‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 103 sur 280 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La situation du Moniauk parut plus désolée que Jamais , après le départ de tant de passagers. Tant que ses ponts avaient été encom-

brés, il avait régné à bord un air de vie; maintenant qu'il était presque désert, ceux qui restaient voyaient l'avenir so'is de plus somlires couleurs. C'étaient les Efliiigham , M>L Sharp et Blunt , sir Georges Teiiiplemore , M. Dodge et M. Lundi. Edoii.ird Elïingham n'avait pu se résoudrcà braver- les incommodités d'une cabine étroite et mal construite. Il n'avait pas voulu surtout exposer Eve et mademoiselle \ iefville à une situation qu'il aurait trouvée admir.ible cent ans auparavant, et qui était celle de tous les voyageurs au commencement de ce siècle. MM. Sharp et lîlunt avaient exprimé le désir de partager son sort, ce qui revenait à dire indirectement qu'ils voulaient partager le sort de sa fille. John Elhngham n'avait pu songer à se séparer de son cousin; mais si on l'avait écoulé, l'étranger aurait pris le Monlauk à la remorque. 11 avait formulé ce projet, qu'on avait fini par rejeter après de longues délibérations. Les deux rapitaines avaient pu s'accorder sur la route à suivre , et celui du bâtiment gréé avait /ait entendre qu'il réclamerait une prime de sauvetage que le capitaine Truck n'admettait pas.

M. Lundi avait été retenu à bord du Montauk par sa prédilection pour la cuisine et les liquides dont il espérait prendre plus amplement .sa part désormais.

Sir (ieorges Templeraore était allé visiter le bâtiment de transport ; mais il avait reconnu qu'il y serait trop à l'étroit, et qu'il ne pourrait y ranger convenablement ses nombreux habits , ses trente-six paires de culoltes, ses rasoirs, ses pistolets et autres curiosités qu'il aimait <i étaler et qu'il contemplait du matin au soir. Quant ii M. Dodge , il avait tenté pendant la nuit de former une coalition pour demander en masse l'abandon du vaisseau. 11 s'était ensuite adressé ii sir Georges en particiilii r, et avait employé toute son éloquence pour le détenniner à partir ; mais n'y pouvant réussir , il avait lui-même annoncé l'intention de rester.

— C'est uniquement par amitié pour vous, dit M. Dodge au baronnet , que je renonce à l'espoir d'arriver tn Amérique avant les élections d'automne.

Ce n'clail pas là précisément la véritable raison. Quoique républicain, M. Dodge était tout fier d'avoir pour compagnon de voyage un baronnet anglais. H avait bien voyagé ou cru voyager en dil gence avec quelques comtesses, mais jamais il n'avait eu le bonheur de vivre en tèle à-tète avec un baronnet! 11 resia donc à bord du Munlauk , plutôt i|ue de lâcher sa proie aristocratique , qu'il comptait montrer avec orgueil à ses amis de New-York. Il suppo-sait d'ailleurs aux Effingham, à l'égard de sir Georges, des sentiments d'envie dont il était bien aise de s'assurer.

L'innocente famille ne se doutait guère qu'elle occupait les pensées de M. Dodge. En montrant de l'anlipathie pour la société d'un pareil homme tlle obéissait simplement à ses inclinations et à ses goûts cultivés. Elle ne se sentait disposée à répondre par aucune avance aux efl'orts qj'il faisait pour être admis dans son iulimité.

Réduit à ce petit nombre de passagers, le capitaine Truck vit avec douleur le vaisseau étranger disparaître à l'horizon. Dans le cours de sa vie aventureuse , il avait essuyé bien des revers , mais jamais, depuis qu'il commandait un pa(|uebot , il n'avait été forcé de réclamer l'assistance d'un tiers pour conduire ses passagers à leur destination. Il trouvait cette nécessité humiliante, et il soupira à plusieurs reprises pendant toute la journée en fumant deux fois plus de cigares que de coutume. Lorsque le soleil illumina de ses derniers feux les vapeurs de l'horizon, il appela alors Saunders sur le gaillard d'arrière.

— Que le diable emporte notre position, monsieur le miiîlre d'hôtel 1

— Elle pourrait être nuilleure, monsieur. Je souhaite seulement que notre provision de beurre dure jusqu'au terme du voyage.

— Si elle s'épuise, je vous réserve une place dans la ]irisun d'Etat.

— Mais, capitaine, il y a fin à tout, même au beurre. A otre Vatlel, qui était cuisinier, en couviendrail lui-même.

— Ecoutez , Saunders , si vous vous permettez de dire en ma présence que Vatlel a été dans la cuisine , je vous mets à terre , oii vous vous amuserez à faire cuire de jeunes singes pour votre dîner, .le vous ai vu à bord de l'autre navire , monsieur ; comment les passagers y seront-ils traités?

— Atrocement, monsieur, je vous en donne ma parole. Croiriez-vous que le maitrc d'hôtel ; un nègre, qui a des boucles d'oreilles, une chemise de flanelle ronge, et pas la moindre éducation! Et puis, il n'y a qu'une cambuse et une batterie de cuisine.

— Alors les passagers de l'avant seront traités aussi bien que ceux de l'arrière?

— Et les passagers de l'arrière aussi mal que ceux de l'avant. Pour ma part, j'admire la liberté et l'égalité.

— Vous direz pourquoi à M. Dodge , qui saura vous convertir, l'uis-je vous demander si vous vous rappelez quel jour de la semaine nous sommes?

— Ce sera demain dimanche , capitaine, et je regrette que nous ne soyons pas à même d'implorer pour notre salut les prières de l'Egli-sc.

— Si c'est demain dimanche , c'est aujourd hui samedi, à moins que le dernier coup de vent n'ait dérangé le calendrier.

— Votre observation est parfaitemenl juste , capitaine , tout le monde conviendra qu'il n'y a pas de navigateur meilleur que vous.

— C'est possible , repartit le capitaine d'un air sombre ; mais je suis

LE PAQUEBOT

bien loin de New-York, et bien près du pays de votre aimable famille. Pour me faire oublier mon malheur, ayez soin de me préparer ce soir quelque chose de réconfortant.

— Comptez sur moi, monsieur, dit Saunders, et il courut à ses fourneaui. Le capilaine donna ses ordres à M. LeacU pour la nuit, fit planter un hunier de rechanije dans le tronçon du grand mât , et recommanda de donner du grog aux matelots, en l'honneur du samedi soir : lui-même invita les passagers à se réunir autour d'un punch délicieuï.

— Messieurs , leur dit-il en les servant, il y a sur lOccan des bâtiments mieux gréés que le nôtre ; mais on trouve peu de quilles plus solides , de cabines plus commodes et de meilleures sociétés. Maintenant que nous sommes débarrassés de notre ombre importune, je me flatte de l'espoir de vous débarquer tous sains et saufs à New-York. Que notre premier toast soit à Iheureuse fin d'un voyage qui a eu de si désastreux commencements.

M. Dodge, sir Georges et M. Lundi répétèrent consciencieusement la phrase ; mais les autres convives se contentèrent de saluer en buvant. Le début d'une scène de plaisir est toujours triste et contraint, et le capitaine eut quelque peine à amener ses compagnons au point où il désirait les voir. Quoique Eve et sa gouvernante eussent refusé de prendre place à table , elles consentirent à se mettre dans un endroit d'oii elles pouvaient être vues et prendre part de temps en temps à la conversation.

— Mesdames , dit le capitaine , bien que célibataire , je ne me trouve jamais avec la jeunesse sans donner des conseils de mariage. Plus d'un homme qui en était l'ennemi quand il est venu à mou bord a débarqué converti.

Eve avait trop de dignité réelle pour souffrir qu'on entamât devant elle une dissertation sur l'amour, et les assistants comprenaient trop bien son caractère pour se prêter aux plaisanteries du capitaine; aussi n'eurent-tUes pas de suite.

^Ne sommes-nous pas déjà dans les parages des xvents alizés? demanda Paul Blunt, afin de changer de conversation. J'ai toujours rencontré ces vents sur la côte , à la hauteur de 25 ou 20 degrés, et je crois que nous sommes à 24 , d'après votre estime de ce jour.

— On voit que vous avez déjà fait la route , repartit le capitaine : je m'en suis aperçu à la manière dont vous avez posé le pied sur l'échelle du bord en sortant du canot : vous n'étiez pas là comme un perroquet sur son bâton ; mais vous aviez le pied ferme et l'air assuré. Votre présente observation prouve que vous savez oii le navire doit être. Nous nous trouvons en efl'it sur la lisière des moussons , au large du grand désert , et avant vingt-quatre heures je m'attends à voir nos ponts tout blancs de sable.

— Est-ce un phénomène ordinaire ? demanda Edouard EÛingham.

— Il est fréquent, lorsqu'on est près de la côte d'Afrique , qui doit être éloignée d'environ vingt ou trente milles.

— Je noterai ça dans mes impressions de voyage, s'écria M. Dodge en tendant son verre.

— A propos, dit AL Lundi, vous nous aviez promis de nous en faire connaître quelques fragments ; voici le moment de vous exécuter.

— M. Dodge a l'intenlion de les publier, dit M. Sharp d'un air malin, et ce s-erait ptut-ètre diflorer sou œuvre.

— Monsiiur, dit i\L Dodge, je puis sans inconvénient vous communiquer nioii travail , car il se compose moins d'anecdotes que d'observations générales. Saunders , allez chercher le manuscrit que vous trouverez sur la planche de noire chambre , auprès de la boite de cure-dents brevetés de sir Georges... \ oici le livre, messieurs et mesdames ; je vous prie de remarquer que j'ai enregistré les idées à mesure qu'elles me venaient et sans chercher à les mûrir. Voulezvous quelques notes sur Paris ou quelques essais sur les bords du Rhin ?

— Oh ! de grâce , monsieur , ayez la bonté de ne pas oublier Paris? dit mademoiselle Viefville.

M. Dodge salua gracieusement , et parcourant les pages de son journal , il débarqua au cœur de la grande cité. Après avoir toussé préalablement , il se mit à lire d un ton didactique qui montrait combien il attachait de valeur à ses observations.

— Déjeuné à dix heures , comme de coutume , heure que je trouve inconvenante et contraire à la raison , et qui serait généralement désapprouvée en Amérique. Je ne m'étonne pas qu'un peuple soit immoral et dépravé dans ses mœurs, quand il prend ses repas à des heures aussi indues. J'attribue la corruption de la France aux époques du jour où l'on prend sa nourriture.

— \ oilà une drôle d idée ! s'écria mademoiselle Viefville en français.

— Où l'on prend sa nourriture, répéta M. Dodge , qui s'imaginait que cette exclamation involontaire était un hommage rendu à ses sentiments. L'usage de prendre du vin à déjeuner doit être une des raisons qui habitue les femmes à boire à l'excès.

— JMais, monsieur !

— \ ous voyez que mademoiselle met en question l'exactitude de vos assertions? dit M. Blunt, que la folie de 1 auteur divertissait.

— J'ai les meilleures autorités, je vous le garantis; sans cela je n'introduirais pas une accusation aussi grave dans un ouvrage de cette importance. J'ai obtenu mes renseignements d'un Anglais qui a de-

meuré douze ans à Paris , et il m'a affirmé que beaucoup de femmes à la mode de cette capitale menaient une vie très-dissipée.

— A la bonne heure; mais elles ne boivent pas.

— Après déjeuner, poursuivit M. Dodge, j'ai pris un fiacre, et je me suis rendu aux Tuileries. Le roi et la famille royale partaient pour Nully.

— Pour où? demanda mademoiselle Viefville en français.

— Pour Neuilly, répondit Eve tranquillement.

— Pour Nully : Sa Majesté est montée à cheval précédant son illustre famille et tout le reste de sa noble compagnie. Le roi portait un habit bleu, un cordon rouge et un chapeau galonné.

— Ceci est exact.

— Je lui ai fait une révérence avec toute la dignité d'un républicain, et il m'a répondu par un gracieux sourire. Louis-Philippe d'Orléans, qui gouverne la France depuis six ans, est un homme d'un extérieur imposant, qui a toute la physionomie d'un roi , quand il est en grand costume. Il monte à cheval avec grâce et avec dignité, et son air est aussi grave, aussi solennel que celui d'un maître d'école.

— Par exemple !

— Oui, mademoiselle, l'exemple est bien choisi. Il est conforme à la simplicité de la personne royale. Je me trouvais dans la foule auprès d'une charmante comtesse, qui parlait anglais, et qui me fit l'honneur de m'inviter à lui rendre visite à son hôtel dans le voisinage de la Bourse.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit mademoiselle Viefville en français.

— Après avoir promis à ma belle compagne d'être exact, je me rendis à Notre-Dame, église dont l'architecture m'a paru présenter un caractère général d'impiété et d'irréligion. L'idolâtrie et t'eau bénite y abondent. Combien j'ai ri'mercic la Providence de m'avoir fait nailre de ces hommes vénérables qui se sont retirés au désert plutôt que d'abandonner leur foi ! L'édifice est de moins bon goût que les plus vulgaires églises d'Amérique.

— Est-il possible? dit madame Viefville. John ElVingham haussa les épaules.

M. Dodge continua sa lecture; il rendit compte de sa visite au père La Chaise, dimt il vantait la simplicité aémocr.itique. Il parla du musée, oîi il avait vu des chefs-d'œuvr,^, mais qui égalaient à peine, selon lui , les essais d'un certain Coiley , qu il .nMit connu aux El.ils- Unis. Il critiqua la musique du gran.l Opér.i , qu'il trouvait inférieure à celle des concerts américains. Il aurait lu juscju'au bout son volumineux manuscrit, si le capitaine Truek ne lui avait fait observer que l'heure était avancée , que le bol de punch était vide, et que les dames avaient besoin de repos.

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