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CHAPITRE XIX

Dès que le capitaine fut sur le pont du danois, il fit la distribution des armes. Son intention n'était pas de commencer les hostilités, puisqu'il n'avait rien à y gagner; mais il voulait défendre éuergiquement sa liberté. La vigie lui donnait sans cesse des détaiU sur les mouvements des Arabes; elle annonça en dernier lieu qu'ils s'étaient arrêtés à portée de pistolet du rivage , et qu'ils s'occupaient de leurschameaux.

Le capitaine n'était pas complètement satisfait de sa position. La rive était plus haute que le pont du navire , de manière à rendre inutile la position des parapets, quand même ils eribcut été d'une épaisseur suffisante. Le Messiiger, légèrement incliné , avait les bossoirs tournés vers la terre, et pouvait être balayé par la fusillade sans que l'ennemi courût aucun danger. Les rochers servaient de fortification à ceux qui étaient à terre, mais ils abritaient à peine les défenseurs du vaisseau.

Les hommes pensent vite dans les circonstances difficiles, et quoi-

LE PAQUEBOT

que le capitaine .se trouvât dans une situation complètement nouvelle son sang-froid et ses connaissances pratiques en faisaient un chef inestimable pour les hommes placés sous ses ordres.

Messieurs , dit-il à ses lieutenants et aux passagers , je ne crois

pas que Vattel ait prévu ce cas. Les Arabes sont assurément légitimes propriétaires de ce pays; mais c'est un désert, et le désert, comme la mer, est une propriété commune. Il n'y a pas en Afrique de lois concernant les naufrages.

— Monsieur, répondit M. Lundi, j'ai la plus grande confiance dans votre savoir, et je suis également disposé à la paix ou à la guerre quoique j'incline pour la paix. A votre place, capitaine Truck, j'entamerais des négociations, et si elles échouaient, je me préparerais au combat.

— Je suis entièrement de votre avis, monsieur; mais comment parlementer avec des gens qui n'entendent pas un mot de ce que vous dites ? S'ils étaient versés dans la science des signes , on pourrait en tirer quelque chose; mais j'ai lieu de croire qu'ils sont, sous ce rapport, d'une stupidité complète.

M. Lundi, négociant anglais.

M. Lundi exprima l'idée qu'il y avait un langage intelligible pour tous, et qu'il fallait s'en servir. En fouillant dans la cale du danois , il avait découvert une caisse .i liqueurs et un baril de genièvre de Hollande, et il pensait que l'olTre de ces spiritueux pouvait mettre les Arabes en belle humeur.

— J'ai connu dans les affaires, ajouta-t-il , des hommes qui à jeun étaient entêtés comme des mulets, mais qui devenaient raisonnables après avoir bu. Donnez ces liquides aux Arabes, et je vous garantis qu'ils s'adouciront quand ils en auront goûté. S'ils trompent mon attente, je n'hésiterai pas à faire feu sur eux.

— Mais, fit remarquer sir Georges Templemore , j'ai entendu dire que les musulmans ne buvaient jamais; ils mépriseront donc notre cadeau; en outre , ils peuvent invoquer le droit de premiers occupants, si ce sont les mêmes qui ont déjà pris possession du danois. Dans ce cas, ils ne nous sauront pas gré de leur donner une aussi faible partie de ce qui leur appartient en totalité. Si quelqu'un venait m'offrir mes pistolets brevetés, à condition que je lui laisserais prendre mes rasoirs, ou ma boîte de toilette indienne, je ne lui aurais aucune obligation.

— Puissamment raisonné, sir ("Tcorgesl Je serais entièrement de votre avis, si je ne croyais que les Arabes fussent beaucoup plus calmes après avoir goûté des liqueurs. Il me faudrait deux ambassadeurs, pour mettre ce projet à exécution.

En entendant ces paroles du capitaine, M. Lundi se proposa courageusement. ]| avait assez de pénétration pour deviner qu'on ne lui ferait aucun mal , tant qu'on redouterait un enijagement avec des européens armés. Il demandait seulement un comp.ignon, et le capitaine Truck fut si enthousiasmé de l'ardeur du volontaire, qu'il ollVil immédiatement de le suivre. Ses lieutenants et son équipage s'y opposèrent

d'un commun accord avec autant de respect que d'énergie. Le capitaine était trop nécessaire au salut de tous pour s'exposer imprudemment.

— Si vous craignez pour M. Truck, dit M. Lundi aux gens de l'équipage, je suis persuadé que vous n'avez point peur , et qu'aucun de vous ne refusera d'aller vider une bouteille en compagnie des Arabes. (^)ii'en dites-vous, mes amis? quelqu'un de vous consent-il avenir avec moi ?

— Uui , oui , monsieur ! s'écrièrent à la fois une doiuaine de matelots.

— Je m'y oppose, interrompit le capitaine. J'ai besoin de mes hommes, car je tiens à m'emparer des deux tronçons de mats qui restent, et nous aurons la brise et la mer contre nous, quand nous retournerons au Mvnlauk. Une idée! si M. Lundi se faisait accompagner par M. Dodge ? Il est accoutumé aux conciliabules, et il a besoin de stimulants, après le bain qu'il a pris. Monsieur Leach , prenez tin canot, et amenez-moi le susdit; présentez-lui mes compliments, et dites-lui qu'il a été choisi à l'unanimité pour remplir des fonctions honorables et avantageuses qui lui assureront la faveur publique..

Le second obéit sans hésitation et se dirigea vers la chaloupe. Le capitaine héla la vigie et lui demanda ce que faisaient les Arabes. La réponse fut satisfaisante. Us s'occupaient de planter leurs tentes, et ne semblaient pas disposés à commencer la guerre. M. Truck recommanda aux gabiers de surveiller avec soin l'ennemi, et crut avoir encore le temps de changer ses bigues pour enlever le mât d'artimon.

Les manœuvres commencèrent ; chacun rivalisa de zèle , et un quart d'heure après , le mât était suspendu dans les rabattues. Dix minutes plus tard , le pied fut dégagé des parapets , la hune enlevée , et le tronc descendu sur les sables. Alors l'équipage déjeuna , et la sentinelle de la hune rassura tous les esprits en faisant savoir.que les Arabes ne bougeaient pas.

Toutefois, on ne perdit pas de temps à manger. Au moment où le repas finissait , les habitants du désert commencèrent à parcourir la plaine par pelotons de quinze ou vingt hommes, et des courriers isolés se détachèrent de ses bandes comme pour communiquer avec la population de l'intérieur. Ces allées et venues donnèrent de l'inquiétude au capitaine Truck , qui jugea à propos de prendre des mesures décisives. Il ordonna aux matelots de concentrer toutes leurs forces sur. le màt de misaine, et se rendit auprès de ses deux ambassadeurs pour leur communiquer ses instructions.

M. Dodge n'avait osé résister à la sommation du capitaine, et en se présentant devant lui, il essaya de faire tant bien que mal l'apologie de sa conduite.

— Je dois vous avoir mal compris, dit-il; quand l'arrivée des Arabes a été signalée, je me suis empressé de me rendre à la chaloupe , dans laquelle et autour de laquelle on avait réuni la voilure et les mâts qui ont tant de prix pour nous. J'ai cru que c'était la place qu'il fallait défendre au péril de mes jours, et si l'on nous avait attaqués, j'aurais combattu comme un tigre.

— Je n'en doute pas , mon cher monsieur , répondit le capitaine , mais nous commettons tous des erreurs en guerre comme en politique, et les meilleurs soldats sont souvent ceux qui lâchent pied k la première alerte. M. Leach a dû vous exposer le plan de M. Lundi, et je compte sur votre zèle , dont vous allez nous donner la preuve dans celte circonstance importante.

— Je voudrais être mis à même de voir les Arabes face à face , l'épée à la main !

— Prenez une épée si cela vous convient, mon cher ami; elle pourra vous servir, dans le cas oii les Arabes feraient mine de marcher sur nous. Mais votre premier soin doit être d'abord de leur faire goûter le chnik du pauvre danois ; ensuite, s'ils nous refusent la paix, je compte sur vous pour donner l'alarme.

— Comment faudru-t-il m'y prendre ? demanda M. Dodge un peu inquiet.

— Bien de plus facile , dit l'imperturbable capitaine ; vous commencerez par tuer le shcik, puis vous ferez feu de vos pistolets à bâbord et à tribord. Soyez convaincu que nous vous entendrons.

— J'en suis persuadé, mais je me demande si cette démarche est prudente. C'est tenter bien audacieusement la Providence , et je commence k me sentir des scrupules. Est-il certain , capitaine , que nos procédés ne soient pas contraires aux lois de l'Afrique , à la morale , à la religion ?

— Vous êtes trop consciencieux pour un diplomate , dit M. Truck en aspirant une bouffée de son cigare. Vous n'aurez pas besoin de tuer les femmes ; que désirez-vous de plus ? Parlons moins, et agissons! IN'ous comptons tous sur votre dévouement; si vous réussissez, votre journal s'enrichira d'une page immortelle; s'il vous arrive malheur, nous rendrons hommage à votre mémoire.

— I\e plaisantons pas avec la mort, ca|iitaine, je vous en supplie; c'est un blasphème que de traiter à la légère d'aussi terribles sujets. Je veu\ bien me charger du rôle d'ambassadeur, mais pacifiquement, et en ]iortant tous les présents qui peuvent m'assurer une bonne réception.

— M. Lundi prendra la caisse de liqueurs du danois, et j'abandonnerai toute la cargaison aux Arabes, ii l'exception des mâts que je

leur disputerai à outrance, quand même ils auraient pour auxiliaires les lions du désert.

M. Dodge fit encore quelques objections, et il en aurait fait bien davantage sans son malheureux accident. Il n'aurait pas manqué d'invoquer les immunités dont il devait jouir à titre de passager ; mais il avait manifesté si ouvertement sa frayeur , qu'il se regardait comme déshonoré, s'il ne relevait sa réputation par une action d'éclat. D'ailleurs , la tranquillité qui régnait parmi les Arabes le rassurait un peu, et il pensait comme le capitaine Truck que le sheik n'oserait recourir à la violence, tant qu'une force imposante garderait le bâtiment échoué.

— Messieurs , reprit le capitaine Truck , vous pouvez lui dire que i'évacuerai la place après avoir enlevé le grand mât, et que je laisserai les indigènes maîtres absolus du danois. Ce mât ne peut lui être utile , et j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Faites-lui bien

Le capitaine ordonna à Saunders de lui apporter un charbon , avec lequel il alluma un cieare.

comprendre l'arrangement que je lui propose , et il est évident que nous nous séparerons les meilleurs amis du monde. N'oubliez pas qu'immédiatement après votre départ , nous nous mettrons en devoir d'enlever la misaine, et si l'on fait mine de nous attaquer, donnez l'alarme eu temps opportun , pour que nous puissions prendre les armes.

M. Dodge finit par se décider, pour des raisons dont il ne fit part à personne. S'il y avait une bataille, il s'attendait à être mis en réquisition par ses compagnons de voyage ; en restant avec les ennemis, il pouvait au contraire trouver moyen de se cacher jusqu'à la fin de l'action, et en être quitte pour un esclavage qu'il préférait à la mort.

Quand M. Lundi et son collègue gravirent la cote, l'équipage commençait à dresser les bigues autour du mât de misaine. Le capitaine prit congé de ses ambassadeurs sur la lisière de la plaine, mais il y resta quelque temps en observation. L'effectif des Arabes n'avait certainement pas été exagéré, et la troupe qu'on avait en vue semblait communiquer incessamment avec une autre, cachée derrière un monticule de sable qui s'élevait à un mille de distance. Après avoir vu ses envoyés entrer dans le camp ennemi , M. Truck plaça une sentinelle sur la côte, et retourna à son travail.

M. Lundi devint l'homme important de l'entreprise aussitôt qu'elle fut commencée. Il était vigoureux, confiant dans les vertus pacifiques des boissons alcooliques, et dépourvu de l'imagination qui fait voir les dangers où ils ne sont pas. Lorsque les ambassadeurs furent auprès des tentes, un Arabe vint à leur rencontre, et à force de gestes en prononçant seulement le mot sheik, ils parvinrent à se faire conduire en présence de ce personnage.

On a décrit assez de fois les habitants du désert pour nous permettre de supposer que nos lecteurs les connaissent, et pour continuer notre récit comme s'il s'agissait de chrétiens. On a vanté avec raison l'hospitalité des Arabes, mais cette qualité ne se retrouve guère

chez les tribus qui fréquentent la côte de l'océan Atlantique , entre Mogador et le cap Blanc, L'habitude de profiter des naufrages exerce là comme partout une désastreuse influence. Cependant un navire protégé par quelques marins épuisés, et un bâtiment défendu par un fort détachement d'hommes armés, présentaient deux objets bien différents à la cupidité des barbares. Ils comprenaient l'immense avantage qu'ils possédaient en étant sur leur territoire, et ils aimaient mieux attendre les événements que de courir les risques d'un combat.

Plusieurs d'entre eux avaient été à Mogador , et avaient idée de la puissance maritime d'un vaisseau ; et comme ils savaient que les étrangers actuellement occupés à bord du danois n'avaient aucun moyen de leur enlever la cargaison , ils se tenaient provisoirement tranquilles. Les Arabes n'étaient pas assez ignorants pour ne pas deviner qu'un autre navire devait être mouillé à quelque distance , et leurs espions s'étaient dispersés dans différentes direciions, pour s'assurer de ce fait important.

Les envoyés furent accueillis avec cette courtoisie et cette affabilité qui semblent diminuer à mesure que l'on s'avance vers l'ouest, et augmenter du côté de l'orient.

M. Lundi et M. Dodge furent invités à s'asseoir , et on leur offrit des rafraîchissements dont l'aspect n'avait rien d'engageant; aussi le principal ambassadeur s'empressa-t-il d'exhiber ses présents, et de les recommander aux indigènes , en leur montrant la manière dont on devait en faire usage. Quoique musulmans , les assistants ne- se firent aucun scrupule de goûter les liqueurs fermentées , et leurs libations, accompagnées des grimaces les plus grotesques, amenèrent entre les contractants une espèce d'intimité.

L'homme qui avait été capturé la veille par le capitaine Truck fut amené devant le sheik, et les auditeurs se montrèrent envieux de savoir si les étrangers avaient coutume de manger leurs semblables. Les habitants du désert avaient appris par leurs prisonniers que des marins avaient parfois dévoré leurs camarades, et ils avaient à ce sujet des traditions que le récit du captif avait réveillées. Si le sheik avait tenu un journal, à l'instar de M. Dodge, il y aurait probablement consigné des observations tendant àétablirque les Américains pratiquaient l'anthropophagie.

M. Saunders, cuisinifr du paquebot, avec son aide M. Toast.

M. Lundi prêta la plus grande attention à la pantomime de l'Arabe, et en conclut que le sheik l'invitait à diuer; mais M. Dodge, qui s'alarmait facilement , tomba dans l'erreur que le prisonnier avait luimême conservée, et s'imagina que les Arabes voulaient le dévorer.

— Allons donc, lui dit M. Lundi en haussant les épaules, vous êtes trop maigre et trop peu appétissant ! Pensez-vous que des hommes, turcs ou chrétiens , puissent songer à vous manger, quand ils ont des vivres en abondance ? Asseyez-vous sans façons, et goûtez à ces tranches de chameau rôti. Si j'avais prévu l'invitation de ce sheik , je lui aurais apporté des couteaux et des fourchettes de Birmingham; mais quoi qu'il se passe de couvert, c'est un brave homme, et vous en juge-

LE PAQUEBOT

rez bien mieux quand il aura vidé quelques lasses de schnick. Monsieur le sheik, je bois à votre santé de tout mon cœur.

Les hasards de la vie ont rarement mis en rapport l'un avec l'autre deux liommes aussi diflérenti que MM. Dodije et Lundi. Ce dernier, commerçant rusé sous les dehors de la franchise, n'était pas néanmoins exempt (ie sincérité; il avait de l'audace, de l'entêtement, de la résolution. Son collî'giie au contraire dissimulait toutes ses émotions. L'un s'installait comme chez lui sous la tente du désert ; l'autre était rempli de défiance. S'ils étaient retournés immédiatement au Messager, l'un aurait conseillé au capitaine Triick d'aller rendre visite aux Arabes comme à d'excellents voisins ; l'autre aurait fait un appel aux armes.

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