CHAPITRE XYI
Le capitaine se hâta d'agir. Comme les deux dames devaient rester étrangères à l'opération, MM. Effingham reçurent la mission de les protéger.
— Je propose, ajouta le capitaine, de confier la direction du bâtiment à M. Blunt, qui me paraît avoir les plus magnifiques dispositions pour la marine. M. Sharp peut rester aussi pour tenir compagnie à ces dames. En revanche , messieurs, je réclame les bras de tous vos serviteurs. Je compte sur M. Lundi, ainsi que sur sir Georges Templemore. Quant à M. Dodge, s'il restait en arrière, il manquerait un chapitre important à la relation de ses voyages. M. Saunders aura l'honneur de vous préparer à dîner, mais tous les autres gens de l'équipage me suivront à bord du danois.
Une heure suffit aux préparatifs, et le cutter partit avec le canot. Il n'y avait pas de temps à perdre, car on craignait d'un moment à l'autre le retour des Arabes. On n'emporta ni eau ni provisions, puisqu'il en restait assez sur le bâtiment échoué; mais on eut soin de prendre les fusils et les pistolets, afin d'être en mesure de résister à une attaque. Une petite pièce de canon fut laissée à bord du Montauk, toute chargée, pour donner l'alarme, s'il s'opérait un changement dans la situation du navire.
Le détachement se composait de trente hommes, et l'on conçoit aisément que les embarcations fussent encombrées. Cependant il y avait assez de place pour ramer , et en moins d'une heure on atteignit le Messager. Le capitaine y monta le premier, examina les environs avec sa longue vue , et voyant tout soliuire autour de lui, il ordonna de commencer sans délai les opérations.
Les matelots d'élite s'occupèrent d'enlever la hune et la basse vergue du danois. M. Leach conduisit une escouade à l'avant, pour en enlever le mât de perroquet, la voile de hune et le hunier; le même travail s'opéra à l'arrière, sous la surveillance du capitaine et du premier lieutenant. Comme on travaillait avec ardeur, on put, avant le coucher du soleil , mettre la chaloupe à la mer, et s'emparer de toute la mâture supérieure du vaisseau échoué. La nouvelle embarcatioa recul les voiles et les manœuvres dormantes, et fut amarrée avec une haùssière à une ancre à empenneller. Des manceuvres cotirantes , des
LE PAQUEBOT
poulies, des palans, et autres menus objets furent places dans les embarcalions du Montauk. Il ne resta d'essentiel à liord de rétranfjcr que les trois mais inférieurs. On dc'tacha le canot qui était encore suspendu il l'arrière, et le détaclieiiient fut ainsi en possession de quatre enibarrations , dont l'une jiouvait jortir un fret considérable. A huit heures, les matelots soupèrent, et se pré(>ari'rent au repos. Après avoir tenu une conférence avec ses seconds, le capitaine décida que dix Iiommes garderaient avec lui le bâtiment, et que les autres seraient répartis sur les bateaux. La plus grande partie de l'équipage ne tarda pas à s'endormir ; mais M. Truck continua ii causer sur le pont avec ses adjudants.
— Monsieur l.eacli ! dit brusquement le capitaine. ' — Que voulez-vous, capitaine?
.^Priez-vous quelquefois?
— Cela m'est arrivé dans mon temps; mais depuis que je navigue avec vous, j'ai appris à travailler d'abord et ii prier ensuite; et lorsque j'ai triomphé des obstacles à force de travail, les prières me semblent du superllu.
— ^ otre grand-père était ministre, LeacU!
— Oui monsieur, et j'ai entendu dire que votre père exerçait la même profession.
— C est vrai, monsieur Leach; mon père était un pauvre homme et un pauvre prédicateur, mais le meilleur chrétien qui soit jamais monté en chaire. J'avais douze ans quand je le quittai , et depuis ce temps je n'ai jamais passé une semaine entière sous son toit. Il avait peu d'éducation et encore moins d'argent, mais c'était un honnête homme; et quant à ma mère , elle avait la pureté d'un ange.
— Nous pensons tous ainsi de nos mères, monsieur.
— Elle m'avait appris à prier, ajouta le capitaine ; mais depuis que j'ai fait les voyages de Londres à IS'ew-Vork , je n'ai guère le temps de m'occiiper de mes devoirs religieux.
— C'est comme moi, Ccipitaine; mais pourquoi m'avoir demandé si je priais quelquefois ?
— C'est pour vous engager à implorer le ciel , afin que nous ayons demain matin une mer calme , et que nous paissions remorquer jusqu'au Munlauk le radeau que nous allons construire... Silence ! N'avezvous rien entendu ?
— J'ai entendu un son tout extraordinaire, qui provenait sans doute de quelque bête fauve , comme l'Afrique en produit tant.
— Je crois que nous pourrions braver un lion dans cette forteresse, à moins qu'il ne découvrit notre échafaudage , et encore il suffirait d'enlever quelques planches pour faire un pont-levis imprenible. Regardez là-bas ! il y a quelque chose qui se remue sur la côte, ou mes yeux ne sont que des poulies de drisses.
M. Leach crut aussi voir quelque chose sur le rivage. La pointe oii gisait le Messager avait peu de largeur, et le boute-hors du clinfoc s'avançait tout près de l'escarpement , à la cime duquel la côte se trouvait au niveau du désert. Quoique ce mât se fût incliné faute d'étai , son extrémité arrivait encore au-dessus des broussailles qui garnissaient la côte çà et là. Le capitaine indiqua à M. Leach un signal pour réveiller au besoin l'équipage , et s'avança avec précaution sur le beaupré, à l'aide de» marchepieds de vergues; il gagna les boute-hors et s'installa k cheval sur le màt , pour examiner la plaine à la clarté des étoiles.