‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 99 sur 280 · CHAPITRE iX · texte numérisé non relu

CHAPITRE iX

Le réveil des vents sur l'Océan est souvent accompagné de signes précurseurs dont l'imagination la plus féconde ne saurait se peindre la sublimité. Dans la circonstance dont il s'agit, la brise qui avait prévalu si constamment pendant une semaine , avait fait place à de trompeuses bouffées de vent, sans puissance et sans continuité, semblant errer çà et là, pour fuir la colère des génies supérieurs de l'air. Les nuages tournoyaient en volutes incertaines ; les plus lourds et lis plus sombres descendaient parfois si bas à l'horizon, qu'on eût dit qu'ils se posaient sur les vagues , pour y chercher du repos. Les eaux elles-mêmes avaient une agitation inusitée; elles ne se suivaient plus en lames régulières, mais elles se redressaient comme de fiers coursiers arrêtés tout à coup dans la carrière. L'instabilité normale de l'océan n'était plus qu'un chaos sans ordre, et souvent sans cause visible. Malgré l'aspect menaçant de la nature, le calme de l'air était encore plus terrible. Le Monlauk offrait un spectacle qui augmentait l'anxiété; ses voiles étaient réduites. 11 semblait avoir perdu l'instinct qui l'avait guidé à travers le désert liquide, et il cédait comme une masse inerte aux oudulaiions de l'Océan. Cependant il était pcul-ètre

plus beau en ce moment qu'en aucun autre, avec ses vergues nues, ses m;its solides et l'ingénieuse complication de sa machine. Il ressemblait à quelque gigantesque gladiateur, debout sur l'arène en attendant le combat.

— Quelle scène extraordinaire! dit avec admiration Eve cramponnée au bras de son père; quelle grande et sinistre manifestation de la nature!

— (^)uoique accoutumé à la mer, dit M. Blunt, je n'ai vu que deux fois ces changements de mauvais augure.

— Ont-ils été toujours suivis de tempête?

— La première fois, il y eut un effroyable ouragan; la seconde, les nuages se dissipèrent, et les malheurs que nous redoutions nous furent épargnés.

— Je souhaite qu'il en soit de même aujourd'hui , répondit Eve ; cependant il y a tant de sublimité dans cet Océan immobile, que j'éprouve le désir de le voir en fureur.

— Nous ne sommes ni dans les mois ni dans la latitude des ouragans, repartit le jeune homme, et il est probable que la destinée ne nous tient en réserve qu'un fort grain de vent qui aura l'avantage de nous débarrasser de notre incommode voisin.

— Je ne désire pas qu'il s'éloigne, reprit Eve, pourvu qu'il ne nous détourne pas de notre route. Une chasse à travers l'Atlantique aurait quelque chose de pittoresque et nous laisserait d'agréables souvenirs.

— En effet, s'écria iM. Sharp, ce serait un incident qui mériterait d'être transmis à la postérité.

— Un pareil exploit n'est pas probable, dit M. Blunt : lorsque deux vaisseaux voyagent de conserve en mer, les grains de vent ont sur eux la même influence que les tempêtes domestiques sur deux compagnons du continent. Rien n'est plus difficile que de maintenir des vaisseaux en vue l'un de l'autre par un gros temps, à moins que les meilleurs ne se mettent au niveau des plus mauvais.

— J'ignore quel est le meilleur et le plus mauvais dans le cas actuel, car notre persécuteur paraît l'emporter sur nous sous quelque rapport, et nous valons mieux que lui sous certains autres. Notre honnête capitaine n'aura donc pas à se mettre au niveau de son adversaire.

M. Truck passait en ce moment, et sans comprendre la phrase prononcée par Eve, il entendit l'épithète dont ou l'honorait.

— Merci du compliment, ma jeune dame, dit-il, je voudrais faire partager vos sentiments au capitaine je ne sais qui, commandant au vaisseau de Sa M;ijesté l'Ecume. C'est parce qu'il ne me croit pas honnête en ce qui concerne l'acquittement des droits d'entrée qu'il m'a suivi jusqu'ici et qu'il m'a détourné de ma route. 11 faudra me donner bien du mal pour reconduire le Monlauk à la maison.

— Et pourquoi, capitaine? demanda Eve; est-il plus difficile de faire voile d'une partie de l'Océan que de l'autre?

— Bien certainement, ma chère dame ! Croyez-vous, par exemple, qu'il soit aussi aisé d'aller de Londres à New-York que de New-York à Londres?

— Sans doute, reprit Eve.

— Eh bien , vous vous trompez. Quant aux obstacles que présente notre position actuelle à l'est des Açores, je vais vous les expliquer. J'ai fait connaître au Monlauk les moindres détours de la traversée au nord, et je suis maintenant forcé de lui enseigner une nouvelle route, comme la porte d'une nouvelle écurie à un cheval rétif.

— Nous comptons sur votre capacité. Mais que signifient ces grands présages? Aurons-nous une tempête, ou ce magnifique spectacle u'estil qu'une vaine menace de la nature ?

— Nous saurons cela dans le courant de la journée, miss Effingham ; rien n'est plus curieux à étudier que les vents, et ne demande un coup d'oeil plus exercé.

— J'en suis convaincue, et je me souviens même qu'un de nos illustres écrivains a dit : « Nous entendons le bruit du vent; mais qui peut dire d'oii il vient et oii il est? »

— Je ne connais pas l'écrivain dont vous parlez, répondit na'ivement M. Truck, mais ce devait être un homme de bon sens, car Yattel luimême ne s'est jamais permis d'expliquer les vents. 11 y a des gens qui s'imaginent que le temps est prédit dans les almanachs; pour moi, je pense qu'il vaut mieux se fier à un bon rhumatisme, uu rhumatisme de deux ou trois ans. C'est un baromètre certain.

A ces mots, le capitaine Truck aspira quelques bouffées de soa cigare et leva les yeux en l'air. Tous les regards suivirent aussitôt la même direction.

— Faites monter le quart d'en bas, dit le capitaine après une longue contemplation, et Eve remarqua qu'il jetait son cigare, quoiqu'il vint de le prendre. C'était une preuve qu'il se préparait à quelque chose de sérieux.

Les matelots furent bientôt à leurs places, et firent un effort pour tourner l'avant du navire au sud. Le calme effrayant de l'atmosphère rendait la manœuvre difficile. Cependant elle réussit, grâce au courant passager qui ressemblait à des soupirs de l'air. Ou ferla toutes les voiles, à lexception des trois huniers et de la basse voile de misaine. Tous ceux qui avaient déjà navigué jugèrent à ces démonstrations que le capil;iiiie s'attendait à une explosion subite de la tempête; mais, comme il ne montrait aucune inquiétude, ils peuscreut qu'il prenait

LE PAQUEBOT

tout simplement des mesures de précaution. Toutefois, M. EHinijham ne put s'empêcher de lui demander s'il existait des motifs immédiats pour accomplir ces préparatifs avec tant d'empressement.

— Vous pouvez le voir par vous-même; regardez, monsieur, et vous aussi, ma clière jeune dame. — L'iionnêtc marin croyait pouvoir se permettre une familiarité ]i,iternclle à l'égard de ses passagi^rcs, en raison de ses fonctions et de ses soixante ans. — Rcg.adtz les nuagrs que vous devez pouvoir comprendre. Ce doivent être des nuages français. Voyez-vous comme ils rapprochent leurs têtes pour comploter ensemble quelques tours de leur façon?

— En effet, répondit Eve, ils s'amoncèlent et se rapprochent en roulant les uns des autres; mais je ne vois point dans leur course de présage caché, de conspiration secrète.

— Qu'en savez-vous? Il se passe là-haut des phénomènes qui nous échappent. Si l'homme ne s'occupait que des choses qu'il comprend, on pourrait retrancher la moitié des mots du dictionnaire. Nous pouvons constater cependant que ces nuages se rassemblent et qu'ils se préparent à partir, puisqu'ils ne peuvent rester ici plus longtemps.

— Et qui va les chasser? demanda Eve. — Faites-moi l'honneur de tourner les yeux au nord-ouest, vous y remarquerez uu vide qui a l'air d'un lion au repos.

— Certainement il y a sur les limites de l'Océan une ligne brillante qui vient d'apparaître. Prouve-t-elle que le vent va souffler de ce côté ?

— Vous l'avez dit, ma chère jeune dame ; ainsi, quand vous ouvrez votre fenêtre, cela prouve que vous allez regarder dans la rue.

— Une jeune personne bien élevée n'ouvre point sa fenêtre , surtout en ville, dit la gouvernante, qui écoutait.

— En ville ou à la campagne, on peut mettre la tête à la fenêtre. Au reste, je ne suis pas juge de ce que les convenances exigent, mais je sais ce que les vents se proposent quand ils entr'ouvrent les volets du ciel. L'ouverture que vous voyez au nord-ouest est un signe certain qu'ils vont se montrer hors de chez eux, bien ou mal élevés.

— Mais, capitaine, reprit Eve, les nuages qui sont au-dessus de nos têtes, loin de s'éloigner, semblent se diriger vers la partie claire de l'horizon.

— C'est dans la nature, mesdames. Un homme qui songe à battre en retraite fait plus que jamais le fanfaron. Il avance d'un pas pour reculer de deux. Vous voyez souvent l'albatros voler vers un vaisseau comme s'il voulait venir à bord, et mettre la barre dessous lorsqu'il est dans les agrès.

Les prédictions du capitaine se réalisèrent bientôt. Au bout d'une demi-heure, tous les nuages se dispersèrent comme des moutons poursuivis par des chiens.

L'horizon s éclaircit avec une rapidité presque surnaturelle, et il ne resta de toutes ces sombres masses de vapeur que des fumées blanchâtres qui semblaient produites par une artillerie cachée. Le craquement des mâts annonça larrivée du vent, dont la force obligea de mettre toutes les voiles aux bas ris. L'Ecume prit les mêmes précautions, et le capitaine Truck commença à désespérer de l'éviter. Il ne voulait pas s'écarter de son chemin en courant plus loin au sud ; aussi prit-il la résolution de gouverner vers les îles et de jeter l'ancre dans un port neutre s'il était serré de trop près.

— Leach, dit-il à son second, le croiseur ne peut nous atteindre avant minuit ; alors la tempête sera à son maximum , si nous avons une tempête, et il n'aura pas envie de mettre en mer ses embarcations. Nous sommes aux environs des Açores, et il faut profiter des circonstances pour tâcher de lui jouer un tour. Quant à offrir le Muntauk en sacrifice sur l'autel de la douane, c'est une humiliation à laquelle je veux me dérober à tout prix , et je ne reculerai que devant un naufrage.

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