CHAPITRE XI
Personne ne se coucha quand la société eut quitté le pont. Les uns échangèrent des paroles incohérentes, Us autres essayèrent de lire, d'autres enfin écoutèrent silencieusement le bruil du vent qui sililait dans les cordages. Eve demeura assise auprès de son père sur un sophu de sa cabine, sans penser à se retirer, à moins que ce ne fut pour prier secrètement. M. Dodge oublia ses projets de comité , et même le désir qu'il avait de cultiver la connaissance de sir Geo ges Teiuplemore. Quant à ce baronnet , il avait la figure cachée entre ses mains, et il exprimait le regret de s'être embarqué. Le mulâtre Sauiiders rompit le morne silence de la compagnie en faisant les préparatifs d'un souper. 11 ne mit qu'un seul couvert pour le capitaine Truck, qui n'avait pas encore dîné. Le maître d'hôtel attentionné counaissait les goûts de son commandant, car il eût été difficile de voir une table mieux garnie, du moins sous le rapport de la quantité. On y voyait du jambon , du bœuf salé , des carcasses de canard, cl des huîtres marinées avec accompagnement d'olives, d'anchois, de dalles, de figues, d'amandes, de raisins, de jmddings el de pommea de terre. (,)uoique le maître d'hôtel ne fût pas dépourvu de goût, il connaissait assez les dispositions de son supérieur pour n avoir rien négligé de ces hors d'œuvre, el il avait disposé son .service de manière à en faire converger tous les rayons vers un centre commun , qui était le fauteuil il bras du patron.
— monsieur Toast, dit le maître d'hôtel à sou adjudant lorsqu'il fut rentré à l'office, vous avez encore plusieurs voyages à faire avant de savoir servir un dîner : tous les plats doivent être à la portée du convive, et les entremets doivent être épars çà el là avec le sel et la moutarde.
— (Ju'entendez-vous par entremets? répondit le sous maître d'iiôlel.
— Un entremets, monsieur Toast, est un morceau léger jeté au milieu d'aliments plus solides. Supposez que le coiuive commence par du porc avant d'entamer le bœuf, il demande à boire, et pendant que je débouche la bouteille , il se rafraîchit avec une aile de canard ou quelques huîtres marinées. Retenez bien cela pour en faire usage au besoin, et sachez vous conformer aux nombreux caprices des passagers. Us en ont d'étranges 1 les uns mangent el se divertissent pendant loiile la traversée, les autres ont un caractère sentimculal it la mer.
— Surtout quand il fait mauvais temps , reprit JL Toast.
LE PAQUEBOT
IS
— Saclii'z discerner aussi, reprit le maître d'hôtel , le rang de ceux que vous servez. Dans notre société actuelle, les Elïmgliam ont le n° I , et sir Georges Teinplemore , en vertu de son titre , mérite le n" 2.
— Cependant, reprit le sous-maître d'hôtel , je m'étonne qu'il n'ait pas retenu une chambre pour lui seul , et qu'il partage la sienne avec cet inventeur de société qu'on appelle M. Do>lge.
— Sir Geor(;cs m'a expliqué tout cela, en m'accordant une gratification d'un souverain , avec promesse d'être plus généreux à notre arrivée. Il va au Canada pour affaires publiques, et il n'a eu qu'une heure pour se préparer au départ. Il était trop tard pour qu'il prît une seule chambre, et son domestique doit le suivre par le prochain navire avtc la plus grande partie de ses effets. Oh ! c'est un homme libéral et distingué !
— Il me semble , dit Toast , qu'il n'est pas au mieux avec les Effingbam.
Saiinders entrouvrit la porte de l'office, et s'apercevanl que tout était tranquille au dehors, il prit dans un (iroir un journal ang'ais.
— !\lon5ieur Toast, dit-il, je dois vous traiter avec une confiance que justifient les fonctions importantes dont vous êles investi. J'ai été témoin aujourd hui d'un petit incident que ce journal me rappelle. M Sliarp et sir Georges Templemore étaient ensemble dans la cabine et celui-ci voulait engager la conversation avec l'a'.ilre, qui affectait un air de hauteur. Eu vérité, monsieur Sharp, lui dit sir Georges, les journaux nous suivent de si près qu'on ne peut respirer sans qu'ils en fdsstnt mention. Je croyais que lout le monde ignorait mon départ pour l'Amérique, et je le vois relaté ici avec de lon^s délai. s. Làdessus, il présenta le journal à M. Sharp, en lui indiquant le paragraphe. Après l'avoir parcouru, M. Sharp laissa tomber la feuille, et dit : En effet, monsieur, c'est très-surpren<int, mais l'impudence est un défaut du siècle. Sir Georges fut si ve\é , qu'il rentra dans sa chambre sans ramasser son journal , je m'en suis emparé , en vertu des principes écris par ^ altel ; vous les connaissez, mon cher Toast?
Là-dessus, les deux chefs de cuisine se mirent à rire aux dépens de leur capitaine ; car , bien que généralement grave , M. Saunders savait rire au besoin.
— Voulez-vous lire le paragraphe , monsieur Toast ?
— C'est inutile, monsieur; ce que vous venez de dire me suffit.
M. Toast , qui était aussi instruit en lecture qu'un singe en arithmétique, se d spensait de cetie manière d'avouer à quel coint sou éJucalion avait été négi gée. Heureusement le maître d'hôiel, qui avait été élevé dans une bonne maison, avait quelques connaisiiauces, et se plaisait à en faire parade. Il lut ce qui suit :
o On annonce que sir Georges Templemore, baronnet, député de Boodleigh, est sur le point de visiter nos colonies d'Amérique, dans l'intention d'étudier les questions qui s'y rattachent. JNous croyons que sir Georges va partir, le 1"^, jiar le paquebot-yole pour Liver(iool , et reviendra à son poste après les vacances de Pâques. Ses gens et ses bagages ont quille Londres hier par la voilure de Liverpool. Pendant l'ab'ence du baronnet , sa campagne recevra la visite de sir Gervais de Brusli , qui compte y faire des parties de chasse ; mais le château de Templemore restera frrmé.
— Pourquoi donc sir Georges est-il ici ? demanda tout naturellement M. Toast.
— Ayant été retenu assez longtemps à Londres, il faillit qi'il \int par celle voie ou qu'il renonçât à son voyage. J'ai eu souvent l'occasion d'observer que ces grands personnages n'en finissent pas, cl que par suite de leur lenteur , des mets qui demandent à être mangés chauds deviennent détestables.
— Saunders !... s'écria le capitaine Truck, qui avait pris possession de ce qu'il appelait son trône dans la cabine. Le maître d'hôul oublia aussitôt Its manières élégantes dont il se targuait et mil la lèle à la porte de l'office pour répondre comme un simple matelot : Oui, oui, monsieur.
— Allons, montrez-moi votre physionomie. Que pensez-vous que Yattel aurait dit d'un souper comme celui-ci ?
— Sans doute que c'était un très-bon souper , surtout par rapport il notre situation.
— Peut-être, car il se trompait comme tous les autres hommes. Allez me préparer un verre de grog, dont je n'ai pas bu une seule goutte de toute la journée. Messieurs , voulez-vous me faire l'honneur de partager mon repas ? ce bœuf n'est pas indigeste, et voici un % critable jambon du Maryland ; on ne manque pas non plus d'étoupe pour garnir les lézardes.
Mais la tempête ôtait l'appétit à tout le monde, et d'ailleurs personne n'était à jeun depuis le matin, comme le capitaine. Monsieiir Lundi, le colporteur, fut le seul qui consentit à prendre un \Lne d'eau-de-vie et d'eau, pour tenir compagnie à M. Truck. Celui-ci se mit à manger sans souci, attaquant tour à tour les différents plais et ne laissant jamais une seule goutte au fond de son verre. C'étiiil (,ependant un homme tempérant, qui ne consommait jamais au dtlà de ce qu'exigeaient les besoins physiques , ou de ce que son esloniuc pouvait supporter. Enfin il arriva aux entremets et commença , suivant son expression , à fourrer de l'étoupe dans les lézardes de son repas.
Eve lavait obicrvé de loin , et jugeant l'occasion favorable , elle
chargea M. Sharp d'aller demander au digne patron des nouvelles de l'ouragan.
— Capitaine, dU M. Truck en s'asseyant auprès du trône, les dames désirent savoir nii nous sommes el comment se comporte le temps.
— Ma chère dame, cria le capitaine pour éviter rentreuiisc d'un ambassadeur, vous devriez prendre, ainsi que mademoiselle Viefville, quelques-unes de ces hnities marinées ; elles sont aussi délicates que vous et dignes d'être offertes à une sirène.
— Je vous remercie , capitaine Truck, et vous prie de m'excuser si je refuse, en vous renvoyant au plénipotenti ire que mademoiselle \iefville a chargé de vous présenter une reipiête.
Elle ne voulut pas dire que c'était elle-même qui avait dépêche M. Sharp.
— Vous voyez, dit celui-ci, que vous devez traiter avec moi.
— Et vous traiter aussi, mon bon monsieur; décidez-vous donc à prendre une tranche de ce jambon. Vous ne voulez pjs , cb bien I je crois inutile d'ii.sisler, mais Valtel lui-même, quoiqu'il fiit moins raisonnable sous le rapport du goût qu'en matière de jurisprudence , aurait décidé qu'après vingt minutes de séance à celte table, on se trouve beaucoup mieux que lorsqu'on s'y est placé.
M. Sharp vit qu'il n'obtiendrait pas de réponse, s'il ne consentait à discourir avec le capitaine.
— Si ce repas, dit-il , est conforme aux règles tracées par Vatel , il doitèlre bien entendu, car c'était le plus célèbre cuisinerde son ppoque.
— Cuisinier ! s'écria le capitaine étonné en regardant fixement son grave compagnon
— Oui, je vous le certifie , il y a eu autrefois un Vatel, qui était au premier rang de l'art culinaire; au reste, ce n'est peut-être pas votre Vatlel.
— Il n'y a pas eu deux hommes pareUs ; mais ce que vous me dites confond mon imagination.
— Si vous en doutez, vous pouvez interroger les autres passagers; demandez à iM.M. Elfingham, ;« Jl. Blunt , à miss Effiugliam , ou mieux encore à mademoiselle Viefville , dont le cuisinier Vatel était le compatriote.
Le capitaine était trop disposé à my-tificr les autres po ir ne pas se méfier d'eux ; mais l'assurance de M. Sharp le convainquit à moitié, et il médita tout en mangeant sur la singulière métaïuo phose de sou oracle en cuisinier. Après avoir avalé cinq ou six anchoix , une douzaine d'olives et des amandes à discrétion , il donna un coup de poing sur la table en annonçant qu'il allait poser la question atix daines.
— Ma chère jeune dame , cria-l-il , voulez-vous me faire l'Iionneur de me dire si vous avez jamais entendu parler d'un cuisier nommé Vatel?
Eve se mit à rire , et les sons argentins de sa voix se mêlèrent aux hurlements de la tempête , qu'on entendait constamment dans la cabine comme un accompagnement de basse ou le bruit lointain d'une cataracte.
— Certainement, capitaine, répondit-elle , Vatel était le premier des cuisiniers , sinon par l'habileté , du moins par le sentiment,
— Et c'était votre compatriote , mademoiselle?
— Assurément, il a laissé plus de souvenirs que tout autre cuisinier frança'S.
— Entendez-vous cela ? dit le capitaine à Saunders , qui se redressait tout fier d'une aussi importante découverte : encore un mot , mademoiselle, ce cuisinier célèbre est-il mort?
— Hélas oui ! comment aurait-il pu vivre avec une épée au travers du corps ?
— Ah! il a été tué en duel, je le parie; il est mort en combattant pour ses principes. C'est la pierre de touche de la loyauté d'un homme, et j'aurai désormais plus de respect pour les opinions. Mousieur Sliarp, prenons un verre de vin à sa mémoire, elle mérite d'être honorée.
Au moment où le capitaine versait le liquide , une masse d'eau considérable , en tombant sur le pont , ébranla tout le bàliment. Un passager entr'ouvril une porte pour savoir de quoi il s'agissait, et le sifflement du vent mêlé au bruit des flots se ht entendre avec plus de force dans la cabine. M. Truck leva la tète , s'arrêta un moment et vida son verre.
— Cet incident me rappelle ma mission, repartit M. Sharp; les dames désirent connaître votre opinion sur l'état du temps.
— Je leur dois une réponse , ne fût-ce que pour les remercier des renseignements qu'elles m'ont donnés sur Vatlel. Qui diable aurait supposé qu'il aurait été cuisinier! Mais les Français ne ressemblent pas au reste des hommes, et la moitié de la nation se compose de cuisiniers.
— Et d'excellents cuisiniers , monsieur le capitaine , dit mademoiselle Viefville. Vatel mourut pour l'honneur de son art ; il se perça de son cpée , parce que la marée n'arrivait pas assez vite pour le dîner du roi.
Le capitaine Truck parut plus étonné que jamais , et se tourna du côté du maître d'hôtel.
— Entendez-vous? s'écria-t-il; combien de fois seriez-vous mort, si vous aviez été percé d'une épée lorsque le poisson venait à manquer ?
— Elle temps.' iuleno;i;!i! M, Sharp.
le
LE PAQUEBOT
— Le temps , mon cher monsieur, est excellent , quoique les lames et les vents soient nialheureusemenl trop forts. Le navire court veut arrière avec la rapidité d'un cheval de course, sans s'arrêter pour prendre haleine , et nous pourrons bien voir les ilcs (>anaries avant la fin de notre voyafje. ]1 n'y a du reste aucun danjjer tant que nous pourrons nous tenir éloij;nc's de la terre, et pour obtenir ce résultat, je vais m'enfermer dans ma chambre , et calculer exactement où nous sommes.
Li-dessus le capitaine souhaita le bonsoir aux passagers , et ses observations lui prouvèrent qu'il élait à l'ouest de Madère ; c'était là tout ce qu'il désirait savoir, car il comptait changer de route à la première occasion favorable.