CHAPITRE Xll
Quelques heures après, Mabel , plongée dans ses réflexions, errait sur le bastion qui dominait le lac et l'Oswego. La soirée était calme et douce , et l'on ne savait encore si le détachement destiné aus Mille- Iles pourrait partir le soir, à cause de l'absence totale de vent. Les armes , les munitions et les approvisionnements étaient déjà embarqués. Les bagages même de ftlabel étaient à bord; mais l'équipage restait encore à terre, et se promenait de long en large sur la plage, dans une complète irrésolution. Jasper avait remorqué le Véloce hors de la baie de manière à pouvoir franchir au premier signal la passe de la rivière.
Aux jeux du matin avait succédé dans le fort une tranquillité qui était en rapport avec celle du paysage, et dont Mabel sentit l'influence sans pouvoir s'en rendre compte. Elle reconnut pour la première fois que les plaisirs des villes et de la civilisation n'étaient pas les seuls désirables ; elle comprit qu'on pouvait vivre heureux entre cette vaste forêt et ce lac paisible. Cette conviction naissante était due sans doute eu partie aux dix jours qu'elle venait de passer; mais il nous serait difficile de rien ajouter là-dessus, au point où notre narration eu est arrivée.
— Quel beau coucher de soleil 1 s'écria d'une voix enjouée maître Cap qui survint brusquement; pour un lac d'eau douce , celte pièce d'eau présente un coup d'œil agréable; seulement elle est trop tranquille.
— Vous n'êtes jamais content, mon oncle. Ne pouvez-vous jouir en paix des charmes de la nature et les admirer ici aussi bien que dans notre île de Matanham?
— Quelle différence ! dit le vieux marin d'un ton dédaigneux ; si nous étions sur les bords de la mer, nous verrions les vagues onduler sans cesse , quoiqu'il ne fasse pas un souffle d'air. L'Océan respire comme un être vivant, tandis que la surface de cette mare est à peine agitée. Je ne conçois pas comment Jasper consent à naviguer sur le lac Ontario , car c'est un jeune homme auquel il ne faudrait qu'un peu d'instruction pour être quelque chose.
— Pensez-vous qu'il en manque, mon oncle? répondit Mabel en ajustant sa chevelure. Il me paraît en savoir beaucoup plus que les jeunes gens de sa classe : U a peu lu, les livres étant rares dans cette partie du monde, mais il s'est développé par la réflexion.
— Il est ignorant comme quiconque navigue sur ces eaux de l'intérieur ; il peut faire un nœud plat ou un nœud d'anguille, mais il serait incapable d'attacher le bouton des bosses ou de nouer un cul-de-porc en tête de mort. Il faut que je fasse quelque chose pour lui , ainsi que pour l'Eclaireur, afin de les récompenser des services qu'ils nous ont rendus.
— Fort bien , mon cher oncle , je vous sais gré de penser à ces braves gens.
— C'est parler en digne fille de votre mère, reprit maître Cap. J'ai donc conçu un plan qui arrangera tout le monde et que je développerai à notre retour des Mille-Iles.
— Puis-je vous demander quelles sont vos intentions?
— Je ne vois pas pourquoi je vous en ferais un secret, Mabel; mais je vous prie de n'en rien dire à votre père , qui a pour l'état militaire une prédilection trop marquée. Jasper et l'Eclaireur perdent leur temps ici, et je me propose de les conduire jusqu'à la côte et de les embarquer tous les deux. Eau-Douce aurait le pied marin au bout d'une quinzaine et serait le meilleur des matelots après une traversée d'un an. L'Eclaireur serait plus difficile à dresser; mais avec du temps on viendrait à bout de l'utiliser , surtout en qualité de vigie , car il jouit d'une excellente vue.
— Croyez-vous qu'ils acceptent la proposition ? demanda Mabel en souriant.
— Parbleu! quel être raisonnable refuserait son bonheur? Laissezmoi le soin d'arranger l'affaire. Voici justement l'Eclaireur, dont je vais exciter l'émulation en lui développant mes intentions bienveillantes... Arrivez , mon camarade , nous parlions de vous à l'instant même.
— Et qu'en disiez-vous, Eau-Salée? demanda le guide, qui commençait à désigner le vieux marin sous le nom que lui avaient donné les Indiens.
— Nous disions, mon ami, qu'à notre retour de la croisière que nous allons entreprendre , vous devriez venir avec nous.
— Et que ferais-je dans vos villes? Y pourrais-je chasser? Y seraisje réduit à suivre à la piste les gens qui vont au marché ou à me mettre à l'affût des chiens et de la volaille? Vous n'êtes pas ami de mon bonheur, maître Cap, puisque vous voulez m'enlever aux ombrages des bois pour m'exposer au soleil des clairières.
— Je ne compte pas vous laisser dans les établissements; mais je vous emmènerai en mer, où tout homme peut respirer en liberté. Mabel vous dira que j'avais formé ce projet avant de vous entretenir.
— Et quels en seraient les résultats selon Mabel? elle sait que tout homme a sa vocation et ne peut en chercher une autre sans contrecarrer la Providence. Je suis un chasseur, un guide, un batteur d'estrades, et vouloir cesser de l'être, ce serait lutter contre le ciel. Ai-je raison, Mabel, ou êtes-vous assez femme pour avoir le désir de me voir changer de caractère.
— Je ne désire aucun changement en vous, répondit Mabel avec une cordiale sincérité qui alla droit au cœur du chasseur; mon oncle a beau vanter la mer et ses avantages , je ne me soucierais pas de voir transformer même en amiral le meilleur et le plus noble chasseur des bois. Restez ce que vous êtes, mon brave ami, et ne craignez rien, si ce n'est la colère de Dieu.
— Entendez-vous cela , Eau-Salée? Entendez-vous ce que dit la fille du sergent? et elle est trop sensée, trop spirituelle et trop jolie pour ne pas penser ce qu'elle dit. Tant qu'elle sera contente de me voir tel que je suis, je ne méconnaîtrai pas ma nature en essayant de me métamorphoser. Je puis paraître inutile dans une garnison, mais quand nous serons aux Mille-Iles, j'aurai souvent l'occasion de vous prouver qu'une carabine sûre est un don du ciel.
— Vous êtes donc de la partie? dit Mabel avec tant de douceur que le guide l'aurait suivie jusqu'au bout de la terre. Je suis peut-être la seule femme de l'expédition , et votre présence ne diminuera pas ma sécurité.
— Savez-vous, demanda maître Cap, quel est le but de cette expédition? Mon beau-frère est discret comme un franc-maçon et ne m'& rien révélé. Je sais seulement que nous mettrons à la voile quand le vent le permettra et que nous resterons un mois absents.
— L'objet du voyage n'est pas un grand secret, dit l'Eclaireur, quoiqu'il soit défendu d'en parler dans la garnison. Moi qui ne suis pas soldat , je puis me servir de ma langue quand bon me semble , et certes tout le monde conviendra que je n'abuse jamais de cette faculté. Vous savez que nous allons aux Mille-Iles , maître Cap ?
— Oui, c'est le nom de notre port; mais je doute que ce soit de véritables îles pareilles à celles de l'Océan, et mille signifie probablement deux ou trois.
— Mes yeux sont bons , reprit le guide , et pourtant j'ai souvent tenté inutilement de compter ces îles.
— Oui ! oui ! j'ai connu des gens qui ne pouvaient compter que jusqu'à un certain nombre... Je suis presque persuadé que vos îles n'existent pas, et que ce sont seulement des péninsules ou des promontoires. Quoi qu'il en soit, quel est le but de la croisière ? Je vais vous l'expliquer. Il est bon que vous sachiez que les grands lacs forment une chaîne, et que leurs eaux passent des uns dans les autres et se déversent dans le lac Erié. Elles tombent ensuite du haut d'une montagne dans l'Ontario et communiquent avec la mer par un grand fleuve. Or, cette innombrable quantité d'îles est située au point de jonction du lac et du fleuve , et plus bas est un poste français nommé Frontenac. C'est là que nos ennemis entassent des munitions et des approvisionnements pour les distribuer aux sauvages qui habitent les bords des lacs.
— Et vous espérez les en empêcher? demanda Mabel.
— Peut-être oui , peut-être non. Duncan de Lundie a placé un dé" lâchement aux Mille-Iles pour arrêter les embarcations françaises; mais jusqu'à présent on n'a pris que deux bateaux. Des nouvelles apportées la semaine dernière par un courrier ont décidé le major à tenter u» dernier effort. Jasper connaît la route , et nous serons entre bonneC mains, car le sergent a autant de prudence que d'activité, et personne ne le vaut pour une embuscade.
— Est-ce tout? dit Cap d'un ton dédaigneux, j'avais présumé d'aprèt les préparatifs que c'était une grande expédition où l'on pourrait pren» dre sa part de prise.
— Que voulez-vous dire? Je me suis sans doute trompé; il n'y a pas de part de prise sur l'eau douce, et le roi accapare tout dans ces sortes de combats d'infanterie que vous appelez des embuscades.
— Je l'ignore , maître Cap , je prends ma part du plomb et de la poudre qui me tombent entre les mains, sans en rien dire au gouvernement. S'il y a de plus grands bénéfices, ce n'est pas pour moi; et cependant il est temps que je songe à me caser , à me meubler et à m'ëtablir.
Quoique l'Eclaireur n'osât pas regarder Mabel en parlant de la nécessité d'un changement pour lui, il eût donné le monde entier pour savoir si elle avait compris et quelle était l'expression de sa physionomie. Mabel était loin de soupçonner le sens de cette allusion directe, et elle n'eut point l'air embarrassé quand elle tourna les yeux vers l'Oswego . où le Véloce se préparait à mettre à la voile.
— Jasper va faire sortir son cutter, dit le guide, dont l'attention fut attirée du même côté par le bruit de la chute d'un ballot sur le pont. 11 aperçoit des pronostics de vent et il se dispose à en profiter.
— Et nous'allons avoir l'occasion de prendre une leçon de navigation, reprit Cap d'un air sarcastique. Il y a une manière d'appareiller qui décèle le véritable marin, de même qu'il suffit, pour juger un soldat , de voir comment il boutonne son habit.
— Jasper n'est peut-être pas boa marin , dit l'Eclïireur, étranger
L'ONTARIO
à tout sentiment de basse jalousie; mais c'est un hardi gaillard , et il dirige son cutter avec une habileté inconnue sur le lac. Vous ne le trouviez pas maladroit, maître Cap, quand il a passé les chutes de l'Oswego.
Cap ne répondit que par une eiclamation, et toutes les personnes placées sur le bastion s'attachèrent à suivre les mouvements du cutter avec un intérêt tout naturel , puisqu'ils devaient s'y embarquer. Il faisait toujours un calme plat, et la surface du lac étincelait aux derniers rayons du soleil. Le Vcloce était sorti du port à la touée ; mais, vu l'absence de vent, il fut obligé de continuer sa route à l'aviron. Une fois en rade, il jeta l'ancre à une lieue environ de la terre et attendit les cauots qui devaient lui amener les passagers.