‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 11 sur 280 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Tous les vœux des jeunes gens de la garnison furent comblés par le soleil magnifique qui éclaira la journée du lendemain. On était en septembre, et le vent du lac avait une fraîcheur vivifiante qui donnait de nouvelles forces aux concurrents.

— Duncan de Lundie avait une instruction assez étendue, et possédait une bibliothèque bien garnie , dont il aimait à prêter les livres à ceux qui les lui demandaient. C'était en lisant les chroniques du temps de la chevalerie que les habitants de ce fort isolé avaient pris goût aux passe-temps belliqueux. Le major les encourageait, mais il ne négligeait pas pour cela les précautions exigées par sa position. Un homme monté sur les remparts, en voyant la nappe d'eau qui étincclait au soleil et la silencieuse forêt qui s'étendait do l'autre côté jusqu'aux extrêmes limites de l'iiorizon , aurait pu se croire dans le séjour de la paix et de la sécurité. Mais Duncan de Lundie savait que d'un instant à l'autre des sauvages pouvaient sortir des bois pour chercher à détruire le fort et à massacrer la [;arnison. Il sav:.il ans-' n'u- i \ i- iv ^

fide offrait une route facile aux Français. Des patrouilles furent envoyées à la découverte , sous la conduite de deux vieux officiers , qui s'inquiétaient peu des amusements de la journée , et une compagnie entière se tint sous les armes pour défendre le fort au besom. Le reste de la garnison put se livrer sans crainte au plaisir.

L'emplacement choisi était une esplanade, située à l'ouest du fort, sur la rive du lac. On en avait abattu les arbres et enlevé les souches avec soin. Ce champ de manœuvre avait l'avantage d'être protégé d'un côté par le lac, et de l'autre par les glacis de la place.

Quoique le régiment fût armé de fusils, on se servit en cette occasion de carabines. Chaque officier en avait une; d'autres appartenaient aux éclaireurs , ou aux Indiens qui rôdaient sans cesse dans le fort; et il y en avait au magasin, à l'usage des pourvoyeurs qui allaient chasser le daim dans les bois. Parmi ceux qui se servaient de ces armes , cmq ou six avaient une réputation supérieure. Une douzaine étaient considérés comme excellents tireurs , et un beaucoup plus grand nombre auraient passé pour habiles s'ils n'avaient été placés dans une situation exceptionnelle. La distance était de cent vergues; le but était un pavois, sur lequel on avait tracé les différents cercles d'usage, avec un point blanc au centre. Les exercices commencèrent par des épreuves d'essai entre des soldats , dont le plus habile fut un Américain d'origine hollandaise, appelé Valten-Burg. Au moment oii l'on venait de le proclamer vainqueur, les officiers et les dames du fort parurent sur l'esplanade; au milieu de la compagnie, trois femmes d'officiers se faisaient remarquer par leur attitude imposante, et leur air de supériorité contrastait singulièrement avec leurs manières assez vulgaires. Les autres femmes étaient unies à des sous-officiers. Comme l'avait dit le quartier-maître , Mabel était la seule qui pût aspirer au mariage , car toutes les autres jeunes filles du fort sortaient à peine de l'enfance. Elle se distinguait entre toutes ses compagnes par sa physionomie animée , ses formes irréprochables et sa bonne tenue.

On s'était mis en frais pour la réception des femmes : un amphithéâtre de planches avait été dressé sur la rive du lac , et non loin de là les prix étaient suspendus à un poteau. On avait eu soin de réserver le premier banc aux trois dames et à leurs enfants ; le second était occupé par Mabel et les femmes des sous-officiers, et sur le troisième s'entassèrent les femmes ou filles des simples soldats. Mabel, qui avait déjà été admise dans la société des femmes des officiers, ne manqua pas d'attirer leur attention, car l'idée exagérée qu'elles avaient de leur dignité ne les empêchait pas d'apprécier sa grâce et sa modestie. Dès que cette importante partie des spectateurs fut en place , Lundie donna le signal. Les meilleurs tireurs de la garnison, tant officiers que soldats, vinrent tour à tour exercer leur adresse, et presque tous touchèrent le point central. Conformément aux règles du jeu, il fallait réussir dans cette première épreuve pour être admis à continuer, et l'adjudant de place, qui remplissait le rôle de maître des cérémonies, appela à haute voix tous les débutants heureux en annonçant que ceux qui ne se présenteraient pas pour tirer au blanc seraient mis hors de concours. Au même instant Lundie, le quartier-maître, et Jasper Eau- Douce arrivèrent ensemble à l'endroit d'où l'on visait , et autour duquel se promenait tranquillement l'Eclaireur, sans sa chère carabine, comme s'il eût dédaigné de prendre part aux exercices de la journée. Tout le monde fit place au major Duncan, qui ajusta négligemment , et envoya sa balle à plusieurs pouces du but.

— Le major Duncan est exclu des autres épreuves , s'écria l'adjudant d'une voix forte et assurée.

— Les vieux officiers et sergents comprirent que l'échec du commandant était prémédité. Les jeunes officiers et les simples soldats se sentirent encouragés par la manière impartiale dont les lois du tir étaient appliquées , rien n'étant plus séduisant pour les êtres naïfs qu'une apparence de justice rigoureuse.

— A votre tour , maître Eau-Douce , dit le lieutenant Muir , et si vous ne visez pas plus juste que le major, je soutiendrai que vous maniez mieux la rame que la carabine.

La belle figure de Jasper se couvrit de rougeur. Il posa le pied sur la raie , jeta un coup d'oeil à Mabel, qui se penchait en avant pour juger du coup , laissa tomber le canon de sa carabine sur la paume de sa main gauche , et fit feu après être resté un moment immobile. La balle frappa droit au centre du pavois , et ce coup fut considéré comme le meilleur de la journée, puisque les autres avaient seulement effleuré la peinture.

— Bravo! s'écria Muir. Ce résultat ferait honneur à des yeux plus expérimentés. Je suis d'avis pourtant que le hasard vous a favorisé, car vous n'avez pas visé avec soin. Vous avez de la vivacité dans vos mouvements, mais vous ne possédez pas la science du tir. Vous aurici tué voire ennemi, j'en conviens, mais il n'aurait pas clé consolé par l'idée d'avoir été tué dans les règles. Maintenant, sergent Dunham, veuillez prier ces dames de m'accorder toute leur attention. Elles vont connaître ce qu'on peut appeler l'emploi intellectuel de la carabine.

— Tout en disant ces mots, de quartier- maître se préparait à ion épreuve scientifique; mais, avant de viser, il constata que le» feux de Mabel étaient fixés sur lui avec curiosité. Comme I^.s autres concurrents s'étaient écartés par respect pour son grade, il n'avait auprès de ir.: TU- )• milnr MKT'ï. I il .lit li'nn tOH familier:

i^'ONTARIO.

SI

— Vous voyez, Lundie, qu'on gagne quelque chose à exciter la curiosité d'une femme, sentiment très-actif, dont il faut savoir tirer parti.

— Rien n'est plus vrai, David ; mais vos préparatifs sont bien longs, et voici l'Eclaireur qui attend de vous une leçon.

— Soyez le bienvenu, l'Eclaireur! vous aussi vous voulez avoir une idée exacte de la science du tir? Elle vous sera démontrée; je n'entends pas cacher la lumière sous le boisseau... Avez-vous envie d'entrer en lice ?

— A quoi bon , quartier-maître! je n'ai pas besoin des prix, et quant à l'honneur , j'en ai assez , si c'en est un d'ajuster mieux que ■vous. . .

— Comment, vous n'avez pas de femme à laquelle vous désiriez offrir... . . ...

— Allons , David , interrompit le major , tirez , ou abandonnez la partie : l'adjudant s'impatiente.

Je suis prêt, Lundie; écartez- vous, l'Eclaireur, laissez les dames

jouir du coup d'œil.

Le lieutenant Muir se posa avec une élégance étudiée , leva lentement sa carabine, la baissa , la releva encore et fit feu.

— La balle n'a pas touché le pavois , s'écria l'homme chargé d'examiner les coups.

— C'est impossible ! s'écria Muir avec indignation ; je suis incapable d'une pareille maladresse. J'en appelle à ces dames !

— Les dames ont fermé les yeux, s'écrièrent à la fois plusieurs jeunes gens; vos préparatifs leur faisaient peur.

— Messieurs, répondit le quartier-maitre avec emportement, vous calomniez les dames et vous méconnaissez mon adresse ; il y a une conspiration tramée pour m'enlever la récompense de mon mérite.

— C'est un coup manqué, Muir, dit le major en souriant : supportez tranquillement votre disgrâce.

— Non, non, major, dit l'Eclaireur, le quartier-maître tire bien , lorsqu'il a le temps d'ajuster ; regardez le pavois , et vous verrez que sa balle a couvert celle de Jasper. On avait tant de confiance dans les talents du guide et dans la justesse de son coup d'œil , qu'une douzaine de spectateurs se précipitèrent vers le pavois, pour vérifier l'exactitude de sa déclaration. On reconnut en effet que la balle du quartiermaitre avait passé par le même trou que celle de Jasper, et on les retrouva l'une sur l'autre dans le tronc d'arbre auquel la planche était fixée.

— Je vous l'avais bien dit, mesdames, s'écria Muir en s'avançant vers l'amphithéâtre. Le major Duncan prétend que les mathématiques sont inutiles à un tireur ; mais je soutiens que la science et la philosophie perfectionnent, agrandissent , et expliquent toutes les actions humaines, qu'il s'agisse de tirer au blanc ou de composer un sermon.

— Pendant celle apostrophe, l'Eclaireur s'était emparé d'une arme , et se disposait à en faire usage. Le lieutenant Muir le remarqua et s'écria en levant les bras pour donner plus de force à ses paroles : — Je proteste , je proteste formellement, messieurs, contre l'admission de l'Eclaireur à cet exercice. On sait que son tueur de daims est hors de toute proportion avec les carabines du gouvernement.

— Mon tueur de daims est au repos, reparlit l'Eclaireur avec calme. Je n'avais pas envie d'être de la pirtie , mais le sergent Dunham me fait observer que ce serait manquer de politesse envers sa jolie fille qui est venue ici sous ma conduite. Comme vous le voyez, quartiermaitre, je me sers de la carabine de Ja:>per, qui n'est pas meilleure que la vôtre.

Le lieutenant Muir n'avait rien à objecter, et tous les yeux se tournèrent vers le célèbre guide, qui montrait, en ajustant, un admirable sang-froid et une connaissance approfondie de l'arme, ainsi que des facultés du corps humain. L'Eclaireurn'élaitpas ce qu'on appelle vulgairement un bel homme , quoique son extérieur inspirât la confiance et commandât le respect. Il était de haute taille et solidement charpenté; mais il eût fallu un peu d'embonpoint pour compléter la perfection de ses formes. Il avait les contours un peu trop anguleux ; néanmoins ses mouvements étaient gracieux , naturels, et leur invariable régularité lui donnait un air de dignité qui était en harmonie avec les idées qu'éveillaient ses services et ses talents spéciaux. Ses traits auxquels le soleil avait communiqué des teintes d'un brun-rouge , rappelaient les fatigues de son existence et exprimaient la franchise et l'honnêteté. Ses mains annonçaient la force, et n'avaient point ces callosités difformes qui proviennent des travaux rustiques. Quoiqu'il n'eût pas ces grâces douces et insinuantes qui sont propres à captiver le beau sexe , toutes les femmes fixèrent les yeux sur lui avec plaisir lorsqu'il leva sa carabine. Il visa avec la rapidité de la pensée, et au moment où la fumée flotta au-dessus de sa tête, il avait posé sa crosse à terre , et la main appuyée sur le canon, il riait de son rire habituel.

— Si l'on osait avancer un pareil fait , s'écria le major Duncan , je dirais que l'Eclaireur a aussi manqué le but.

-- Non! non! major, répondit le guide d'un ton de confiance, ce serait une assertion hasardée : je n'ai pas chargé l'arme, et je ne puis dire ce qu'il y avait dedans, mais s'il y avait du plomb, vous trouverez ma balle sur celles du quartier-maître et de Jasper, autrement je ne m'appelle pas l'Eclaireur.

Les cris qui s'élevèrent autour du pavois prouvèrent que le guide avait dit vrai.

— Ce n'est pas tout , mes amis , continua-t-ii en s'avançant lente ment vers l'amphithéâtre. Si le pavois est touché, je m'avoue vaincu. Le quartier-maître a entamé le bois, mais moi je n'en ai pas enlevé une seule ligne.

— C'est la vérité , répondit Muir. Le quartier-maître avait ouvert un passage à votre balle , et elle l'a traversé sans dévier.

— Eh bien, quartier-maître, nous allons commencer l'épreuve du clou, puis viendra celle de la pomme de terre. Nous verrons qui l'emportera. Je n'avais pas envie de montrer aujourd'hui ce que peut faire une carabine ; msis maintenant que j'y suis , je ne reculerai pas, et je prétends vous battre, quoique vous soyez un tireur expérimenté; la fille du sergent décidera entre nous , si vous voulez bien vous en rapporter à son jugement.

L'Ecbiireur, qui ne s'inquiétait pas des vaines distinctions des rangs, s'était adressé ouvertement à Mabel ; mais le lieutenant Muir, sous l'influence de ses vieux préjugés, hésita à lui montrer une semblable déférence, en présence des femmes d'officier. Il craignait en outre de se poser comme prétendant a sa main, sans assurance de succès, sachant qu'il trouverait difficilement à se marier, si l'on apprenait jamais qu'il avait été refusé par la fille d'un officier. Toutefois la rougeur de Mabel était si charmante, son sourire si doux; elle avait tant de jeunesse, de beauté et de modestie , qu'il éprouva un vif regret de n'oser lui adresser la parole.

— Faites comme vous l'entendrez , l'Eclaireur, répondit-îl ; que la fille du sergent soit notre arbitre, et nous lui offrirons le prix que l'un ou l'autre de nous doit infailliblement gagner. Si l'Eclaireur n'était pas si capricieux, mesdames, nous aurions eu l'honneur de soumettre notre lutte à l'appréciation de l'une d'entre vous.

Quelques moments après, la seconde épreuve commença. On planta dans le pavois un clou grossier , dont la tête avait été enduite de peinture. 11 fallait le toucher pour être admis aux épreuves supérieures.

Il ne se présenta qu'une demi-douzaine d'aspirants aux honneurs de cet exercice. Quelques-uns de ceux qui , ayanttouché le point central, avaient le droit de concourir une seconde fois , jugèrent prudent de s'abstenir , pour ne pas compromettre leur réputation. Les trois premiers candidats approchèrent du clou , sans l'atteindre. Le quatrième était le lieutenant Muir, qui, après ses façons et ses cérémonies accoutumées, enleva un morceau de la tête du'clou, et planta sa balle à côté de la pointe.

— Vous restez des nôtres, quartier-maître, dit l'Eclaireur en riant; mais il serait difficile de bâtir une maison avec un marteau de semblable qualité. Si Jasper n'a rien perdu de la sûreté de son coup d'œil et de la fermeté de sa main, il va vous montrer comment on enfonce un clou ; vous seriez capable de faire mieux, lieutenant, mais vous tenez trop à vous donner une tournure militaire. Il faudrait déployer naturellement votre adresse naturelle.

Pendant que l'Eclaireur parlait, la balle d'Eau-Douce toucha le clou, et l'enfonça dans la planche à un pouce de la tête.

— Tenez- vous prêts à le river, mes amis, s'écria l'Eclaireur, en se mettant immédiatement à la place de son ami ; je n'ai pas besoin d'un nouveau clou, je vois celui-ci, quoique la peinture en soit effacée, et ce que je ne puis voir, je puis l'atteindre à cent vergues de distance, quand même ce ne serait que l'œil d'un moucheron.

La détonation retentit, la balle traversa l'espace , et la tête du clou disparut dans le bois, couverte par le morceau de plomb aplati. Sans se préoccuper de son exploit , il laissa tomber la crosse de sa carabine, et poursuivit en ces termes :

— Ma foi. Jasper, vous faites tous les jours des progrès. Encore quelques courses dans les bois avec moi , et vous deviendrez le plus habile chasseur du pays. Le quartier-maître ne va pas mal, mais il est arrivé à son apogée , tandis que vous perfectionnez sans cesse vos excellentes dispositions.

— Bah ! bah I s'écria Muir , n'est-ce pas la perfection de l'art que d'efileurer délicatement la tête d'un clou, au lieu de l'enfoncer comme avec un maillet à deux mains?

.— Vidons la question en passant ^ la pomme de terre , dit le major Duncan. Vous êtes Ecossais, monsieur Muir; vous auriez mieux aimé vous exercer sur un gâteau d'avoine ou sur une tête de chardon ; mais la loi des frontières s'est prononcée en faveur du fruit américain. Comme le major témoignait quelque impatience , Muir eut assez de tact pour ne pas retarder l'épreuve par d'inutiles dissertations, et il se mit en devoir d'agir. La pomme de terre était entre les mains d'un homme placé à soixante pas de distance. Au mot lâchez , prononcé par le tireur , il devait la lancer en l'air , et il fallait qu'elle fût traversée par la balle , avant qu'elle fût tombée k terre.

Le quartier-maître avait souvent tenté ce tour d'adresse difficile , et n'avait réussi qu'une seule fois. Il entra en lice avec une vague espérance qui ne devait pas être réalisée, la pomme de terre fut jetée , et retomba sans avoir été atteinte.

— En arrière, quartier-maître, dit Lundie, assez content de l'échec d'un officier qui songeait à se mésallier. Le camail sera disputé par Jasper, Eau-Douce et l'Eclaireur.

— Et en quoi consiste l'épreuve, major? demanda ce dernier : faut-il percer la pomme de terre au centre, ou seulement en entamer la peau?

L'ONTARIO

— Il faut la percer d'outre en outre , répondit le major.

— Voici un moment terrible pour moi, dit Jasper, pâle d'émotion. Le tjuide regarda gravement le jeune homme, et priant le major de lui accorder un moment de répit , il conduisit son ami à l'écart.

— Vous semblez prendre la chose à cœur, lui dit-il.

— Je l'avoue, je n'ai jamais désiré plus ardemment le succès.

(Juoil vous voulez surpasser votre vieil ami dans sa spécialité?

Je suis né pour le tir , mon camarade , et personne ne peut m'égaler.

— Je le sais, l'Eclaireur , je le sais; cependant...

Eh bien , Jasper, expliquez- vous franchement, vous parlez à un

ami.

Le jeune homme serra les lèvres , passa la main sur ses yeux , rougit et pâlit alternativement, comme une jeune fille qui avoue son amour. Puis , serrant la main de son compagnon , il lui dit avec le calme d'un homme résolu :

— Je donnerais un bras pour pouvoir offrir ce camail k Mabel Dunham.

Le chasseur baissa les yeux , et s'éloigna lentement en paraissant réfléchir sur ce qu'il avait entendu.

Quelle singulière créature que l'homme ! il méprise les dons de la Providence , et aspire à des choses qui ne sont pas de sa compétence. Wimporte...

— A votre place , Jasper, car le major attend...

— Ecoutez-moi ! il faut que je touche la pomme de terre; sans cela je serais déshonoré aux yeiu de la garnison.

— Je me soumettrai à mon sort, reprit Jasper; mais je tenterai l'aventure , dussé-je en mourir.

— Quelle singulière créature que l'homme 1 répéta l'Eclaireur en s'écartant pour laisser son ami satisfait. La pomme de terre fut lancée; Jasper fit feu, et sa balle traversa la pomme de terre presque au centre. Ûe grandes acclamations s'élevèrent de toutes parts.

— Vous avez un compétiteur digne de vous , l'Eclaireur , s'écria le major Ouncan.

— Que l'homme est bizarre 1 répéta le chasseur, inattentif à ce qui se passait autour de lui, tant il était absorbé dans ses réflexions. — Lâchez !

On lança la pomme de terre ; le coup partit sans que le tireur prît la peine de viser, et ceux qui ramassèrent le tubercule firent entendre un murmure de désappointement.

— Les deux trous n'en font qu'un ? demanda le major.

— 11 n'a touché que la peau, répondit-on.

— Qu'est-ce que cela veut dire, l'Eclaireur? Jasper Eau-Douce doit-il remporter les honneurs de la journée?

— Le capuchon de soie est à lui , répliqua le guide en secouant la tête ; que l'homme est bizarre ! sans se contenter de ses qualités, il aspire à celles que Dieu lui refuse.

Comme l'Eclaireur n'avait fait qu'effleurer la superficie de la pomme de terre, le prix fut immédiatement adjugé à Jasper, et il tenait entre les mains le capuchon de soie, lorsque le quartier - maître s'approcha de lui d'un air de cordialité :

— Je vous félicite de votre victoire, lui dit-il poliment. Mais à quoi vous servira cette babiole ? Vous ne pouvez en faire ni une voile , ni même un pavillon. N'nimeriez-vous pas mieux l'échanger contre de bonne monnaie ayant cours dans le royaume?

— Je ne tiens pas à l'argent, répondit Jasper dont les yeux étincelaient du feu de la joie. J'aime mieux avoir gagné ce capuchon de soie que d'avoir obtenu cinquante voiles neuves pour le Véloce.

— Bah! bahl c'est de la folie. Je vous offre une demi-guinée de cette bagatelle, pour ne pas la voir traîner dans la cabine de votre cutter.

Quoique Jasper ignorât que le rusé quartier -maître ne donnait pas de l'objet la moitié de sa valeur , il reçut la proposition avec indifférence. Secouant la tète en signe de refus , il s'avança vers l'amphithéâtre , où son approche produisit une v:ve sensation. Les femmes des ollicicrs avaient résolu d'accepter le présent, si la galanterie du jeune marinier le leur offrait; mais Jasper alla droit à la fille du sergent. — Mabcl , dit-il , ce camail est à vous, à moins que...

— Achevez votre pensée , dit la jeune fille oubliant sa timidité , dans la bienveillante intention de tirer Jasper dembarras. — A moins que vous ne le considériez avec trop d'indifférence , comme vous étant présenté par un homme qui n'est pas en droit de le faire accepter.

— i f l'accepte, Jasper. Ce sera un souvenir des dangers que nous iivons affrontés ensemble et une preuve de la reconnaissance que me font éprouver vos services et ceux de l'Eclaireur.

— Ne vous occupez pas de moi, s'écria le guide; Jasper a eu la chance , et c'est lui qui fait le cadeau. Mon tour viendra un autre jour, comme celui du quartier-maître, qui semble envier le capuchon de soie. Pourquoi? je l'ignore, car il n'a pas de femme. — Et Jasper Eau-Douce en a-t-il une? s'écria le lieutenant Muir avec chaleur. Je puis désirer cet ajustement en mémoire de l'épouse que j'ai perdue , ou pour m'aider à en trouver une autre. La meilleure preuve qu'un homme a été bon mari , c'est qu'il cherche à remplacer convenablement sa défunte. Les sentiments sont un don du ciel , et quand on les possède , après avoir aimé fidèlement une femme, il faut se hâter d'en aimer une autre.

— C'est possible; je ne suis pas expert en ces matières, et Mabel les comprendra mieux que moi. Allons, Jasper, quoique la journée soit finie pour nous , voyons comment les autres vont se comporter.

Les jeux recommencèrent ; mais les dames oublièrent le tir pour s'occuper du camail de soie. Il passa de main en main ; on en palpa l'étoffe ; on en examina la façon , et l'on émit secrètement l'avis qu'une aussi belle parure ne convenait guère à la fille d'un sous-oihcier.

— Peut-être scriez-vous disposée à vendre ce capuchon? demanda la femme du capitaine. Vous ne le porterez jamais.

— Peut-être, madame, répondit notre héroïne avec modestie ; mais je ne veux pas m'en défaire.

— Le sergent Dunham, j'en suis convaincu, ne vous met pas dans le cas de vendre vos effets ; pourtant, c'est perdre de l'argent que de garder un objet dont vous ne vous servirez jamais.

— Je ne veux pas me séparer du présent d'un ami.

— Comme il vous pla'ra , mon enfant; les jeunes filles de votre âge ne comprennent pas toujours ce qui leur est avantageux. En tout cas, rappelez - vous que, si vous voulez le vendre, je le retiens, pourvu qu'il ne vous ait jamais servi.

— Oui, madame, dit Mabel avec la plus grande douceur. Cependant SCS yeux brillaient comme des diamants, et ses joues s'étaient colorées d'un vif incarnat. Elle plaça sur ses épaules l'ajustement qu'on semblait lui interdire, le garda quelques minutes, comme pour l'essayer , et le mit tranquillement de côté.

La fin des divertissements ne présenta aucun intérêt , les épreuves étant moins difficiles , et les compétiteurs moins habiles. Toutes les dames ne tardèrent pas à se retirer, et le reste de la bande féminine suivit leur exemple. Mabel revenait le long des rochers plats qui bordaient le lac, tenant à la main son joli capuchon, lorsqu'elle rencontra l'Eclaireur. Il portait l'arme dont il s'était servi pendant la journée; mais il semblait inquiet et ses manières avaient moins d'aisance et de franchise que de coutume. Après quelques mots insignifiants sur la nappe d'eau qui s'étendait à leurs pieds, il dit à Mabel :

— Jasper vous a gagné ce capuchon de soie sans beaucoup de peine.

— Son triomphe est légitime, répondit la jeune fille.

— Sans doute ! sans doute! la balle a passé au centre de la pomme de terre. On ne pouvait faire davantage ; mais on aurait pu en faire autant.

— Mais personne n'en a fait autant, s'écria Mabel avec une vivacité qu'elle regretta immédiatement , car le gtiide parut mortifié de l'observation et du sentiment qui l'avait dictée.

— C'est vrai, Mabel , personne n'en a fait autant, mais. . . au fait, je ne vois pas pourquoi je dissimulerais mes talents naturels. Je n'ai pas réussi là-bas, mais je vais vous montrer ici ce dont je suis capable. Voyez- vous ces mouettes qui volent au-dessus de nos têtes?

— Certainement; elles sont en trop grand nombre pour ne pas être remarquées.

— Elles se croisent dans leur vol ; eh bien , j'en tuerai deux d'un seul coup... Regardez !

Il arma sa carabine, et, prompt comme l'éclair, il visa deux oiseaux qui se trouvaient sur la même ligne, à la distance de plusieurs vergues l'un de l'autre. Les deux victimes tombèrent dans le lac, et l'Eclaireur, faisant résonner sa crosse sur le sol, se mit à rire à sa manière. Son amour-propre n'était plus offensé, et toute trace d» mécoutentement avait disparu de son honnête physionomie.

— Ce coup vaut quelque chose, dit-il, quoique je n'aie pas de capuchon à vous offrir. Au reste, interrogez Jasper lui-même; il n'y a pas d'homme plus franc dans toute l'Amérique.

— Il ne doit donc pas la victoire à ses talents ?

— Si fait , pour un marinier il ajuste à merveille , et l'on ne peut désirer de meilleur second sur la terre ou sur l'eau. Toutefois , c'est moi qui ai assuré son succès, ce qui est peu important, puisque le capuchon de soie a pris le bon chemin.

— Je vous comprends, l'Eclaireur, dit la jeune fille en rougissant involontairement, et je regarde le capuchon comme un présent que vous m'avez fait tous deux.

— Vous ne rendez pas justice à mon ami. Il a gagné le camail, et avait le droit de vous l'offrir. Seulement croyez bien que, si je l'avais obtenu , j'en aurais disposé de même.

— Je m'en souviendrai, l'Eclaireur, et je ferai connaître à tous l'iiabilelé que vous avez montrée en ma présence au détriment de ces pauvres mouettes.

— Merci , Malicl ; il est aussi inutile de parler de mon adresse aux gtns de la frontière que de l'eau du lac ou du soleil des cieux. Tout le monde sait ce que je puis faire en ce genre.

Vous croyez donc que Jasper avait conscience de l'avant.ige que

vous lui donniez, et dont il a profité avec si peu de délicatesse?

— Pas du tout ; mais ayant devant les yeux le capuchon de soie , et désirant vous en faire hommage , il a conçu de lui une trop haute opinion , qui n'était peut-être pas justifiée.

— Je tâcherai d'oublier tout cela, dit :\Iabcl en cherchant à maîtriser son émotion. Je ne veux me souvenir que des bontés que vous avez eues tous deux pour une pauvre fille qui n'a plus de mère, l.'amitié que vous m'avez témoignée ne sortira jamais de ma mémoire; je vous dois la vie et la liberté, et en signe de gratitude je voiu offre

L'ONTARIO

cette broche d'argent. — Qu'en ferai-je? demanda le chasseur en regardant le bijou d'un œil effaré ; je n'ai sur moi ni boucles ni boutons. Je ne porte que des lacets de peau de daim. Cette bagatelle est jolie; mais elle l'était plus encore à la place qu'elle occupait.

— Mettez-la à votre chemise de chasse ; elle vous siéra bien. Souvenez-vous, l'Eclaireur, que c'est un gage d'amitié entre nous.

Mabel lui dit adieu en souriant, et, bondissant d'un pied léger sur la rive , elle disparut derrière les glacis du tort.

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