uniforme d'un officier, sans avoir une toilette aussi soignée que celle de la plupart de ses collègues.

— Je suis venu connaître mon sort, dit le quartier-maître avec un accent écossais très -prononcé. La fillette fait dans le fort de l'Oswego autant de ravages que les Français en ont fait devant Ticonderaga. Tous les jeunes gens se la disputent.

— Cela n'a rien d'extraordinaire , dit le major ; mais j'avoue qu'il est singulier que vous vous mettiez sur les rangs, vous qui devrieï avoir perdu toutes vos illusions, après quatre mariages consécutifs.

— Trois seulement, major, il y en a un qui ne compte pas, ayant été cassé par une cour de justice. Ce sont trois épreuves que j'ai subies, dans l'espoir de rencontrer le bonheur, mais je me suis trompé jusqu'à présent , et je veux tenter encore la fortune avec Mabel Dunham.

— Malheureusement, mon cher Davy, vous n'avez pas beaucoup <J' chances de réussir»

L'ONTARIO

— Pourquoi donc, Lundie ? qui empêcherait un quartier-maître de réussir auprès de la fille d'un sergent, après avoir épousé trois femmes de haute qualité? Est-ce que vous n'avez pas parle au sergent?

— Si fait, mais il m'a répondu que sa fille était promise : la parole est donnée, la main engagée.

— Diable! c'est un obstacle, major; mais je le surmonterai, pourvu que la jeune fille ait le cœur libre.

— C'est précisément ce qui arrive , car je suppose que le prétendu a été choisi par le père plutôt que par la fille.

— Et quel est-il ? demanda le quartier-maître, qui envisageait son échec avec une physionomie et un sang-froid dus à l'habitude. Je ne vois aucun parti sorlable qui puisse me faire concurrence.

— Vous avez raison, vous êtes le seul parti sortable de la frontière, mais l'Eclaireur est le préféré.

— L'Eclaireur, major DuncanI

— Ni plus ni moins, David Muir; mais, pour calmer votre jalousie, je vous dirai que, selon moi du moins, la jeune fille ne songe pas a lui.

— Je m'en étais douté, s'écria le quartier-maître en respirant avec elTort, comme un homme qui se sent soulagé; il est impossible qu'avec mon eipérience de la nature humaine...

— Et en particulier de la nature féminine.

— > Plaisantez tant que vous voudrez, Lundie, mais il est impossible que je m'abuse sur les inclinations d'une femme. Je déclare donc que Mabel Dunham est complètement au-dessus de l'Eclaireur. Quant à celui qu'elle aimera, on le connaîtra plus tard.

Luudie regarda son interlocuteur en face avec une expression comique de surprise, qui faisait ressortir l'air sérieux du vétéran.

— Franchement, dit le major, croyez-vous qu'une jeune fille comme Mabel puisse s'éprendre d'un homme de votre âge, de votre extérieur et je puis ajouter de votre expérience?

— Allez , Lundie , vous ne connaissez pas le sexe , et voilà pourquoi vous êtes encore garçon dans votre quarante-cinquième année.

— Quel âge avez-vous donc vous-même , lieutenant Muir? si je puis me permettre une question au^si délicate.

— Quarante sept, je l'avoue, et si j'obtiens Mabel Dunham, j'aurai changé de femme tous les dix ans.

— Je doute que vous l'obteniez , David. Je vous ai transmis la réponse du sergent , et vous voyez que mon influence , sur laquelle vous comptiez tant, a été entièrement inutile. Buvons donc un coup à notre ancienne amitié, aux jours de notre enfance , où le fils du laird et le fils du ministre erraient ensemble sur leurs collines natales, sans se soucier de l'avenir. Pensons ensuite au détachement qui se met en marche demain, et tâchez d'oublier Mabel Dunham.

— Ah! major, j'ai toujours reconnu qu'il était plus facile d'oublier une femme qu'une maîtresse. Lorsqu'un couple est marié, il est casé jusqu'à la mort, et après la dernière séparation, il m'a toujours semblé inconvenant de troubler par mes plaintes le repos de la défunte. Mais il y a dans l'attente d'un amant une incertitude, un mélange d'espoir et de découragement, qui double notre existence.

— Je bois à votre succès, lieutenant, ou à votre prompte guérison.

— Merci, mon cher major; et moi je bois au prompt dénoûinent de votre vieille passion. La mienne sera récompensée , si vous voulez accorder une faveur au compagnon de votre enfance.

— Laquelle , David ?

— Donnez-moi une mission pour les Mille-Iles pendant environ une quinzaine, et tout s'arrangera à la satisfaction générale. N'oubliez pas, Lundie, que Mabel est la seule fille blanche à marier sur toute la frontière.

— Votre présence est toujours utile dans un poste; mais la besogne peut être faite aux Mille -Iles par un sergent aussi bien que par le quartier-maître général, et même mieux.

— Un lieutenant a toujours le coup d'oeil plus sur qu'un sous-ofi5cicr.

— J'y réfléchirai, reprit le major en riant, et vous aurez ma réponse demain matin. Au revoir, ne manquez pas de venir au tir, et d'y faire briller votre adresse.

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