CHAPITRE XXI
Le capitaine Truck avait compris combien le succès de son entreprise dépendait de la promptitude de son exécution, et il n'avait laissé à bord aucun homme d'équipage , à l'exception du maître d'hôtel Saunders. On se rappelle que la société, qui s'y trouvait réunie, se comiiosait de MM. Eflingham, Sharp et Blunt, d'Eve Ef&ngham, de mademoiselle Viefville, de Nannette Sidiey et d'une femme de chambre française. Le capitaine avait voulu d'abord remettre le commandement au lieutenant; mais comme le paquebot était dans un bon mouillage, que ses amarres avaient une force considérable, et que les vents avaient peu de prise sur le pont désemparé, il avait remis ses pouvoirs par intérim à M. Blunt, dont il avait apprécié à plusieurs reprises les dispositions nautiques. Il y avait une certaine solennité dans la position de ceux qui restèrent à bord après le départ des matelots. La nuit était douce et tranquille, et quoiqu'il n'y eiit pas de lune, les passagers se promenèrent sur le pont pendant plusieurs heures, avec d'étranges et romanesques sensations.
Edouard Eflingham et son cousin se retirèreut de bonne heure , et le reste de la société continua à s'entretenir avec une absence de contrainte et un abandon qui ne leur avaient pas été permis jusqu'alors depuis qu'ils étaient enfermés sur le Montauk.
— Notre situation est au moins nouvelle, dit Eve, pour des cosmopolites qui ont vu Paris , Vienne et Rome.
— N'oubliez pas la Suisse , ajouta M. Blunt.
Eve comprit l'allusion, et se reporta a\<\ jours qu'elle avait passés en compagnie du jeune homme, au milieu des grands paysages des Alpes; mais elle ne laissa point voir qu'elle avait de la mémoire.
; — Préférez-vous la Suisse à tous les autres pays que vous connaissez ? demanda M. Sharp: je mets l'Angleterre hors de la question. IVous qui sommes de cette île, nous pouvons y trouver des charmes; mais il faut avouer que les étrangers partagent rarement notre enthousiasme. Je peuse que la plupart des voyageurs douueraient la palme
I à l'Italie.
— Je suis de votre avis , répondit Paul Blunt , et c'est là que j'habiterais si j'avais à clioisir une résidence. Cependant je crois qu'on devrait changer de pays comme de saisons. L'Italie est l'été , et on se lasserait bientôt d'un mois de juin éternel.
— L'Italie n'cst-elle pas plutôt l'automne, où la récolte est faite, où la chute des feuilles commence?
— Pour moi, dit Eve, ce serait un éternel été ; mais à quelle saison pourrait-on comparer la pauvre Amérique ?
— Au printemps , sans doute , ré|)ondit poliment M. Sharp.
— Et vous, monsieur Blunt , qui seniblcz connaître également bien toutes les parties du monde, accordez-vous cette qualification à notre pays, à mon pays natal?
— Elle est méritée sous tous les rapports, quoique celle d'hiver fût peut-être plus convenable pour certaines parties du territoire. L'Amérique est un pays peu facile à comprendre : tantôt elle ressemble à Minerve, née dans toute sa maturité ; tantôt elle montre encore toute la faiblesse d'un enfant.
— En quoi, s'il vous plaît? demanda M. Sharp.
— Dans ses opinions , dans ses goûts , peut-être même dans ses connaissances. Cependant elle pratique avec succès, et quand on la compare aux autres nations, on peut dire que l'Amérique est dans son été. Je ne crois pas avec vous , miss Eflingham , que les liabitants des Etats-Unis soient à la tête de la civilisation ; mais je ne partage pas l'opinion de M. Sharp et de mademoiselle Viefville, qui les placeraient volontiers au dernier rang.
— Et quelles sont sur ce point les idées des compatriotes de M. Blunt?
— Je m'aperçois, répondit celui-ci après un moment d'hésitation, qu'on ne sait pas au juste à quoi s'en tenir sur le lieu de ma naissance ; et puisque personne n'est à même de m'accuser de préjugés ou de partialité, je profiterai de ma position pour louer ou condamner à mon gré.
— Je me range de votre parti, dit Eve, en ce qui concerne l'Italie. Je lui donne le pas, dût mademoiselle Viefville m'accuser de lèsemajesté envers son cher Paris, et dût M. Sharp m'opposer les agréments de sa capitale.
— Croyez-vous que Londres soit à dédaigner ? demanda M. Sharp avec un patriotique empressement.
— Non sans doute, et, sous beaucoup de rapports, je regarde Londres comme la plus belle ville de l'Europe. Certes, elle ne réunit pas autant de curiosités que Rome, et si elle était en ruines, personne ne songerait peut-être à visiter les rives de la Tamise; mais sa magnificence, ses parcs, son architecture générale, présentent un ensemble qu'on ne retrouve nulle part.
— Et sa société, miss Eflingham ?
— Je suis trop jeune, et j'ai trop peu d'expérience, pour en parler savamment , mais il me semble....
— Expliquez-vous , je vous en conjure ; nous sommes des cosmopolites réunis en congrès, et la franchise est notre mot d'ordre.
— Eh bien, reprit Eve , il me semble qu'il manque quelque chose à la société anglaise. C'est de la gaieté et de la conversation. Les Anglais ne parlent guère et ne rient jamais. Le monde à Paris me paraît bien préférable, et j'y ai remarqué des agréments qu'on ne rencontre ni à Londres ni à New-York.
— Ne me parlez pas de la capitale de l'Etat que vous habitez, s'écria M. Blunt : la société y est complètement nulle. Elle ressemble à celle d'Angleterre ; on dirait un régiment composé d'hommes tirés de différents corps , et qui prennent quelquefois le tambour-major pour le colonel.
— J'avais cru jusqu'à présent que vous étiez né à New-York, dit M. Sharp.
— Et quand cela serait : doit-on avoir les yeux fermés à des faits aussi évidents que le soleil , parce qu'on est né dans un endroit plutôt que dans un autre ? J'ai dit que j'étais cosmopolite, et je me permettrai de critiquer à coeur ouvert même les compatriotes de mis Effingham.
— Je ne suis pas de New-Y'ork, ayant vu le jour à la maison de campagne de mon père, au milieu des montagnes.
— S'il en est ainsi , vous conviendrez avec moi que New-York est une sorte de bivouac oii viennent camper des négociants , et oii il est impossible par conséquent de former une société élégante et cultivée. Le commerce a son utilité , mais vous avouerez qu'il est peu compatible avec la politesse des cours.
— Je proteste, dit Eve, et j'invoquerai contre vous des souvenirs de Florence. Nous ne sommes plus à l'époque oii cette ville florissait. Le commerce était alors un monopole, cl ceux qui l'avaient entre les mains ne s'occupaient pas directement des affaires. Les Médicis vendaient les épices et de la soie par des intermédiaires, et se contentaient de diriger de loin les opérations sans y prendre part. Peut-être même n avaient-ils jamais vu leurs nombreux vaisseaux. Ils ressemblaient plutôt aux législateurs qui réglementent le commerce qu'au marchand qui goûte le vin ou qui manie des échantillons. Les monopoles nuisent à la masse de la population , mais ils développent certainement les facultés du petit nombre des privilégiés. La concurrence
de nos jours a certainement appelé des milliers d'hommes au partai'e des bénéfices; mais elle a miné l'aristocratie. ""
— % ous en plaignez-vous?
— Non certainement, et j'aime mieux voir l'aisance de plusieurs que le luxe d'un seul. Je ferai remarquer seulement qu'en Amérique, ou même en Europe, il y a peu ile véritables directeurs commerciaux. La plupart de ceux qui se qualifient de négociants ne sont que des agents placés entre le jiroducteur et le consommateur.
— De quel singulier sujet nous nous occupons ! dit-elle : qui pourrait croire que nous sommes sur un navire presque abandonné, à un mille de la côte du grand désert de Sibara. Que les étoiles sont belles! Jamais nous n'avons vu la voûte céleste si étiucelante de feu !
— C'est grâce à la latitude oii nous nous trouvons , répondit monsieur Sharp.
— Mais est-il possible de la déterminer très-exactement.
En posant cette question, Eve se tourna involontairement vers Paul Blunt; car toute la société le considérait comme celui qui avait le plus de connaissances en fait de navigation.
— Je crois, répondit-il , que nous sommes à IC degrés au sud de notre port. La poursuite acharnée dont noui avons été l'objet et le terrible coup de vent que nous avons essuyé nous ont détournés de notre chemin, et nous avons fait douze cents milles de trop.
— Heureusement, mademoiselle, dit Eve à sa gouvernante, que nous ne sommes pas attendues , et personne hors d'ici ne prend une part très-active à notre détresse. J'espère, messieurs , que vous n'avez point non plus de parents auxquels ce retard puisse causer quelque inquiétude ?
C'était la première fois qu'Eve se permettait une demande qui pouvait forcer Paul Blunt à s'expliquer sur sa famille et ses relations. Elle se repentit de ses paroles , mais sans motifs , puisque Paul IJlunt garda le silence. M. Sharp répondit que ses amis d'Angleterre n'apprendraient ses mésaventures que par ses lettres. Quant à mademoiselle Viefville, le sort qui l'avait réduite à la condition de gouvernante l'avait privée presque entièrement de famille.
— Je crois qu'il faudra régler un quart pour cette nuit, reprit Eve après un moment de silence général ; les éléments conjurés ne peuvent-ils nous mettre dans l'état oit nous avons trouvé le pauvre danois?
— C'est possible , mais peu probable , répliqua Paul Blunt , ie Montauk est bien amarré, et l'étroite ligne de récifs, qui s'étend entre nous et l'Océan fait admirablement l'ollice de brise-lame. Il ne serait pas agréable d'échouer en ce moment sur une côte pareille.
— L'absence de notre équipage vous inspire-t-elle des craintes ?
— Oui ; car il a emporté toutes les armes à feu , et je ne sais si nous avons même un pistolet de poche pour nous défendre.
— Ne pourrions-nous rester sur cette plage pendant plusieurs jours sans être aperçus par les Arabes? demanda M. Sharp.
— J'ai peur que non. Les marins m'ont dit que les barbares erraient le long des côtes, dans l'espoir de trouver des débris, et que la nouvelle de tous les sinistres se répandait avec une effrayante rapidité. Il est rare que les naufragés puissent même s'éloigner en chaloupe.
— Jespère qu'au moins nous sommes en siireté ici? s'écria Eve avec une terreur à moitié feinte et à moitié réelle.
— Tant que nous tiendrons le navire au large , nous n'avons rien à redouter. Les Arabes n'ont point de bateaux, et s'ils en avaient, ils n'oseraient pas attaquer un vaisseau à flot, à moins de le savoir complètement sans défense.
— Tout cela est peu rassurant; mais nous nous confions à vos bons soins, messieurs... Mademoiselle, il est près de minuit, je crois.
Eve et sa compagne saluèrent courtoisement les deux jeunes gens , et se retirèrent dans leurs chambres. M. Sharp passa encore une heure avec M. Blunt, qui s'était chargé du ]iremier quart. Tous deux causèrent amicalement. Ils devinaient en secret qu'ils étaient rivaux, mais cette lutte généreuse et chevaleresque ne les empêchait pas de se rendre mutuellement justice. Ils parlèrent de leurs voyages, des observations qu'ils avaient faites sur les mœurs des nations, du plaisir qu'ils avaient éprouvé en visitant les lieux célèbres dans l'histoire; mais ils ne hasardèrent pas un seul mot relativement à la jeune fille qu'ils voyaient avec les yeux de l'âme longtemps après que sa forme gracieuse et légère avait disparu.
Enfin Paul Blunt exigea que M. Sharp se retirât, en le menaçant, en cas de refus , de lui tenir compagnie pendant le .second quart. M. Sharp descendit dans la cabine, et pendant plusieurs jours on n'entendit à bord du Munlauk que le pas de la sentinelle solitaire.