‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 107 sur 280 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Après être resté pendant quelques minutes étendu sur le foc , les jambes pendantes , le capitaine découvrit un objet en mouvement dans la plaine à la distance de cent toises. Il redoubla d'attention , car nonseulement il avait des preuves que les Arabes ou les Maures avaient déjà visité le danois, mais encore il savait qu'ils rôdaient constamment, le long de la côte, après les coups de vent d'oue^t , dans l'esjioir de recueillir des épaves. Comme tout l'équipage était endormi et qu'il fallait savoir où étaient les embarcations pour les remorquer, il ei-pérait que les barbares ne s'apercevraient pas de la présence d'une troupe étrangère. La transformation que l'enlèvement des mâts avait fait subir au hàlinient naufragé était de nature à attirer leur attention ; mais ce changement pouvait provenir d'une autre bande de maraudeurs indigènes , tt d'ailleurs les nouveaux venus visitaient peut-être le danois pour la première fois.

Avec de telles pensées dans la tète, le lecteur se figurera aisément que le brave capitaine n'était pas à son aise , cepen.iant il conserva loute sa présence d'esprit , et se cramponna au bâton de clin-foc avec la ténacité d'un tigre.

L'objet qu'on ajiercevait confusément dans la plaine fit de nouveau quelques mouvements, et .M. Truck distingua clairement la tête et le cou d un dromadaire. Il était seul, et l'examen le pluj scrupuleux ne ■put amener la découverte d'aucun être humain. On entendait les soupirs de la brise des nuits et le choc monotone des vagues contre la plage. Au bout d un quart d'heure, le capitaine descendit sur le pont, oii son second lallendait avec impatience.

— Les Maures sont près d'ici, dit-il à voix basse , et je ne pense pu qu'ils soient nombreux ; ce sont probablement des éclaireurs ou des

espions. Si nous pouvons nous en emparer , nous gagnerons quelques heures sur leurs camarades, et c'est tout ce qu'il nous faut. Après quoi nous leur permettrons de venir ramasser le sel et le fardage du pauvre danois. Leach , êtes-voiis homme à me soutenir dans cette affaire .'

— i\Ion concours vous a-t-il jamais manqué, capitaine, pour m'adresser cette question ?

— Jamais, mon brave ami; donnez-moi une poignée de main et contractons un pacte à la vie et à la mort.

Le second subit l'étreinte du commandant, et tous deux surent qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre.

— Faut-il réveiller les matelots? demanda M. Leach.

— Gardez-vous-en bien , chaque heure de sommeil nous donne un mât; les morceaux de bois qui restent encore plantés dans le pont du danois sont notre base d'opération , et un seul d'entre eux nous est actuellement jilus mile que pourrait l'être dans un autre temps une flotte tout entière. Prenez vos armes et suivez-moi ; mais avertissons d abord le lieutenant de ce que nous allons faire.

Cet officier était endormi sur le pont , car ses forces avaient été épuisées par les travaux de la soirée. La vigie sommeillait également; mais on les tira tous deux de leur assoupissement, et on les instruisit de l'état des choses.

— Tenez les yeux ouverts, leur dit le capitaine, mais observez un silence de mort ! je veux tromper les espions arabes et ne pas leur révéler notre présence. Si jepousse un cri d'alarme , vous ferez monter tout le monde sur le pont, et vous vous préparerez à une escarmouche. Dieu vous garde , mes enfants! Leach , je suis prêt !

Le capitaine et son compagnon descendirent avec précaution sur les sables, gravirent la falaise, et s'avancèrent hardiment dans la plaine.

— Voyez-vous les embarcations ? dit le capitaine en jetant un regard sur la mer : elles ont l'air de taches noires , et un Arabe ignorant peut aisément les prendre jpour des rochers.

— Seulement, répondit M. Leach, elles montent et descendent au gré des lames, et il faudrait être doublement turc pour commettre une pareille erreur.

— Les vagabonds qui rôdent dans le désert n'y regardent pas de si près.

Le capitaine fut interrompu par M. Leach , qui lui serra le bras avec violence en lui montrant un homme enveloppé d'un burnous, et portant un long fusil sous le bras. Les deux officiers se tapirent derrière des broussailles et attendirent 1 Arabe qui marchait au hasard , sans se douter de rien , et le saisirent au passage. Dn coup que le capitaine lui porta sur les yeux le renversa , et avant qu'il eût eu le temps de recouvrer ses sens, on lui liait les pieds et les mains avec des cordes, pour le rouler ensuite , comme un ballot, au bas de la côte.

— Voyons maintenant s'il a des complices , dit le capitaine ; et il s'approcha hardiment du dromadaire. L'animal remua la tête, huma l'air, et pous-^a un cri. En un clin d'oeil , l'Arabe qui dormait auprès de sa monture se leva, enfourcha la bêle et partit au galop. 11 disparut dans les ténèbres, avant que le capitaine eût eu le temps de faire usage de ses armes.

— Au fait, dit-il, nous n'avions pas le droit de le tuer. Notre salut dépend de la distance qui le sépare de ses camarades. Si nous avons pris un chef, comme j'ai lieu de le croire, il nous servira d'otage, et dans tous les cas, nous pouvons être assurés de quelques heures de repos.

Après avoir prononcé ces paroles, le capitaine alla ramasser son prisonnier, lui délia les jambes, et le conduisit dans la cabine, oii il l'examina à la lueur d'une lampe, avec autant de sang-froid que si c'eût été un animal du désert.

L'Arabe pouvait avoir quarante ans; sa figure était basanée; ses fibres endurcies avaient acquis la maigreur et la rigidité de la corne ; tout son corps semblait êlre fait pour supporter les privations du désert et l'allure fatigante du chameau. Indépeudamment du long fusil dont le capitaine s'était déjà emparé, il avait un formidable coutelas. Un ample burnous de poil de chameau lui servait à la fois de coiffure , d habit et de robe. Ses yeux noirs étincelèrent lorsque la lampe passa devant sa figure, et il parut préoccupé de l'idée qu'un sortteriible l'attendait. Dans l'impossibilité de communiquer verbalement avec lui, les deux marins essayèrent de se faire entendre par signes; mais ils arrivèrent à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'ils se promettaient.

— On dirait qu'il s'imagine que nous voulons le manger, s'écria le capitaine, et ce n'est pas sans niulif , puisqu'il a été abattu comme un bœuf. Essayez de lui faire comprendre que nous ne sommes pas des cannibales.

Le second, par une pantomime expressive , figura l'action d'écorcher , de dépecer et de faire cuire l'Arabe , avec l'intention de terminer par un signe d'horreur; mais il mit tant de vérité dans ses gestes, qu'il était possible de s'y méprendre.

— Au diable vos contorsions! dit le capitaine; il va être convaincu que nous voulons le dévorer. Les signes sont les mâts de fortune de la langue, et tous les marins devraient s'y exercer , dans la prévision • d'un naufrage sur les côtes sauvages et inconnues. Dn de mes prédécesseius avait fait un diclionuaire de signes, qu'il se proposait d'ap-

LE PAQUEBOT

prendre b tous les novices. Je vais faire l'épreuve de ma science avec cet Arahe, car je ne pourrais dormir s'il continuait à s'imaginer que nous voulons le servir à notre déjeuner.

Le capitaine, en manière de préface, fit semblant de cuire et de nisnger le prisonnier, et pour exprimer toute son antipathie, il imita l'aclion dont les passagers soulTrant du mal de mer lui avaient si souvent donné l'exemple. Loin de se rassurer, l'Arabe poussa les plus lamentables gémissements. M. Truck fut mortifié de son échec, et comme toutes les personnes qui ne réussissent pas, il ne manqua pas de l'attribuer à tout autre qu'à lui-même.

— Je commence à croire , dit-il , que cet homme esttrop stupide pour être un espion, et que c'est tout simplement un traînard qui n'a pas su trouver son chemin dans le désert. Vous voyez, à ses cris, qu'il ne comprend pas l'horreur que j'ai pour l'anthropophagie en général, etpour la chair d'Arabe en particulier. Son idiotisme l'empêche d'être dangereux, et j'ai envie de le relâcher, en me contentant de confisquer à mon profit son fusil et son coutelas.

— Il est inutile de le retenir, répondit M. Leach , car si l'alarme est donnée, son compagnon s'en chargera plutôt que lui. Je propose seulement de prendre ses munitions en même temps que son fusil ; ensuite nous pourrons le laisser partir. Je crois qu'il ne parviendrait pas à nous comprendre , lors même que nous le garderions un mois , et qu'il irait à l'école pendant tout ce temps.

— Vous avez raison; d'ailleurs , tant qu'il serait parmi nous, nous serions exposés à des malentendus désagréables. CoupA donc ses liens, qu'il aille au diable !

Le second obéit, et un moment après l'Arabe était en liberté. D'abord le pauvre homme demeura tout interdit; mais le capitaine, dont riiunianité avait quelque chose d'un peu brutal, lui donna avec le pied une explication. (i posteriori. L'Arabe monta rapidement 1 échelle de la cabine, descendit le plan incliné, et gravit avec rapidité l'échelle escarpée.

Des hommes endurcie par l'habitude du danger pouvaient seuls songer au repos en de pareilles circonstances. Les deux otficiers étaient trop habitués à des alarmes soudaines pour s'inqniéler inutilement, quand ils savaient que le lendemain ils auraient besoin de toute leur énergie. Ils placèrent des factionnaires , commandèrent la prudence aux hommes de quart, et gagnèrent leurs couchis respectives. Le capitaine s'étendit sur le lit du pauvre danois, qui était captif au milieu du désert. 91. Leach s'embarqua sur le canot, et alla s'installer dans la chaloupe. Tous deux étaient profondément endormis cinq minutes après avoir posé la tète sur l'oreiller.

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