‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 105 sur 280 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Lorsque le capitaine t'ut à bord , il put juger plus exactement de la situation de son navire, l.e courant et la houle le poussaient à terre vers un point de la côte jilus accidenté que celui où le danois avait fait naufrage. Quelques arbres se moutraieut çà et là , et quelques rochers

LE PAQUEBOT

irrëguliers s'avançaient en récifs dans la mer. Le vent était d'ailleurs favorable , et I\L Leach avait mis dehors toutes les voiles qu'il lui était permis de déployer. Il avait aussi jeté le plomb de sonde , et avait trouvé un fond de sable dur et mêlé de roches, sur lequel il était possible de jeter l'ancre. Ces circonstances ne parurent pas trop défavorables au capitaine, et il le prouva en faisant venir Saunders pour lui commander le déjeuner.

— Approchez, monsieur le maître d'hôtel, dit le capitaine, et rendez-moi vos comptes. Vous avez fouillé dans les équipets de cet infortuné danois, et je désire savoir les découvertes que vous y avez faites. Veuillez vous souvenir que dans les expéditions publiques de cette nature, il ne saurait y avoir de spéculation privée. Avez-vous trouvé de la morue?

— Monsieur, je croirais le Montauk déshonoré si j'admettais dans mon garde-manger une pareille denrée; nous avons des langues et du bœuf salé, et personne ne peut avoir envie de morue.

— Je partage votre opinion. Mais avez-vous trouvé autre chose?

— Rien qu'un peu de beurre et d'horrible fromage qui m'ont fait fuir avec la plus grande rapidité. Je ne m'étonnepas que les Africains aient renoncé au navire, et je crois que les requins eux-mêmes l'abandonneront.

Le capitaine fit un signe d'approbation , demanda un charbon et se mit à table. Le repas fut silencieux et même triste. Tout le monde pensait aux pauvres Danois et à leur triste sort; et ceux qui s'étaient aventurés en plaine avaient encore l'homme assassiné pour sujet de réflexion.

Ne peut-on rien faire pour racheter ces gens de la captivité ? demanda Eve à son père.

— J'y songeais, ma fille; mais je ne vois d'autre moyen que d'instruire leur gouvernement de leur position.

— Ne pourrions-nous leur être utiles par nos propres ressources , avec de l'argeut?

Edouard regarda son cousin et les autres convives , sans oser prendre la parole.

— Miss Effingham , dit sir Georges Templemore en mettant un billet de banque sur la table , si vous voulez vous charger d'être la caissière de l'œuvre de rédemption , je vous offre avec plaisir ce billet de cent livres.

Cette proposition généreuse était si brusque qu'Eve hésita et rougit.

— J'accepterai votre souscription, monsieur, dit-elle, et avec votre permission je la transmettrai à M. Effingham qui connaît mieux que moi les moyens de mettre nos projets à exécution. Je crois pouvoir m'engager en son nom pour une pareille somme.

— Vous le pouvez certainement, ma chère, et je la doublerai, s'il le faut. John, quelle part prendrez-vous à ce bonheur ?

— Celle que vous voudrez, dit John Effingham qui était peu démonstratif, mais dont la charité ne connaissait point de bornes.

— Je crois, ajouta M. Sharp, que nous devons tous suivre ce bon exemple, et j'espère que nous pourrons mettre nos projets à exécution par l'entremise de quelques agents consulaires de Mogador.

M. Dodge souleva quelques objections , car il n'avait pas le moyen d'être aussi généreux , et il n'osait avouer l'infériorité de sa position financière. Après quelques pourparlers, il sortit brusquement de la cabine , furieux de ce que d'autres pouvaient donner ce qu'il n'était pas en son pouvoir d'offrir.

Mademoiselle Viefville mit tranquillement un napoléon dans la main d'Edouard Effingham, qui le reçut avec autant de politesse que s il avait recueilli une plus ample contribution. M. Lundi présenta un billet de cinq livres , et montra un empressement qui lui fit pardonner par ses compagnons son amour immodéré pour le punch.

Pendant que cette collecte se faisait, Eve n'avait pas osé regarder Paul Blunt, mais elle regrettait qu'il ne s'y joignit pas. Il était silencieux, pensif, attristé même, et elle s'étonnait qu'un jeune homme qui semblait jouir d'un revenu considérable ne fût pas à même de satisfaire le vœu de sou cœur. Mais cependant, comme on avait trop de discrétion pour le solliciter, on se leva de table sans lui rien dire : Eve fut rassurée lorsque son père lui apprit que M. Blunt lui avait remis clandestinement cent souverains en or, en offrant d'aller luimême à Mogador , si le Montauk relâchait aux îles du cap Vert ou aux Canaries.

— ; C'est un noble jeune homme , dit Edouard en communiquant ce fait à sa fille et à son cousin; je ne m'opposerai pas à son départ.

— S'il oft're de quitter le navire une minute plus tôt qu'il n'est nécessaire, il mérite une statue d'or, dit John Effingham, car il trouve ici tout ce qui peut retenir un jeune homme, et tout ce qui peut exciter sa jalousie.

— O mon cousin! s'écria d'un ton de reproche Eve que déconcertait cette brusque franchise.

Elle se remit promptement , et ajouta :

— Il ne faut point tenir de propos inconsidérés à bord de ce navire.

— Pourquoi donc? demanda John Effingham avec surprise.

— La curiosité s'y exerce avec une activité fâcheuse, et M. Dodge, mû sans doute par le désir de grossir la matière de ses ouvrages , espionne audacieusement dans nos chambres.

— Est-il possible ? s'écria Edouard Effingham.

— Je tiens mes renseignements de Nanette Sidley, qui l'a surpris en flagrant délit. Vous vous rappelez, cousin John, la lettre affectueuse que vous aviez écrite à mon père au sujet de mes études. Je l'avais relue ce matin, et oubliée sur la table; eh bien, M. Dodge l'a parcourue, et se prépare sans doute à la commenter. Il en conclura peut-être qu'à notre arrivée en Amérique, miss Eve Effingham deviendra madame John Effingham.

— Comment imaginer une pareille folie? s'écria John avec indignation.

— Un homme capable d'actes pareils se déshonorerait aux yeux de tous ses concitoyens, dit Edouard Effingham : je ne suis pas d'âge à lui donner une leçon, mais je voudrais qu'il eût pénétré dans la chambre de Paul Blunt, qui saurait le mettre à la raison.

On aurait continué à malmener M. Dodge , si la conversation n'avait été interrompue par un mouvement du navire. La brise de terre avait fraîchi, les voiles s'étaient enflées, et le bâtiment avait surmonté la double action du courant et de la houle de terre; mais des murmures se firent entendre tout à coup ; les voiles battirent les mâts; le vent sauta avec une inconcevable rapidité, et une ligne sombre du côté du large annonça que la brise allait venir de l'Océan. Elle avait d'ailleurs trop peu de force pour pousser le navire à la côte : mais il devenait nécessaire de jeter l'ancre. Avant d'ordonner cette manœuvre , le capitaine mit un canot à la mer et alla explorer un petit bassin dont M. Leach lui avait signalé l'existence. A droite de cette passe s'étendaient des brisants et des rochers. Il était difficile de s'y introduire , mais le capitaine n'en désespéra pas. A son retour, il ordonna de virer de bord, et de gouverner au sud. La journée était si belle, et l'Océan si limpide, qu'on voyait le fond à une profondeur considérable. Le plomb de sonde marquait cinq brasses. Le capitaine s'engagea hardiment entre les récifs, tenant l'ancre suspendue à une seule bosse , et prêt à la laisser tomber. Quand il donna le signal , on fit filer la chaîne, la voile de misaine fut carguée, et le Montauk mouilla en toute sûreté au fond du bassin.

La souveraineté d'un capitaine à bord est si absolue, que personne n'avait osé interroger le capitaine sur le but de sa manœuvre, quand Paul Blunt hasarda une observation.

— Vous vous proposez sans doute, dit-il, de rester dans cette rade jusqu'à ce que vous ayez substitué quelque chose de mieux à vos mâts de fortune ?

— Précisément, répondit le capitaine, pendant que j'étais à bord du danois, j'ai examiné avec attention ses mâts, ses voiles et son gréement, et je suis convaincu qu'on peut s'en servir, quoiqu'ils soient faits pour un bâtiment qui jauge deux cents tonneaux de moins que le Montauk. Nous allons nous mettre à l'œuvre, si le temps et les musulmans nous le permettent, et avec l'aide de la Providence, j'espère mettre mon navire en état de se diriger vers New-York.

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