‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 104 sur 280 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Tout le monde eut bientôt les yeux fermés, h l'exception de l'homme qui tenait la barre. Ce digne marin était lui-même si fatigué, q l'il s'affaissa plusieurs fois à son poste. En dételles circonstances, il n'est pas siir(u'enant que la cabine ait été réveillée le lendemain par l'inquiétante nouvelle que la terre était proche.

On courut sur le pont, et l'on vit distinctement, à deux milles du Montauk , la redoutable côte d'Afrique. Elle présentait une longue ligne de monticules sablonneux avec un arrière-plan de montagnes au nord-est, quelques baies dentelaient la côte. Quelques rocnerj se montraient par intervalles, et tout le paysage avait un caractère de sauvagerie, de sécheresse et de stérilité. Les passagers contemplaient depuis quelques minutes ce spectacle de désolation, quand un cri s'éleva de l'avant:

— Une voile!

— De quel côté ? demanda le capitaine Truck d'un ton sévère , car l'aspect de cette plage dangereuse l'avait mis de mauvaise humeur.

— Par la hanche de bâbord et à l'ancre.

— Il est à la côte! s'écrièrent quelques matelots.

La lunette servit à constater la vérité. A environ une lieue à l'arrière du paquebot américain, se dressaient les mâts d'un vaisseau dont la quille reposait sur les sables. Il devait évidemment avoir fait naufrage; on crut d'abord que c'était l'Ecume, mais le capilaine Truck fut d'un avis contraire.

— A en juger par sa construction, dit-il, c'est un suédois ou un danois. 11 a une carcasse solide et massive, qui s'élève à sec du milieu des sables, comme si elle avait été bâtie dessus. Il ne parait pas avoir été crevé dans son fond, et presque toutes les voiles sont encore à leur place. On ne voit pas à bord un seul être vivant! Ah! voici des tentes de toile sur la côte avec des ballots de marcliandises! L'équipage aura été fait prisonnier et emmené dans le désert, ce qui doit nous avertir qu'il faut alarguer. Donnez un coup de siillet, monsieur Leach, et dressez vos bigues, pour que nous placions nos mâts de forlune. Faute de voiles d'artimon , la moindre brise nous jetterait à la côle.

Pendant que l'équipage achevait le travail qu'on avait commencé la veille, le capilaine Truck et ses passagers examinèrent avec attention le bâtiment naufragé, lis supposèrent qu'il avait éc'ioué pendant le dernier coup de vent , et qu'il avait été pillé par les indigènes.

LE PAQUEBOT

Comme l'équipage était trop occupé pour aller pousser une reconnaissance, MM. Blunt, Sliarp et leurs domestiques, ainsi que M. Lundi, offrirent de monter une embarcation, et d'aller procéder de plus près à une enquête. Le capitaine Truck se mit k la tète de Teipédition , après avoir étudié un moment les causes de sa position actuelle. Le Montauk avait sans doute été porté vers la terre par un courant qu'il avait pris au large, et l'effet de cette imperceptible dérive n'avait pas été remarqué par les matelots. Toutefois, l'on pouvait encore éviter d'échouer, en tenant le cap au large, et à la faveur de la brise légère qui venait du continent.

Le Montauk avait trois embarcations : la chaloupé qui était a sa place ordinaire entre la misaine et le grand mât, un canot et un cutter. Il était presque impossible de mettre la première à l'eau, à cause de la mutilation du grand mât, mais les deux autres pendaient auï daviers de chaque côté, et pouvaient être facilement descendues. On les mit à la mer; on y plaça de l'eau, des provisions et des armes, quoique la côte observée à l'aide de longues vues n'offrît aucun indice de la présence d'un ennemi. Les paquebots n'avaient ordinairement pour moyen de défense que les pistolets du capitaine , quelques fusils de chasse, et un canon qui servait à faire des signaux. Heureusement la plupart des passagers étaient munis de fusils et de pistolets.

Le capitaine Truck était encore sur le pont lorsque Eve, avec cet étrange amour des aventures qui s'empare souvent des esprits les plus délicats, exprima le regret de ne pouvoir faire partie de l'expédition.

— Il y a, dit-elle , quelque chose de si bizarre à débarquer dans un désert d'Afrique, et à visiter un bâtiment naufragé , que j'en courrais volontiers les risques.

Les jeunes gens hésitaient entre le désir d'avoir une telle compagnie et la crainte de l'exposer; mais le capitaine Truck déclara qu'il n'y voyait pas le moindre inconvénient. M. Effingham donna son consentement , et les dames furent admises à bord du cutter. Les rames furent tenues par MM. Blaut et Sharp, leurs domestiques et ceux de M. Effingham. Edouard se chargea du gouvernail. Le capitaine Truck se jeta dans le petit canot avec Saunders, M. Lundi et sir Georges Templemore. M. Dodge refusa d'être de la partie ; il comptait profiter de l'absence des autres passagers pour pénétrer dans les chambres, ramasser les lettres et papiers oubliés, et recueillir des matériaux dont il enrichirait plus tard un journal qu'il projetait sous le titre de l'Adroit Informateur ou le Furet actif.

Occupé de compléter legréement du mât de fortune, l'équipage ne pouvait prendre part à l'excursion.

— Faites attention à vos chaînes, dit le capitaine en second, et soyez paré à jeter l'ancre si la dérive vous entraîne à un mille de la côte.

Le second fit un signe de la main , et les voyageurs s'éloignèrent ; leur entreprise excitait en eux d'étranges émotions. Eve et mademoiselle Viefville surtout pouvaient à peine en croire leurs sens eu voyant les coquilles de noix qui les portaient bal;incées par de longues lames, qui leur avaient semblé si peu de chose du haut du Montauk , et qui rappelaient maintenant la respiration pesante de quelque géant des mers.

Quoique avançant toujours sous l'impulsion des avirons, les embarcations avaient parfois l'air d'être sur le point de disparaître, comme de vains jouets de l'abîme, et ces aventuriers ne se regardèrent pas d'abord comme en sûreté. Cependant ils furent rassurés par la bonne humeur des jeunes gens et par les saillies du capitaine Truck, dont le canot marchait de conserve avec le cutter. A la tin de re\|iédition , ils contemplaient avec admiration les sables stériles auxquels leur étendue donnait un aspect sublime ; ils passaient en revue les grands événements historiques dont l'Afrique avait été le théâtre, tandis que le spectacle du navire abandonné les reportait à la civilisation. On arriva assez vite dans une anse formée par quelques roches.

— Monsieur Effingham , dit le capitaine, tenez le cutter en dehors des brisants , tandis que je vais entrer dans cette crique. Si vous êtes disposés il me suivre , vous n'aurez qu'à remettre la barre à M. Blunt , quand je vous avertirai par un signal. Tenez bien vos rames, messieurs , et soyez j)rêts à prendre les armes ; songez que vous êtes dans une mauvaise partie du monde , et que si les singes invoquent leur parenté avec mon maître d'hôtel , nous aurons bien de la peine à ne pas nous priver du jilaisir de sa compagnie.

Le capitaine fit un signe, et le canot entrant dans la crique disparut derrière les rochers. On vit bientôt M. Lundi en sentinelle sur un quartier de roche, et le cai)ilaine installé sur les barres traversières du vaisseau naufragé. Après avoir longtemps examiné la plage, il appela du geste ses compagnons.

— Devons-nous y aller? s'écria l'aul Blunt en sollicitant un consentement par la manière même dont il posait la question.

— Qu'en dites-vous, mon cher père ? demanda Eve.

— J'espère que nous arriverons toujours assez tôt pour secourir des chrétiens en détresse. Prenez la barre , monsieur lîlunt , et marchons au nom du ciel ! au nom de l'humanité !

Le cutter avança. Paul Blunt se tenait debout pour gouverner, mais son ardeur était tempérée par la crainte de compromettre le précieux fardeau qui lui était confié. Les daines tremblèrent un instant, car il Içur semblait que la frêle embarcation allait être jetée à la côte comme

l'écume des mers ; mais le sang-froid du timonier prévint le danger , et le débarquement s'effectua aisément.

— Nous voici donc en Afrique! s'écria mademoiselle Viefville, s'ahandonnant tout entière aux sensations que lui causait une situation aussi nouvelle.

— Au navire! au navire ! murmura Eve ; nous avons encore l'espoir de sauver quelques malheureux.

On se rendit au bâliment échoué , après avoir laissé deux domestiques en arrière pour relever M. Lundi de sa faction.

C'était un lugubre spectacle que celui de ce vaisseau jeté sur ces sables d'Afrique, et entièrement inoccupé. On fit à la hâte un escalier qui permit aux dames de monter sur le pont : il était couvert de meubles, de malles, de coffres qui paraissaient avoir été pillés. Le gros de la cargaison composé de sel était encore intact. On trouva dans les drisses un pavillon danois, qui confirma les conjectures du capitaine. Le nom du navire traduit en anglais signifiait le Mbs- SACEB , et il était de Copenhague ; mais il était impossible de deviner d'où il était parti et quelle était sa destination.

Plusieurs voiles légères avaient été emportées , mais la grosse voilure restait encore sur les vergues. Le navire était grand et assez fort pour n'avoir pas crevé, quand il avait donné sur les sables en voulant chercher un asile dans la petite baie. Avec une force suffisante, on aurait pu le dégager, et il eût été en état de continuer immédiatement sa roule ; mais on manquait de bras , et comme un homme mutilé dans la force de l'âge , cette admirable machine était condamnée à une éternelle inaction. Quoique sans avaries , complet dans toutes ses parties essentielles , muni d'une mâture en sapins de Korvége , dont le capitaine fit l'essai en taillant le bois avec son couteau , ce beau navire devenait désormais inutile. Cette idée accabla de douleur M. Truck , qui songeait moins pourtant à la perte pécuniaire qu'à tant de qualités si fatalement détruites. Les traces de chameaux étaient nombreuses autour du Messager , et l'on découvrit une sorte de plan incliné que les indigènes avaient disposé à la hâte pour transporter les ballots du bâtiment jusqu'à l'endroit oii se tenaient leurs bêles de somme. Les empreintes de pas humains abondaient également, et l'on reconnut avec peine des marques de souliers mêlées à celles de» pieds nus.

— Ce naufrage, dit le capitaine Truck ne doit pas remonter à plus de trois jours, et il y a quelques heures à peine que les pillards se sont éloignés. Ils ont probablement emporté hier au soir la partie la plus précieuse du butin, et ils ne manqueront pas de revenir ou d'avoir des remplaçants. Que Dieu protège les pauvres diables qui sont tombés en servitude ! Quelle belle occasion de s'évader auraient ceux qui pourraient être cachés près d'ici.

Cette pensée frappa toute la compagnie, et dans l'espérance de découvrir quelques fugitifs , on examina la rive escarpée qui s'élevait presque au niveau des mâts. MM. Sharp et Blunt descendirent dans la cale , et appelèrent à plusieurs reprises en allemand , en anglais et en français. Personne ne répondit. Le capitaine grimpa dans les hunes pour inspecter l'intérieur , et ne vit rien que l'immense désert. La place où les chameaux s'étaient arrêtés se trouvait à peu de distance. Les aventuriers s'y rendirent, ayant à lavant-garde Paul Blunt, qui arma par précaution son fusil de chasse à deux coups. Ils ne virent qu'une solitude silencieuse, presque entièrement dépourvue de végétation et sans bornes comme l'Océan. On apercevait dans la plaine, à quelque distance , un objet à demi enseveli dans le sable , et Paul ne craignit pas d'aller le reconnaître. C'était le corps d'un hoiiiiue dont le costume annonçait un passager plutôt qu'un matelot. Il avait eu le crâne fendu d'un coup de sabre, et sa mort remontait à environ douze heures. Paul et M. Sharp qui l'accompagnait convinrent de ne pas instruire de cette découverte les dames qui étaient rentrées dans le cutter avec M. Effingham. Le cadavre fut enterré à la hâte, après avoir été fouillé. On ne trouva d;ins sa poche qu'une lettre en allemand, dont les expressions, quoique simples , étaient naturelles et attendrissintes. Elle était écrite par une femme à son mari , et parlait du retour du voyageur, dont elle ne prévoyait guère la déplorable destinée.

Le détachement d'exploration s'empressa de revenir et de se rembarquer. Le Mûntauk avait disparu derrière un cap vers lequel il dérivait lorsqu'on l'avait quitté, et depuis que les voyageurs ne l'apercevaient plus, ils éprouvaient un sentiment général disolement. On s'empressa de regagner le bord , et en revoyant de loin son navire, le capitaine annonça que le mât de fortune avait été gréé, et qu'une voile d'artimon était déployée. Toutefois , au lieu de gouverner au sud , Jl. Leach semblait vouloir retourner sur ses pas, afin de s'écarter d'une partie dangereuse de la côte. Le capitaine Truck anima les rameurs, et bientôt les embarcations furent de nouveau suspendues aux daviers.

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