CHAPITRE XIl
Eve Eninijliam dormit peu , quoique le mouvement du bâtiment fût moins incommode depuis que les vents ne frappaient plus en poupe.
•iv '
— Si le mari no veut pas se rendre, je serai forcé d'emmener la femme i sa place.
Elle était couchée à un pied des eaux rugùssantcs, et elle les entendait si distinctement qu'il lui semblait qu'elles allaient franchir leurs faibles barrières de planches pour envahir le vaisseau. Elle ne put dormir, et pendant deux heures entières elle demeura les yeux fermés, écoutant avec effroi les bruits incessants de la tempête. Les cris mêmes des otiiciers de quart lui semblaient .sortir de l'abîme.
A l'aube du jour, une alarme générale réveilla tous les passagers. Eve s'habilla à la hàle et monta sur le pont. Le capitaine était dans les agrès d'artimon , la têle nue et les cheveux flottants. A une encàl)lurc de distance, et par le travers du Moniauk, était un vaisseau dont la coque sombre , relevée par une étroite ligne de peinture blanche , était percée de larges sabords : c'était l'Ecume.
Le capitaine anglais se trouvait aussi dans les agrès d'artimon, et tenait un iiorle-voix avec lequel il essaya de se faire entendre. Presque en même temps on vit apparaître au-dessus des parapets le pavillon de la vieille Angleterre , avec la croix de Saint-Geor^jes ; mais au moment oii il atteignait le bout du pic, l'étamine se déchira en lambeaux.
— Montrez-leur les couleurs des Etats-Unis , cria le capitaine Truck. Les rayures et les étoiles de l'Amérique flottèrent bientôt à la corne
d'artimon. Les deux bâtiments couraient l'un près de l'autre en ligue parallèle, roulant si lourdement que l'on voyait presque jusqu'à la quille le cuivre étiiicelaut de la corvette. L Anglais essaya de nouveau de se faire enlendre; mais le bruit de l'ouragan rendait toute communication impossible. Le mouvement des flots rapprocha tellement l Hcume du Mottt'.iuk qu'on crut qu'ils allaient confondre leurs agrès et se heurter l'iui contre l'autre. Les plus hardis matelots se cram)ionnèrcnt convulsivement aux cordages.
— Bibord tout! s'écria le capitaine Truck.
— Tribord tout ! dit le capitaine anglais.
Ces deux commandements furent entendus, car il y a des instants oii la voix des marins domine la tempête. Les deux bâtiments se séparèrcnt, et la corvette, dont les bras de vergue trempaient dans l'eau, s'éloigna avec tant de vitesse, qu'au bout d'un quart d'heure, elle était à un mille en avant du Montiiuk.
Le capitaine Truck n'entra pas dans de grandes explications avec ses passagers; mais il dit à son second apri'S avoir allumé son cigare:
— Il y a une minute pendant laquelle je n'aurais pas donné un morceau de biscuit des deux bâtiments et de leur cargaison. Il faut qu'un homme soit enragé pour exposer ainsi ses semblables à propos d'un peu de tabac.
Pendant toute la journée, le Montauk continua à courir vent arrière, afin d'éviter de faire chapelle. On ])assa devant plusieurs îles ; mais le temps ne permettait pas d'y aborder. Le vent avait tourné de telle sorte à l'ouest , que le capitaine appréhendait d'aller se perdre sur la côte d'Afrique, s'il était obligé de fuir ])lus longtemps devant la tempête. Heureusement, vers minuit, elle commença à se calmer. Le xent soufflait encore d'une manière effrayante, mais il était moins constant; et il y avait des intervalles d'une demi heure oii le navire avait pu sans inconvénient porter beaucoup plus de toile. Sa vitesse diminua proportionnellement, et aux premières clartés de l'aurore, la vigie placée dans les hunes, après un examen long et attentif, constata qu'elle n'apercevait aucune terre à l'est. Quand le capitaine Truck fut certain de ce fait important il demanda un charbon pour allumer son cigare, et se mit à reprocher à Saunders le mauvais café qu'il lui avait servi pendant le coup de vent.
— Donnez-moi quelque chose dbc bon ce matin, monsieur, dit-il d'un ton aigre; rappelez-vous que vous êtes dans le voisinage du pays de vos ancêtres, et que vous êtes tenu de vous y bien comporter. Si vous représentez encore votre lavasse, je vous mets à terre, et je vous laisse courir tout nu pendant un été avec les singes et les orangsoutangs.
Le capitaine Truck. plonge dans unf sombre rivcrio, se promenait seul sur le pOTt.
— J'essaie toujours de me rendre agréable à mon commandant, répondit le maître d'hôtel, et à tous ceux avec lesquels j'ai le bonheur de naviguer; mais le café, monsieur, ne peut être parfiit dans un pareil temps. Le vent lui retire son parfum, pendant que j'ai llmuneur de le préparer. Quanta rAfrirpie, capitaine Truck, je me flatte que vous m'estimez assez pour croire que je ne suis pas f.iit pour me compromettre avec les misérables habitants de cette contrée sauvage. J'ignore si mes ancêtres sont venus de cette partie du monde; mais s'iis l'ont jamais habitée, ma profession et mon éducation me placent au-dessus d'eux. Je ne suis qu'un pauvre maître d'hôtel; mais veuillez vous rappeler que votre grand Vattel n'était qu'un cuisinier.
— Que le diable l'emporte, Leach ! Je crois que cette idée lui a tro'iblé la cervelle et lui a fait faire de mauvais café. Supposci-vous
Paiid. Typographie Flou frères, rue Garaocière, t.
qu'il soit possible que ce savant jurisconsulte n'ait été qu'un cuisinier? Ces dames ont voulu se moquer de moi. Retournez à l'office, monsieur, et n'oubliez pas que l'ouragan est passé et que nous déjeunerons tous aujourd'hui.
.Saunders, qui était accoutumé à de semblables sorties, alla se remettre à l'œuvre et fit sentir à M. To.ist le ricochet du mécontentement du capitaine. Ce dernier ne pouvait rester longtemps de mauvaise humeur, et il fut promptement égayé par l'idée que la tempête tirait à sa fin. 11 avait achevé son troisième cigare et donnait l'ordre de larguer les ris de la voile de misaine et de la grande hune, quand, pour la première fois depuis la matinée , tous les passagers vinrent respirer l'air sur le pont.
— Bonjour, messieurs, leur dit-il ; nous sommes plus près des côtes de la Guinée que je ne le voudrais; toutefois nous avons l'espoir d'achever notre traversée en trente ou trente-cinq jours. La mer est tranquille, et nous sommes débarrassés de l'Ecume, qui doit se trouver actuellement sur les sables
du grand désert de Sahara.
— Il faut espérer qu'elle aura échappé à cette cala- "~ ^ mité, dit Edouard Effingham.
— C'est possible, mais le vent a tourné au nord-ouest ; le cap Blanc n'est pas à cent lieues de nous, et au train dont il allait, l'Anglais qui parlait avec un porle-voix pourraitbien philosopliersur les débris de son vaisseau, à moins qu'il n'ait eu le bon esprit de prendre le large.
On exprima le désir que l'Ecume fût saine et sauve, et toutes les figures s'épanouirent quand la chute successive des voiles démontra que le danger était passé.
L'état de l'atmosphère permit bientôt de larguer toutes les voiles.
Toutefois la mer était encore agitée ; le Montauk se gouvernait difficilement ; il était exposé aux dangers qui surviennententrele moment oit cesse la tempête et celui où un nouveau vent se déclare. Les lames inondaient le pont par intervalles, et de violentes secousses mettaient à l'épreuve les mâts et le gréement.
— Soyez prudent , dit le capitaine à Si. Leach avant d'aller déjeuner ; je n'aime pas ces nouveaux haubans que nous nous sommes procurés à Londres ; la force du vent les a tordus, et ils tirent trop sur les vieux agrès.
Donnez-leur un coup d'œil quand l'équipage aura déjeuné ; faites attention à la barre , et dégagez le navire du creux des lames.
Après avoir réitéré ces injonctions , le capitaine descendit pour juger en dernier ressort le café du mulâtre Saunders. Une fois sur son trône, au bout d'une longue table, il se mit à se restaurer avec un lèle qui l'abandonnait rarement. Il venait de goûter le moka et d'adresser une semonce au maître d'hôtel, quand le battement des voiles annonça que le vent tombait.
— Voilà de mauvaises nouvelles ! dit le capitaine Truck en écoutant le bruit de la toile contre les mâts. 11 est dangereux pour un vaisseau d'agiter ainsi ses voiles lorsque la mer est forte; mais cela vaut mieux encore que le désert du Sahara. Ainsi , ma chère jeune dame, permettez-moi de vous recommander une tasse de ce café, que M. Saunders a soigné ce matin , de peur d'aller tenir compagnie aux orangs-outangs.
Une secousse du Monlauk fut suivie d'un bruit pareil à l'explosion d'un fusil. Le capitaine Truck se leva, et s'appuya sur une main, dans l'attitude de l'attente et de la réflexion. Le vaisseau roula; plusieurs détonations semblables retentirent ; de gros cordages se cassèrent, et l'on entendit un craquement si horrible, qu'on eût dit que les cieux, s'abattaient sur le navire. La plupart des passagers fermèrent les yeux et quand ils les rouvrirent, M. "Truck avait disparu.
Il est inutile de décrire le désordre qui régna dans les cabines. Eve
Matelots du paquebot If Monlauk
maîtrisa son effroi ; mais mademoiselle Viefville trembla au point d'avoir besoin de l'assistance de M. Effingham.
— INous avons perdu nos mâts, dit froidement John Effingham; cet accident ne peut être très-dangereux; mais il prolongera pc it-ètre la traversée de six ou sept semaines, et nous aurons l'inappréciable avantage de faire plus ample connaissance avec nos compagnons de voyage.
Eve lança un regard suppliant à son cousin, dont les yeux s'étaient portés involontairement sur MM. Dodge et Lundi, objets de son antipathie. Ses paroles avaient révélé la catastroiihe aux passagers, qui s'élancèrent aussitôt sur le pont.
John Effingham ne s'était pas trompé. Les nouvelles manœuvres exécutée pendant la tempête n'avaient pas supporté seules le tirage causé par le roulis du Montauk. Les cordages s'étaient rompus, et le grand mât s'était fendu dans un endroit oii son aubier avait un défaut jusqu'alors inaperçu. En tombant de côté, il avait endomm.igé le ton de misaine et abattu complètement le mât d'artimon. Bref , de tout le
labyrinthe de cordages, d'espars et de voiles qui avait naguère embarrassé le pont du Montauk , il ne restait que le mât de misaine mutilé, la vergue et la voile de misaine. Tout le reste encombrait le pont ou ballottait au dehors contre les flancs du navire.
La figure rouge et hàlée du capitaine exprima d'abord l'inquiétude; mais opposant le courage au malheur, il ordonna à Saunders de lui apporter un charbon avec lequel il alluma un cigare.
— Que le diable emporte cette complication ! dit-il à M. Leach. Débarrassez le navire des débris, et empêchez tous ces bâtons de percer nos planches. J'ai toujours eu l'idée que ce fournisseur de marine auquel nous avons eu affaire à Londres était un fripon...
Coupez, charpentier, et délivrez-nous de tous ces débris!...
La tâche fut bientôt accomplie, et M. Truck, malgré son sang-froid , ne put s'empêcher de regarder tristement les bras de vergue , les barres traversières , les élongies, les hunes , qui s'élevaient sur la crête des lames ou disparaissaient entre les vagues comme des baleines qui prennent leurs ébats; mais l'habitude rend le marin philosophe, et le capitaine n'était pas homme à s'affliger longtemps d'un malheur irréparable.
Le Monlauk ressemblait à un arbre dépouillé de ses branches ; toute sa gloire s'était évanouie. Le mât de misaine , encore debout, était brisé au ton, et le capitaine Truck regrettait que cet accident eût détruit la symétrie de ce mât dont l'excellence lui était démontrée.
— Enfin, dit-il à Eve , qui était venue contempler cette scène de désolation, tout ce que je demande, c'est d'être délivré des vents d'ouest pendant deux ou trois semaines, et je vous promets de vous conduire en Amérique avant Noël. Je ne pense pas que sir Georges tue cette année beaucoup d'ours blancs dans les montagnes Rocheuses; mais il lui en restera davantage pour une autre saison. Quoique je n'aie de voilure qu'à l'avant , j'espère encore n'avoir pas la douleur d'apercevoir les côtes d Afrique.
— En sommes-nous loin ? demanda Eve , qui comprenait les dangers qu'oft'rait une plage inhabitée et sans port ; j'aimerais mieux être dans le voisinage de toute autre terre que l'Afrique.
— Surtout de l'Afrique qui est entre les Canaries et le cap Blanc; toutes les fois que les Arabes de ce pays trouvent un chrétien , ils le font monter sur un chameau et trotter pendant des cenlainei de milles sous un soleil ardent, en lui donnant pour nourriture une espèce de hachis qui ôlcrait l'appétit même à un Ecossais.
— Et vous ne nous dites pas si nous sommes loin de cette teris maudite . mnn-'eur Iç capitaine? demanda mademoiselle Viefville.
ta
LE PAQUEBOT
— Vous le saurez dans dix minutes , mesdames , car je vais observer la longitude.
— l'A nons jiouvons compter sur l'exaclitude de vos renseignements?
— Je vous le j;aranlis, foi d'homme cl de marin.
Les dames (;ardèrent le silence, pensant que M. Track faisait ses calculs. Quand il eut fini , sa figure était encore souriante , mais il y avait une légère inquiétude dans ses yeux.
— Eli bien ? dit Eve.
— Le résultat n'est pas aussi satisfaisant que je l'aurais désiré. Nous sommes à un degré de la côte; mais comme le vent est à peu près tombé , nous jiouvons espérer une saute qui nous écartera du continent. iMaintt'iiant que je me suis expliqué fraiicliement avec vous , permettez-moi de vous demander le secret ; car s'ils savaient à quoi s'en tenir, mes gens rêveraient de Turcs, au lieu de faire leur besogne.
11 n'était pas diflicile de voir que le capitaine n'était guère enchanté de lu position du bâtiment. N'ayant pas de voiles d'arrière , il ne pouvait gagner au large , surtout avec la grosse mer, qui roulait toujours du nord-ouest. «Son but était de gouverner vers le cap Vert , oii il pourrait réparer ses avaries, et il com|itait dans celte direction rencontrer les vtnls alizés. Il aurait désiré être d'un degré plus loin au sud ou à l'ouest, parce que les vents prédominants de cette partie de l'Océan souillaient du nord-est; mais il n'était pas aisé de froncbîr cette distance avec une voile de misaine, la seule qui lui restât.
On tenta quelques-uns des expédients auxquels les marins ont recours en pareil cas. Des mâts de fortune furent apposés, et M. Leacli parvint ii hisser tant bien que mal une bonnette basse et une espèce de voile délai. A l'aide de ce supp ément , le Minlauk mit le cap au sud, ayant une brise légère à l'ouest. Les lames diminuèrent vers midi ; mais on n'avançait que d'un mille par heure, et c'était bien peu pour un navire qui avait une si longue route a faire , et qui longeait une cote inhospitalière ; aussi le cri de : Une voile !... fut-il accueilli avec une allégresse générale.
L'étranger gouvernait au sud-est, dans le même sens que le Montauk; mais la brise était si f ilile que, suivant le capitaine Truck, il ne pourrait être à la portée de la voix qu'à la nuit tombante.
— Ce doil-clre l'Ecume, dit-il ; elle a eu plus de cl^nce que nous, avec sa voilure légère. Qu'il s'agisse de contrebande ou de créances , elle nous lient eiiliii , et nous aurons la consolation d'être conduits par elle à Portniioiilli , ou dans n'-niporte quel autre port chrétien. Nous lui avons montré ce dont un fond de chaudière était capable; laissons-nous maintenant renioquer au vent par ce i;énéreux antagonisle : re sera conforme aux principes de Vatlel, ma chère jeune dame.
— En ce cas , dit Eve , ce sera un généreux adversaire , et si nous avons mauvaise opinion de son entêtement, nous pourrons louer son humanité.
— E'es-vous bien sûr que cet étranger en vue soilla corvette? de- >aan<l.< P..ul iilunt.
— Il n'tu peut être autrement. Il y a peu de vaisseaux sur la côte d'Afrique, et nous savons que l'anglais doit être quelque part sous le vent; j'avoue pourtant que je le croyais un peu plus loin, occupé à maigrir au milieu des mabométans.
— Je ne crois pas que ci s voiles de perroquet aient la symétrie de celles d'un vaisseau de guerre.
Le capitaine Truck regarda fixement le jeune homme , et tourna en- Buite les yeux vers lobjel dont il était question.
— A ous avez raison , reprit-il après un moment d'examen, et je reçois une leçon d'un homme as-scz jeune pour cire mon iils. Evidemment l'étranger n'est pas un croiseur, et comme il n'y a point de port dans celte latitude, ce doit être quelque marchand qui î fui comme nous devant la rafale.
Le jironoslic du patron se trouva exact; vers neuf heures du soir, le bâtiment étranger vint à portée de la voix, et masqua sa grande voile de hune. C'était un américain qui venait de porter des approvisionnements à l'escadre de la Méditerranée , et qui se rendait sur lest de Gibraltar à New-York. Le coup de vent l'avait surpris à l'ouest de iMadère , et l'avait obligé de courir devant le vent après avoir inutilement résisté. Suivant le récit des otticiers, l'Ecume devait être perdue sur la côte
Le bâtiment de transport avait par bonheur des tonneaux d'eau fraîche. Le capitaine Truck , qui craignait que la prolongation de son voy.ige épuisât ses provisions , négocia pendant la nuit pour faire admettre à bord les passagers de l'avant et quelques-uns de ceux de la cabine. On leur proposa le lendem.iiii de profiter de l'occasion , et la plupart échangèrent avec joie un navire démâté pour un autre qui avait au moins tout son gréement. Quand les dispositions nécessaires curent été prises , l'étranger mit à la voile en gouvernant au nordouest , et le Monlauk continua lourdement sa route vers le sud , dans l'espérance d'atteindre les parages des vents aliïés, et de se reposer dans une des îles du cap Vert.