‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 9 sur 280 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le sergent Dunham aurait pu vanter avec raison son régime; car les habitants du pojle avaient une table que des souverains auraient enviée sous plusieurs rapports. La région de l'ouest, alors presque déserte , regorgeait de toute espèce de productions. Les Indiens qui rôdaient dans les bois , les chasseurs et les garnisons éparscs , ne produisaient pas plus d'effet sur ces vastes contrées que l'abeille sur le champ

Le scrgcnl Dunham.

de sarrasin ou loiseau - mouche sur la fleur. La quantité de bêtes fauves, d'oiseaux et de poissons qu'en trouvait sur les bords des grands lacs était si prodigieuse qu'elle nous semblerait encore incrojable si elle n'était attestée par des vieillards. L'Oswego surtout fournissait de quoi girnir amplement le garde-manger d'un épicurien. Les poissons y étail-nt aussi nombreux que les insectes au-dessus des marais voisins. Le pêcheur n'avait qu'à jeter sa ligne pour prendre des perches ou des truites saumonées. Des volées d'oies et de canards sauvages s'abattaient dans les grandes baies qui dentelaient les bords du l.ic. Les daims, les lapins, les écureuils, les élans offraient une proie facile aux chasseurs : le gibier était une nourriture si ordinaire que , par une capricieuse bizarrerie, les soldats se lassaient de ce qui aurait fait l'orgueil d une

Paris. Tjlioaraiiiiie Pion fiius, nie Garauciiro , !<

L'ONTARIO

table parisienne, et retournaient avec joie au porc salé, au chou mariné et aux légumes secs. . .

Le luxe et les privations d'une place frontière se faisaient remarquer à la fois dans les repas du sergent Dunham. Il n'avait que de grossières gamelles de bois ou de terre , mais elles contenaient un délicieux saumon grillé et des tranches de venaison qui exhalaient les plus appétissantes odeurs.

— Sergent, dit Cap après avoir dégusté différents mets, vous n êtes pas à la demi-ration dans cette partie du monde. Votre saumon contenterait un Ecossais. ...

— Il serait pourtant dédaigné, répondit le sergent, par la majorité des trois ou quatre cents hommes qui composent la garnison. Nous avons même ici des individus qui ne mangeaient de gibier en Angleterre que lorsqu'ils pouvaient braconner, et qui maintenant ont 1 air de le dédaigner. Le major Duncan-de-Lundie prétend quelquefois qu'un gâteau de farine d'avoine vaut mieux qu'une perche de l'Oswego, et il soupire après l'eau de ses

montagnes, quand il a toute celle de l'Oswego pour étancher sa soif.

— Le major Duncan a-t-il une femme et des enfants?

demanda Mabel , dont les pensées se reportaient naturellement sur son sexe.

— ISon , ma fille. Il a , dit-on, une fiancée dans son pays; mais elle aime mieux l'attendre que de braver les privations de ce pays sauvage, ce qui n'est guère conforme aux idées que je me fais des devoirs des femmes.

— Votre sœur pensait différemment, ami Cap, et s'il avait plu à Dieu de me la conserver , elle serait assise sur la chaise grossière que sa fille occupe si bien.

— J'espère, sergent, que vous ne songez pas à faire de Mabel la femme d'un soldat, répondit le vieux marii»

d'un air grave. Notre famille a payé son tribut à l'armée, et il est temps de penser à la marine.

— Je ne lui chercherai un mari ni dans le !>h', ni dans aucun autre régiment , mon frère Cap ; pourtant je suis d'avis qu'il est temps de la marier convenablement.

— Mon père !

— Il n'est pas dans la nature des filles, sergent, de parler si ouvertement de ces sortes de choses , et l'expérience m'a prouvé que celui qui suit une jeune fille à la piste ne doit pas crier par derrière ses déclarations.

Parlons donc, s'il vous plaît, d'autre chose. Eh bien, ami Cap, comment trouvez-vous ce cochon rôti?

— Excellent, répondit le marin. Donnez-moi des viandes civilisées, si vous voulez que je mange. La venaison peut plaire aux bateliers d'eau douce ; mais nous autres hommes de l'Océan , nous aimons ce que nous connaissons.

Le guide déposa son couteau et sa fourchette pour s'abandonner à un accès d'hilarité , mais toujours de la même manière silencieuse.

— N'auriez-vous pas désiré qu'on laissât la peau? demanda-t-il.

— Certes , il serait meilleur avec son enveloppe ; mais je pense que c'est la manière dont on sert le cochon de lait dans ce pays.

— Eh bien ! un homme peut faire le tour du monde et ne pas tout savoir. Si vous vous étiez chargé d'écorcher ce cochon , maitre Cap , vous vous seriez égratigné les mains : l'animal est un porcépic.

— Aussi, répondit Cap, ne l'ai-je jamais pris pour du véritable porc. Je lui ai reconnu de suite un goût étrange ; mais il m'a paru naturel que la race eût dégénéré dans les bois.

— J'espère que Mabel vous a été soumise pendant la marche ? demanda brusquement le sergent à l'Eclaireur.

— Elle s'est admirablement comportée. Si elle est aussi contente du guide et de Jasper que le guide et Jasper sont contents d'elle, nous resterons amis jusqu'à la fin de nos jours.

En disant ces mots, l'Eclaireur tourna les yeux vers la jeune fille qui

Ualtre Cap examine le Vêloce en connaisseur.

rougissait. Il avait le désir bien innocent de connaître son opinion; mais, par une délicatesse innée, il se repentit presque aussitôt d'avoir voulu pénétrer dans le sanctuaire du cœur féminin , et il baissa humblement la tète sur son assiette.

— Mon ami, repartit le sergent, il faut avoir égard au caractère et à l'éducation des femmes , et vous rappeler qu'elles ne sont pas des hommes. Un conscrit n'est pas un vétéran ; la fille d'un sergent a besoin pour se former de plus de temps qu'une autre femme , puisque l'éducation complète s'acquiert plus lentement dans l'état militaire que dans toute autre profession.

— Voilà une nouvelle doctrine ! s'écria Cap avec une certaine ardeur : nous autres marins , nous pensons qu'on peut faire six soldats d'élite pendant l'apprentissage d'un seul marin.

— Je sais votre prédilection pour la marine, répondit Dunham avec un sourire aussi doux que le comportaient ses traits austères. Nous avons souvent conféré là-dessus, et nous ne nous entendrons jamais :

cela vient de ce que vous n'appréciez pas toutes les qualités exigées dans un fantassin. Vous ne vous figurez pas , par exemple , qu'il faut une année entière pour lui apprendre à manger?

La discussion allait s'échauffer , et maître Cap se préparait à répondre lorsque Mabel intervint pour le prier de lui donner le bras et de lui faire voir le fort en détail. Cap comprit le motif de celte proposition, et comme il avait au fond une amitié sincère pour son beau-frère, il consentit à ajourner l'altercation. Le sergent resta seul avec l'Eclaireur, au juel il demanda après un mori:i'nt de silence en lui serrant cordialement la main :

— Eh bien ! mon camarade, comDient trouvez-vous ma fille ?

— Vous avez raison d'en être fier, sergent; vous devez vous applaudir de voir en elle tant de grâce et de bonnes manières. J'ai vu bien des femmes : quelques-unes belles et de la plus haute volée; mais je n'en ai jamais rencontré une seule qui fût si heureusement douée par la Providence.

— Elle n'a pas moins bonne opinion de vous, l'Eclaireur. Elle me vantait hier soir votre sang-froid , votre courage , votre bonté surtout, car c'est, aux yeux des femmes , la qualité essentielle ; vous vous êtes convenus à la première vue. Brossez donc votre uniforme ; soignez un peu plus votre toilette et vous obtiendrez son cœur et sa main.

— Vous me l'avez fait déjà espérer, sergent, et je n'oublierai aucune de vos recommandations pour me rendre agréable aux yeux de Mabel. Ce matin, par exemple, dès le lever du soleil, j'ai nettoyé à fond le canon de mon fusil , et jamais mon tueur de daims n'a eu meilleure mine qu'aujourd'hui.

— Il peut être remarquable pour une arme de chasse ; mais je n'aime que les fusils qui étincellent au soleil , et je n'ai jamais compris la beauté d'un canon bronzé.

— Lord Howe n'était pas de votre avis, et pourtant il passait pour un bon militaire.

— Il est vrai que Sa Seigneurie avait fait brunir tous les fusils de son régiment; mais qu'en est-il résulté de bon? Cela ne l'empêche pas de reposer actuellement dans l'église d'Albany. Croyez-moi, mon digne ami, un soldat ne doit pas rougir de porter les insignes de son métier... Avez-vous beaucoup causé avec Mabel , pendant que vous naviguiez ensemble?

— L'occasion ne s'en est pas souvent présentée. En outre, je trouvais ses idées tellement supérieures aux miennes que je n'osais parler que de ce qui concerne ma vocation.

— Vous avez eu à la fois tort et raison, mon camarade. Les femmes aiment qu'on les entretienne de bagatelles, quoiqu'elles préfèrent d'or-

dinaire eu entretenir les autres. Vous savez que je ne suis pas homme à dire étourdiment tout ce qui me passe par la tête, et cependant il y avait des jours où la mère de Mabel n'avait pas plus mauvaise opinion de moi, parce que je me départais un peu de ma dignité d'homme. A la vérité, j'avais alors vingt-deux ans de moins, et j'étais le plus jeune sergent du régiment, au lieu d'en être le plus vieux. La dignité sied à l'homme, et l'on ne peut rien faire sans elle ; mais il faut savoir y renoncer par intervalles si l'on veut gagner complètement l'estime d'une ftmme.

— Hélas, sergent, j'ai bien peur de ne pas réussir.

— Pourquoi parler avec tant de découragement d'une affaire sur laquelle nous sommes d'accord?

— Aous sommes convenus que si Mabel était telle que vous me l'annonciez, et si elle pouvait s'accommoder d'un chasseur grossier, je renoncerais à ma vie errante pour tâcher d'avoir femme et enfants; mais depuis que j'ai vu la jeune personne, j'avoue que j'ai conçu de sinistres pressentiments.

— Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit le sergent d'un ton sévère. Me suis-je abusé? Ne m'avez-vous pas dit qu'elle vous avait plu, et Mabel est-elle fille à tromper mon attente?

— Ah ! sergent , ce n'est pas de Mabel que je me méfie , c'est de moi-même. Je ne suis après tout qu'un pauvre habitant des bois, un chasseur ignorant, que vous voyez peut-être d'un œil trop favorable.

— Vous pouvez douter de votre propre juçrement, l'Eclaireur; mais il ne vous est pas permis de douter du mien. Ne suis-je pas accoutumé à apprécier le caractère des hommes? rapportez-vous-en à moi. Vous ne vous connaissez pas vous-même. D'abord vous avez de l'expérience, et comme toutes les jeunes filles ont besoin de cette qualité, elles ne peuvent la dédaigner dans un mari. Ensuite, vous n'êtes pas un de ces fats qui s'en font accroire dès qu'ils ont rejoint le régiment. Vous avez du service, vous êtes un loyal sujet du roi d'Angleterre, et vous avez vu le feu trente ou quarante fois.

— Rien n'est plus certain , sergent ; mais est-ce là ce qu'il faut pour se concilier les bonnes grâces d'une jeune fille? J'ai peur d'être trop vieux, trop sauvage, pour plaire à Mabel, qui n'est pas habituée à nos manières du désert, et leur préfère probablement celles des chefs-lieux coloniaux.

— Voilà de fâcheuses appréhensions , mon ami ; pourquoi ne m'en avoir pas fait part plus tôt?

— Parce que je n'avais pas la conscience de mon indignité avant d'avoir vu Mabel. J'ai conduit à travers la forêt des femmes aussi belles. Je les ai vues dans les dangers et dans la joie ; mais elles étaient toujours trop au-dessus de moi pour que j'y fisse attention. Je ne les considérais que comme des êtres faibles que mon devoir était de défendre. Maintenant le cas est différent : Mabel et moi sommes à peu près de la même condition, et je suis étonné de nous trouver si dissemblables. Je voudrais être plus jeune de dix ans, plus aimable cavalier, et mieux fait pour captiver une jeune et jolie fille.

— Rassurez- vous , mon brave ami. Mabel vous aime déjà à moitié , et dans quinze jours elle sera tout à vous.

— Le croyez-vous, sergent? s'écria le guide, dont la modestie était à l'épreuve de tous les éloges. Croyez-vous que votre fille renonce à habiter les villes, à faire des visites, à aller à l'église, pour demeurer dans les forêts avec un simple chercheur de sentiers ?

— L'extrême indépendance lui fera bientôt oublier les usages des villes, et les hasards mêmes de l'existence que l'on mène sur la frontière seront un attrait pour son courage. Je n'ai pas combiné ce mariage, mon ami, sans des réQexions aussi profondes que celles d'un général qui trace un plan de campagne. J'avais d'abord songé à vous faire entrer dans mon régiment, afin que vous puissiez me remplacer quand je prendrai ma retraite ; mais, en définitive, cela ne vous convient pas. Quoique vous ne soye* attaché à aucun corps, vous êtes un soldat dans la véritable acception du mot; vous êtes aimé de tous les officiers; vous nous rendez des services en allant à la découverte. Tant que je vivrai , Mabel pourra demeurer avec moi , et vous aurez toujours un asile en revenant de vos excursions.

— C'est une perspective agréable , sergent ; mais il est à craindre que la jeune fille n'entre pas dans vos vues. J'aurais quelques chances si j'étais seulement comme Jasper Western.

— Fi de Jasper Eau-Douce et de tous les novices ! s'écria le sergent en faisant claquer ses doigt*. Vous avez certainement l'air plus jeune que le patron du Véloce.

— Vous croyez? dit l'Eclaireur avec hésitation.

— Parbleu! Jasper est un brave jeune homme; mais vous lui êtes de beaucoup supérieur. Vous êtes estimé du major Duncan de Lundie, qui a plus de confiance en vous que dans tous les autres guides ; vous avez la réputation d'être le plus habile tireur du pays , et puis vous êtes mon ami dévoué.

— Oui , depuis vingt ans, sergent , et alors Mabel n'était pas née.

— La petite mijaurée oserait-elle refuser la main d'un homme qui était l'ami de son père avant qu'elle vînt au monde ?

-> f eut-être, sergent, peut-être! Chacun aime son semblable, la jeunesse recherche la jeunesse.

— Bah, bahl j'ai vu maintes fois des vieillards épouser de jeunes femmes. Je vois qu'il faudra que je fasse pour vous la cour à ma fille;

car vous qui êtes toujours au milieu de la fumée dans une escarmouche, vous êtes le galant le moins hardi que je connaisse.

Là-dessus le sergent se leva et quitta l'Eclaireur sans cérémonie pour aller vaquer aux devoirs de son grade.

La conversation qui précède a du instruire le lecteur des projets que Dunham avait conçus en mandant sa fille auprès de lui. Quoique déshabitué des caresses qui la lui avaient rendue si chère pendant les premières années de son veuvage , il avait toujours pour elle une affection profonde , mais peu démonstrative. Il ne voulait pas la contrarier dans SCS inclinations ; mais accoutumé à commander ou à être obéi , sans souffrir ou sans adresser de questions , il était peut-être trop disposé à croire que Mabel épouserait l'homme qu'il avait choisi. Cet homme d'ailleurs était doué de qualités extraordinaires; d'une humeur égale, d'une grande naïveté, fidèle , intrépide et toutefois prudent, riiclaireur était une espèce de type de ce qu'Adam pouvait être avant sa chute. Toujours le premier dans les entreprises légitimes , il n'en avait jamais accepté de déshonorantes. Il inspirait à tous le respect, la confiance et l'admiration. Ce qu'il y avait en lui de plus étrange, c'était le peu d'égards qu'il témoignait pour les distinctions qui n'étaient point basées sur le mérite personnel. Il était par habitude respectueux envers ses supérieurs ; mais il ne craignait pas de blâmer leurs fautes et de juger leur conduite avec une sagacité qui , pour n'avoir pas été développée par l'éducation , n'en était pas moins remarquable. Ceux qui nient l'aptitude de l'homme à distinguer le bien d'avec le mal sans le secours de l'instruction auraient changé d'avis en observant ce rude habitant des frontières. Il avait bien ses préjugés , mais ils étaient tempérés par un infaillible sentiment de justice : il devait à ce sentiment l'inQuence qu'il exerçait même sur les indisciplinés , dont son exemple et ses paroles changeaient les dispositions, et qui se montraient plus traitables quand ils revenaient avec lui d'une expédition.

La fidélité de l'Eclaireur était inébranlable comme un roc ; il mettait la trahison au nombre des choses impossibles. Rarement il battait en retraite devant ses ennemis , et jamais il n'abandonnait un ami qu'à la dernière extrémité. Recherchant naturellement ses analogues, il était lié avec les hommes les plus honorables , et , par un discernement instinctif il choisissait ceux dont les vertus pouvaient le payer de son dévouement. C'était un homme juste et pur, étrauger à l'ambition et aux désirs insensés. Il suivait la pente de ses inclinations, au milieu de la grandeur solitaire d'une nature sublime , sans être détourné de sa voie par les prétendus rafiinements de la civilisation. Il n'oubliait jamais l'Etre tout-puissant dont l'esprit règne au désert aussi bien que dans les cités.

Tel était le personnage que le sergent Dunham avait choisi pour être l'époux de Mabel, et auquel il accordait une prédilection bien fondée. Le vieux soldat ne s'était jamais imaginé que sa fille eût un seul instant l'idée de s'opposer à cette union , et il se voyait déjà l'aïeul d'une petite famille qu'il aimerait à cause du père et de la mère, et qui charmerait le déclin de ses joiurs.

Page 1