‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 108 sur 280 · CHAPITRE XVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVin

Le repos est douï aux hommes fatigués. De toute la troupe qui dormait sur la lisière du grand désert, exposée à la fureur de ses habitants , un seul individu se préoccupait du danger : c'était M. Dodge , qui aurait dû pourtant être en parfaite sécurité , si son imagination n'avait été troublée par des chimères. Il était dans l'embarcation la plus éloignée, que les Arabes n'auraient pu atteindre en cas d'attaque ; mais il n'en tremblait pas moins pour sa vie , et il exerça jusqu'au matin la vigilance qui le caractérisait.

La nuit se passa paisiblement. Quand les ténèbres furent en quelque sorte dissoutes par les premiers rayons du soleil, les sentinelles éveillèrent le capitaine Truck et ses lieutenants. Tout était encore dans une pénombre ; cependant ou distinguait les contours des objets.

Le premier coup d'œil du capitaine fut pour la mer; si elle avait été agitée , c'en était fait des espérances du capitaine ; par bonheur, le temps n'avait point changé.

— Les vents se sont épuisés dans la dernière bourrasque , dit-il à M. Leach , et nous pouvons transporter nos espars aussi facilement que des biàches de bois flotté. La houle de terre a même diminué, et les brisants ont l'air des rides de l'eau d'un baquet. Faites monter tout le monde , et occupons-nous de ces mâts avant déjeuner.

M. Leach siffla, héla les embarcations , et une minute après les matelots arrivèrent en bâillant et en étendant les bras, car pus un d'eux ne s'était déshabillé. Après leur avoir accordé un quart d'heure pour se dégourdir, on les passa en revue sur le pont.

— Monsieur Leach , dit le capitaine , placez dans la hune de misaine un homme qui ait de bons yeux pour guetter les Arabes.

Quoique le giéement inférieur fiit arrimé dans la chaloupe , on avait ménagé à chaque mât un cartabeu , et un matelot fut laissé à l'avant.

— Veillez bien, lui cria le capitaine , et restez là-haut jusqu'à ce que je vous ordonne de descendre. Mous avons reçu celte nuit la visite d'un drôle affamé, et s'il est moins bête qu'il en a l'air, il reviendra bientôt chercher le bœuf et la morue du naufragé.

Les matelots se regardèrent gravement, el jetèrent ensuite un coup d'œil sur leurs armes. Cette nouvelle eut pour effet de surexciter l'ardeur de l'équipage , et c'était là-dessus que le patron compiait.

— Les gaillards vont ruminer cette nouvelle en guise de tabac , ditil à M. Leach en allant prendre un charbon dans la cabine pour allumer son cigare. Je vous promets que les bigues n'en seront pas moins promptemeut dressées,

Ce ]ironostic était juste : au lieu de se tirailler les bras sur le pont, les matelots saisirent les palans et les barres du cabesfan.

— Virez au guindaut ! s'écria M. Leach ravi du succès qu'avait obtenu son chef; virez ferme, etdressons cette machine à mater!

Du homme étranger à la marine aurait été confondu de la rapidité avec laquelle l'équipage souleva le grand mât avec sa hune, et le tint soulevé en l'air assez haut pour pouvoir le jeter par-dessus le bord. On le descendit sans peine , et il fut bientôt étendu sur les sables. Le capitaine Truck connaissait l'importance de ce mât, dont il ne pouvait se passer. 11 appela donc tous ses gens, afin de le lancer à l'eau avant déjeuner.

— Assurons-nous de lui , mes amis , dit-il , car c'est notre plus belle conquête. Il faut la conserver à tout prix, dussions-nous déclarer la guerre à l'empereur de Maroc.

Les matelots se mirent à l'ouvrage , firent sauter la hune et la portèrent à l'eau. Le reste du mât fut poussé dans la mer avec des anspects , malgré l'obstacle que présentaient les barres maîtresses des hunes. L'immense intérêt qui s'attachait à cette immense opération captiva la vigie , qui , oubliant ses fonctions spéciales , sembla prendre part aux efforts de ses camarades.

— Que diable regardez-vous là-haut dans la hune? s'écria le capitaine ; n'avez-vous rien de mieux à faire ?

Avertie de sa négligence , la vigie tourna promptement les yeux vers le désert, et fit entendre ce cri terrible : Les Arabes !

Le grand mât était dans l'eau , mais il ne flottait pas encore ; les travailleurs qui le soulevaient péniblement s'arrêtèrent tout à coup, et s'apprêtaient à prendre les armes, lorsqu'ils furent retenus par le capitaine.

— De quel côté sont les Arabes ? demanda-t-il d'un ton sévère.

— Sur une éminence , à un mille et demi dans l'intérieur.

— Où est le cip ?

— Droit sur nous,

— Comment voyagent-Ks?

— Ils ont tous (les clievaux ou des chameaux.

— Combien sont-ils?

L'homme s'arrêta comme pour compter, et reprit ensuite :

— Ils doivent être environ comme une centaine; ils ont mis en panne , et semblent sonder autour d eux pour chercher un mouillage.

Le capitaine Truck regarda le mât avec hésitation.

— Enfants, dit il eu secouant la main dans la direction du massif morceau de bois, ce mât est aussi impartant pour nous que le lait de notre mère dans notre enfance. Jurons de l'avoir malgré les Arabes I Pesez sur vos barres, et enlevez!

L'équipage donna au mât une impulsion nouvelle ; mais l'homme placé en observation s'écria que les Arabes s'approchaient.

— Encore un effort, dit le capitaine, qui ôta son chapeau pour donner l'exemple : enlevez!

L'énorme poutre céda à l'action des leviers, et elle flotta.

— Aux armes maintenant, mes amis; et vous, gabiers , tenez-vous cachés derrière la tête du mât ; il faut montrer à ces messieurs que nous ne les craignons pas.

Les matelots retournèrent au navire pendant que le détachement placé dans la chdoupe halait le grand mât auprès de quelques autres espars flottants. M. Dodge se mit aussitôt à pagayer de son mieux dans le petit canot , et il avait franchi la barre avant qu'on le remarquât. Ce fut en vain que sir Georges Templemore et M. Lundi le rappelèrent en lui reprochant d'ahandonner ses camarades dans le moment le plus critique ; les remontrances furent inutiles , et malheureusement les talents de M. Dodge ne répondaient pas à sou zèle. Il se trouva dans l'impossibilité de tenir l'avant du canot du côté de la mer, et désespérant de se rendre maître de son embarcation. Il sauta dans l'eau et se mit à nager vers la chaloupe. Comme il était habile dans l'exercice de la natation , il arriva sain et sauf, mais en maudissant de tout son cœur le désert et les Arabes. Le canot dériva sur les sables , oîi il fut recueilli par deux hommes de l'équipage du Montauk.

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