CHAPITRE X
Notre intention n'est pas de décrire les phénomènes qui accompagnent un grain sur l'Océan. Un des premiers effets de la bourrasque fut la disparition des passagers , qui allèrent s'enfermer dans leurs chambres respectives. Il ne resta sur le pont que John Eflingham et Paul Blunt. Tous deux paraissaient avoir fait tant de voyages que leur constitution était à l'abri du mal de mer et leur âme exempte d'alarmes.
Les pauvres passagers de l'avant n'étaient pas aussi robustes au physique ou au moral. Ils cherchèrent un refuge dans leur repaire, se repentant sincèrement d'avoir bravé les incommodités et les dangers de la mer. La gentille femme de Davis serait volontiers retournée sur ses pas pour affronter le ressentiment de son oncle , et son époux était dans un si piteux élat, qu'au dire de M. Leach, M. Grab aurait refusé de l'emmener.
— Voilà ce que c'est que d'être marié , dit M. Truck après avoir entendu le rapport de son second. Les célibataires sont moins sujets au mal de mer. La première question que j'adresse à un passager est «elle-ci : Etes-vous marié? Quand la réponse est non , je le regarde comme un bon compagnon qui peut fumer et plaisanter au milieu du vacarme des éléments. Mais s'il est engagé dans les liens de l'hyménée, soyez sûr qu'il sera toute la journée sous les écoutilles, à moins
qu'il ne metle le nez aux dalols ou qu'il ne soit emporté par un coup de vent. Aussi, il faut bien se garder de tomber dans le piège du mariage. ^ oiis , monsieur John Effingham , qui avez eu un demi-siècle poir réfléchir , vous êtes cuirassé contre l'ennemi ; mais vous , monsieur Blunt, hi, hi!... vous pourriez bien vous y laisser prendre... Paul se mit à rire , et ses joues se couvrirent d'une légère rongeur.
— Capitaine , répliqua-t-il , au risque de perdre la bonne opinion que vous avez de moi et même en face de la tempête , j'avouerai que je suis partisan du mariage.
. — S' vous voulez répondre à une de mes questions, mon cher monsieur, je pourrai savoir au juste a quoi m'en tenir sur votre position. Je souhaite qu'elle ne soit pas désespérée.
— De quelle question s'agit-il, s'il vous plaît?
— Avez-vous arrêté vos vues sur une jeune femme? En ce cas , je vous conseillerai de vous soumettre, car il est inutile de lutter contre sa destinée. Savez-vous pourquoi les Turcs sont si fatalistes? C'est à cause du nombre de leurs épouses. J'ai été en Turquie , monsieur , et je connais les mœurs de ce pays Si les habitants tendent le cou au glaive ou au cordon, c'est qu'ils sont toujours prêts ;i se pendre, ou, ce qui revient au même, à se marier. Eh bien! monsieur, avez-vous fait choix d'une jeune dame?...
Ce langage ne dépassait pas les bornes de la plaisanterie to'érée à bord entre bons compagnons ; cependant il excita chez Paul Bli:nt un trouble irrépressible. i\Ialgré son usage du monde, le jeune homme rougit, affecta une grande réserve , et coupa court a la conversation en allant se promener sur une autre partie du pont. L'attention du capitaine fut heureusement portée ailleurs par les nécessités du service, et Paul se flattait d'avoir échappé aux observations, lorsqu'une ombre placée auprès de lui le fit tressaillir. En se retournant, il aperçut John Effingham.
— ...Sa mère était un ange , dit ce dernier d'une voix étouffée. Je l'aime aussi, mais comme un père.
— Monsieur , répondit Paul, j'étais loin de m'altendre à cette remarque de votre part.
— Jaloux comme je le suis de cette charmante créature , croyezvous que je ne me sois pas aperçu de votre passion? Vous êtes deux à l'aimer, et elle mérite votre tendresse. Persévérez! J'ai peu d'influence sur sa résolution ; mais une étrange sympathie me pousse à désirer votre succès. Mon domestique m'a dit que vous vous étiez déjà rencontrés, et qu'Edouard le savait. Mon cousin ne me l'a pas dit , car c'est la discrétion même.
La figure de Paul s'illumina , et sa poitrine parut oppressée. Prenant en pitié sa détresse , John Effingham lui sourit avec bienveillance, et il allait s'éloigner , quand le jeune homme lui saisit la main convulsivement.
— Ne m'abandonnez pas, monsieur John, je vous en conjure, dit-il avec vivacité : votre confiance m'est précieuse ! Je me suis laissé déconcerter parles vaines paroles de ce brave capitaine, qui ne réfléchit jamais; mais dans un moment , je serai plus calme, moins indigne de votre compassion.
— La compassion est un sentiment que je n'éprouverai jamais pour un homme qui réunit autant de qualités que M. Blunt, et je présume que vous ne me croyez pas capable de vous déprécier à ce point. J'ai ressenti pour vous, jeune homme , un intérêt qui n'est pas ordinaire, que ne m'inspirent plus depuis longtemps mes semblables, et qui doit me servir d'excuse. Je soupçonne que vous tenez à vous concilier les bonnes gr'ices de ma petite cousine.
— Vous ne vous êtes pas trompé , monsieur ; qui pourrait ne pas désirer les bonnes grâces d'une femme aussi naïve et aussi instruite à la fois, dont l'éducation et la nature semblent se disputer la possession, d'une femme qui est au-dessus de ses compatriotes par la science , et dont le cœur n'a pas été desséché par les froids calculs de la civilisation européenne ?
John Eflingham ne put se défendre d'un mouvement d'orgueil. Après quelques instants d'hésitation, il adressa à son interlocuteur une question qui le préoccupait depuis quelques jours , et qu'il n'avait pas trouvé occasion de poser.
— Votre franchise m'enhardit , dit-il avec autant de délicatesse que de dignité , j'oserai m'afïranchir des formalités en vous interrogeant sur des faits personnels dont un étranger n'a pas rigoureusement le droit de se mêler. Vous parlez de l'Europe et de l'Amérique de manière à prouver que vous les connaissez également toutes deux.
— J'ai souvent traversé l'Atlantique, et pour un jeune homme, j'ai vu d'une manière inespérée la société des deux hémisphères. Si j'ai tant d'affection pour votre aimable cousine, c'est peut-être parce que, comme moi, elle n'appartient ni à l'un ni à l'autre.
— Prenez garde à ce que vous dites, mon jeune ami; Eve Effingham s'imagine être Américaine de caractère aussi bien que de naissance; simple et dénuée d'artifices , religieuse sans bigotisme , tout entière à SCS devoirs , amie de nos institutions libérales, sans tomber dans les tl;éories impraticables, telle est ma cousine; et vous lui persuaderez dillicilement qu'avec ses perfections et sa connaissance du monde, elle est plus qu'une humble copie du beau idéal qu'elle s'est créé.
Paul sourit en regardant John Effingham, et tous deux demeuréreul
LE PAQUEBOT
convaincus qu'ils ne se npprocliaient pns seulement l'un de l'autre par leur commune admiration pour l'oliiet de leur entretien.
Je sens que je ne me suis pas suflisamment expliqué avec vous ,
reprit le jeune homme après un moment de silence ; mais dans une occasion plus propice, je profilerai de voir." bii'nvcillaiice pour vous parler à cœur ouvert. Le hasard m'a jeté dans le monde s^ns amis, presque sans parents, et j'ignore encore, Uélas! le lanijage de la tendresse !
John Eflingham pressa la main de Paul, et s'abstint de toute allusion, même indirecte, aux affaires formelles du jeune homme. Il savait qu'en Em-ope, des milliers d'individus riches et bien élevés étaient nés hors mariage, ou avaient éprouvé des malheurs de famille dont le souvenir leur était pénible, telle devait être sans doute la position de Paul Dlunt.
Dans ce court entretien, il ne fut question ni de M Sharp ni de son amour supposé pour Eve. Les deux interlocuteurs l'avaient deviné, mais ils hésitèrent d'aborder un sujet aussi délicat. Ils restèrent à causer sur le pont de choses plus générales, et jetèrent les fondements d'une sincère et loyale amitié. Jusqu'alors, Paul avait regardé John Kfliugham avec déhance; mais il le trouvait si difl'érent du portrait qu'il s'en était tracé que la réaction de ses idées contribua à lui inspirer une (dus vive sympathie pour le cousin d Eve. U'aulre part le jeune homme montrait tant de bon sens, de modestie, de jugement, d'instruction prématurée, que le vieui garçon regretta de n'être jias le père d'un pareil fils. Pendant ce temps, le vent augmentait, et au coucher du soleil le capitaine annonça que c'était un grain bien conditionné. Le Muntauk avait dehors sa voile de misaine, son grand hunier au bas ris, une voile d'étai et une de misaine, et un étai d'artimon. L'avant était au sud-sud-ouesl et la dérive considérable. L'Kcume avait gagné plusieurs milles pendant que ses voiles étaient déidoyécs, mais elle avait été obligée aussi de mettre en p.nne, et elle perdit une partie de son avantage. Le Undeniain matin elle était par le bossoir du vent du paquebot, mais le capitaine Truck ne s'en inqiii'.Ua guère, il ne pouvait être abor'é par un pareil temps, et peu lui importait oii pouvait être son persécuteur, jiourvu qu'il eût le temps d échapper après la fin de la lem|iête. Sa position actuelle lui permettait de fuir sous le vent, dès que le temps deviendrait favorable, si l'Ecume ne disparaissait pas au vent, ou par la bordée nord.
Les espérances et les craintes de Truck ne furent communiquées qu'à son second et à son lieutenant , car peu de passagers se montrèrent avant I après- midi du second jour. (Je jour apporta du soulagement à leurs souft'rances physiques, mais il suggéra en même temps de nouvelles inquiétudes. N ers midi, le vent souHla avec une lelle force, et les lames déferlèrent avec tant de violence contre les bossoiis, qu'il fut douteux qu'on pût maintenir le bâtiment sous sa présente voilure. Les lames soulevaient l'avant, se brisaient contre la bordée, et je talent des torrents d'eau sur le pont. Tel est le danger spécial auquel on s'expose lorsqu'on met en panne pendant un grain. Si quelque vague un peu grande surprend le navire dans le creux d'une lame, il peut être jeté de côté ou être balayé jiar la formidable cataracte qui le prend en travers. Les habitants de l'intérieur ne se font pas idée du pouvoir des eaux chassées par la tempête , et ils sont souvent étonnés (les ravages qu'elles font quand ils lisent des récits de naufrages. Mais l'expérience nous montre que les lames entraînent ou détachent de leurs amarres des embarcations, des dunettes, des balustrades et des ancres d'un poids énorme.
Il est avantageux de mettre en panne, puisqu'on expose ainsi au choc des vagues la plus forte partie du vaisseau, et qu'on se maintient aussi près que ]iosil)le de la course désirée, mais il est des moments où celte position devient impossible à garder, et oh il faut nécessairement fuir vent arrière. Le capit.iine Truck le comprit ; plus il restait en panne, plus il avait de chance pour éviter l'Ecume, et moins il s'écartait de la route de JNcxv-York ; mais il n'y avait pas à hésiter. Tout le monde fut appelé sur le ]ionl. Le grand hunier fut hissé, non sans peine ; la voile d'étai d'artimon fut amenée ; on changea les vergues, et l'on mil la barre tout au vent. Ces modifications sont toujours critiques ; pour les accomplir, le capitaine Truck gravit quelques enfléchurcs du grécmcnt de misaine, car il était trop bon calculateur pour présenter au vent une surface comme celle de son corps, dans les haubans de l'arriére. Il examina l'horizon du côté du vent , et altrndit un moment d'intermittence pendant lequel les vagues seraient moins grosses et moins dangereuses que de coutume. Des que l'occasiuii favorable arriva , il fit un signe de la main, et la barre qui était dessous, fut mise tout au vent.
L'anxiéié était profonde, le vaisseau pouvait donner à la bande , et une douzaine d'hommes être emportés en un clin d'œil. John Etlingham et Paul, qui étaient seuls sur le jont, comprirent le péril, et suiv.rinl la manœuvre avec l'intérêt dhoiuincs dont la vie est en jeu. 1) ab ird Us mouvements lourds du navire répondirent mal à l'impatieiico des matelots, puis il cessa de tanguer, et tomba dans l'entre-deux d(S lames, comme pour ne plusse relever. Dans citlc chute , la voile de misaine fil entendre un bruit terrible, et la scCOUjSC qu'elle éprouva euV An coiitie-coup depuis la poupe jusqu'à l'arrière. Le Munlauk se rel'wa , porté par une vague dont la ciête éciinianlc passa heureusem<int sous lui, et les grands mils roulèrent louidumcnt au vent. Le
vaisseau, recouvrant son équilibre, s'élançait à travers la bruine, lorsqu'une nouvelle lame le fra|>pa par le travers, l'entraina sous le vent, et fit incliner les basses vergues jiisqii à la surface de l'eau. Des masses liquides s'abattirent sur le pont avec le bruit sourJ de la terre sur un cercueil. En ce moment le vieux'friick, qui était dans les agrès, la tête nue el les cheveux humides , cria d'une voix de stentor :
— Rentrez les vergues de misaine ! halez à bord les bras de vergue. Tous les matelots se mirent à l'œuvre ; les vergues pressées par une
colonne d'air presque irrésistible cédèrent toutefois avec lenteur, et comme le vent tombait plus perpendiculairement, ou à angle droit sur la surface de la voile, il entraîna la vaste coque avec une puissance égale à celle d'une machine à vapeur. Le Muntauk commença une course furieuse à travers l'Oécan ; et quoiqu'il oflrît la hanche aux vagues , sa vitesse, en diminuant leurs forces, les rendit moins dangereuses. Ses mouvements devinrent immédiatement plus faciles; n'étant plui obligé de lutter contre les lames, mais suivant la même direction qu'elles, il prit une allure qui cessa d'incommoder les voyageurs, et au bout de dix minutes la plupart d entre eux venaient sur le pont pour respirer. On remarquait parmi eux Eve appuyée sur le bras de son père.
C'était une scène terrible que l'on pouvait toutefois contempler maintenant sans danger. Les hommes se rassemblèrent autour de la belle et pâle spectatrice, pour juger de l'impression que produirait sur elle l'aspect de l'Océan. Elle témoigna plutôt de l'admiration que de l'inquiétude.
— Mademoîselle Viefville a promis de me suivre, messieurs, ditelle; comme je suis d'un pays maritime, vous ne devez )>as vous attendre à des transports de ma part; réservez-vous donc pour la Parisienne.
La Parisienne se montra , et elle leva les mains au ciel avec une expression d'étonnement et de terreur.
— Ah ! s'écria-t-elle, voilà qui est décidé ! Si nous nous séparons, nous nous séparerons pour toujours.
— Alors ne nous séparons pas, ma chère demoiselle; pour éviter les dangers de l'Océan, vous n'avez qu'à rester en Amérique; mais ouhliez vos alarmes, et admirez avec moi le panorama.
Il était en elT< t digne d'attention. Les approches de la nuit en avaient augmenté la sublime horreur, et une lumière surnaturelle se répandait sur la cime écumanle des Ilots. On apercevait vaguement à 1 horizon les mâts du croiseur, pareils à des toiles d'araignées , se découpant sur la ligne brillante de l'occident. La vue de la mer en fureur avait tant d'attraits, que le (irèmier quart de la nuit était installé avant que les passagers songeassent à se retirer.