CHAPITRE XXII
A l'heure fixée pour relever la garde M. Sharp vint remplacer Paul Blunt, qui ne tarda pas à s'endormir profondément. L'aube commençait à poindre, quand il sentit une main se poser sur son épaule.
— Pardonnez-moi, murmura M. Sharp; notre solitude va être désagréablement troublée.
— Par qui? par les Arabes?
— J'en ai peur; mais il fait encore trop sombre pour s'en assurer. Si vous voulezvous lever, nous tiendrons conseil. Hàlei-vous, de grâce !
LE PAQUEBOT
Paul Blunt s'était précipitamment soulevé sur un bras, il passait une main sur son front comme pour s'assurer qu'il était bien éveillé. 11 ne s'était pas déshabillé, et il ne tarda pas à être debout au milieu de la chambre.
— Il ne faut pas qu'il y ait d'erreur dans un sujet aussi sérieux , n'alarmons pas nos compagnons sans être certains de ceux qui nous arrivent.
— Je suis de votre avis, répondit M. Sharp, qui semblait parfaitement calme, malgré son anxiété. Je puis m'être trompé , et je désire m'éclairer de vos lumières. Tous ceux qui sont à bord , excepté nous, dorment d'un profond sommeil.
Paul Blunt passa son habit , et une minute après tous deux éuient sur le ponl. Les clartés du jour étaient encore douteuses, et l'on apercevait à peine la ligne de récifs dont la marée basse laissait la partie supérieure à découvert.
Les deux surveillants s'approchèrent avec précaution des bossoirs du bàliroent, et caché par les parapets, M. Sharp indiqua à son compagnon les objets qui avaient éveillé ses alarmes.
— Regardez à droite de l'ancre de touée ; voyez-vous cette roche pointue ; c'est là où j'ai vu remuer une masse qui a disparu depuis.
— Peut-être était-ce un oiseau de mer; nous sommes si près du jour, que quelques mouettes doivent être déjà réveillées. Quelles étaient les dimensions de cette masse?
— Elle avait la grosseur d'une tête d'homme , mais ce n'est pas parti de ce côté; plus au nord, j'ai distingué trois êtres vivants qui marchaient dans l'eau près de la pointe où les rochers ne sont jamais à sec.
— Ce sont sans doute des hérons, oiseaux qu'on rencontre fréquemment dans ces latitudes. Je ne vois rien...
— Plût au ciel que je me sois abusé , mais je crois être sûr de mon fait.
Paul Blunt serra le bras de M. Sharp, comme pour lui recommander d'écouter attentivement.
— Entendtz-vous ? murmura-t-11 avec vivacité.
— On dirait le cliquetis du fer.
Paul Blunt saisit un anspect, passa rapidement par-dessus le talon du beaupré, et se plaça entre les bittons. Là il se pencha , et regarda les chaînes qui amarraient les bossoirs. Elles étaient les unes près des autres, en lignes parallèles, et ne formaient qu'une courbe légère, depuis les escaliers jusqu'à l'endroit où les ancres de touée étaient mouillées. Le long de ces chaînes grimpaient avec précaution une trentaine d'Arabes marchant sur les mains et sur les pieds.
Piiul Blunt avec sou anspect porta plusieurs coups violents sur les chaînes, tous les Arabes cessèrent d'avancer , et se couchèrent à plat ventre.
— Nous sommes dans une horrible position, dit M. Sharp; mais il faut mourir plutôt que de nous laisser aborder-
— Oui, c'est mon avis, portez-vous ici, et s'ils avancent, secouez les chaînes ; il n'y a pas un moment à perdre.
Paul Blunt donna un nouveau coup de son anspect , descendit jusqu'aux bittes, et se mit à détacher les chaînes de leurs amarres.
Les Arabes entendirent les anneaux de fer tomber un à un sur le pont, et ils ne bougèrent pas. Us sentirent les chaînes plier sous eux, et ce fut le signal d'une retraite générale.
M. Sharp compta cinquante hommes qui, suspendus par les bras ou ayant le corps à moitié dans l'eau, se sauvaient du mieux qu'il leur était possible.
M. Blunt détacha les chaînes, dont les balants retombèrent dans la mer, et le navire dériva lentement en arrière.
Quand cela fut fait, les deux jeunes gens se tinrent silencieux sur le gaillard d'avant, et il leur sembla qu'ils venaient d'être le jouet d'uue illusion.
— Comment nous en tirer ? s'écria Paul Blunt ; nous n'avons pas même un pistolet! pas de moyens de défense! rien qu'une étroite ceinture d'eau entre nous et ces barbares! il est certain qu'ils doivent avoir des armes à feu ; et dès qu'il fera jour, il nous deviendra même impossible de rester sur le pont !
M. Sharp prit la main de son compagnon et la pressa avec énergie.
— Dieu vous bénisse ! dit-il d'une voix étouffée : le délai que vous nous procurez nous sauve ! Sans l'heureuse pensée que vous avez eue, niiis Ëfhngham, ceux qui l'accompagnent, nous tou^, nous aurions été à la merci de ces misérables. 11 ne s'agit point de rivalité ou de folles déceptions ; je crois que chacun de nous mourrait pour délivrer cette belle et innocente créature du sort qui la menace ainsi que nous.
— Je sacrifierais volontiers ma vie pour qu'elle fût en ce moment en sûreté dans un pays chrétien et civilisé.
Les rivaux généreux se serrèrent la main sans songer aux sentiments qui pouvaient les diviser. Tous deux étaient mus par un pur et ardent désir de servir la femme qu'ils aimaient, et miss Eflingham était leur unique j ensée. La sollicitude commune qu'ils avaient pour elle était si absorbante, la destinée qui l'attendait comme captive leur semblait si horrible , qu'ils oubliaient qu'il y eût à bord d'autres personnes en danger ou capables de conjurer le malheur qu'ils appréhendaient.
La bande ennemie n'est pas sans doute considérable, dit Paul Blunt après un moment de réflexion ; elle na pu nous surprendre , et sa fai-
blesse l'empêchera probablement d'entreprendre une attaque avant le retour des embarcations. Grâce à Dieu, nous avons échappé au danger d'être saisis pendant notre sommeil, et d'être victimes sans pouvoir nous reconnaître. On n'osera pas essayé d'escalader un vaisseau de cette grandeur sans être instruit de notre faiblesse, et particulièrement de notre manque d'armes. Il y a à bord une petite pièce de canon, et elle est chargée ; elle nous suffira pour tenir les Arabes en échec pendant quelque temps. Réveillons notre monde, car il ne s'agit pas de dormir, nous sommes tranquilles pour deux heures au moins, puisque sans bateaux il leur faut au moins ce temps là pour nous aborder.
Les deux jeunes gens descendirent sous le pont en marchant involontairement à pas légers comme des hommes qui se sentent en présence d'un danger imminent. Paul Blunt était en avant , et à sa grande surprise , il trouva à la porte de la cabine Eve Effingham , qui semblait les attendre.