CHAPITRE XXIII
Eve était tout habillée ; l'inquiétude et la nouveauté de sa situation l'avaient empêchée doter ses vêtements, et quelques minutes lui suffirent pour achever sa toilette. La jeune fille était pâle, mais elle concentrait toutes ses forces pour comprimer l'expression d'une terreur indigne d'elle.
Elle mit involontairement la main sur le bras de Paul Blunt en lui disant :
— 11 est arrivé quelque malheur ; j'ai entendu le bruit des chaînes que l'on roulait sur le pont.
— Rassurez-vous , ma chère demoiselle , rassurez-vous , je vous en conjure : ce c'est pas vous que nous avions l'intention de réveiller.
— Communiquez-moi tout ce que vous savez, Powis , je vous en supplie ; je suis capable de tout entendre.
— Je crains que votre imagination ne s'exagère le danger, répondit celui qu'on appelait pour la première fois par son véritable nom.
— Craignez-vous que le navire échoue ?
— Ce n'est pas ce qui m'inquiète; la mer est trop calme. I — Où sont les embarcations?
— Elles reviendront en temps opportun.
— Je n'en doute pas , dit Eve saisie d'un frémissement involontaire ; mais les Arabes ne rôdent-ils pas dans les environs ?
— IVous en avons vu quelques-uns, et sans la vigilance de M. Sliarp, nous aurions été faits prisonniers pendant notre sommeil. Dans le moment actuel , nous sommes sur nos gardes, et il est certain qu'en attendant le retour du capitRine Truck , nous sommes en état de tenir en respect le petit nombre de barbares qui se sont montrés.
— Je vous remercie de toute mou âme , sir Georges Templemore, dit Eve , et vous avez encore des droits à la reconnaissance d'un père et de tous ceux auxquels vous avez rendu un service signalé.
— La bonne opinion que vous avez de moi , miss Eflingham , m'est tellement agréable que j'ai à peine le cœur de vous démentir. Cependant je dois vous faire un aveu: c'est que, sans la résolution de M. Blunt , ou plutôt de M. Powis , puisque je l'ai entendu nommer ainsi , nous aurions tous été perdus.
— Ne discutons pas sur vos mérites , messieurs; vous êtes tous deux également nos sauveurs. Chargez-vous déveiller mon père et M. John Effingham, tandis que je vais aller avertir mademoiselle ViefviUe et mes femmes. Certes ce n'est pas le moment de dormir.
Les deux jeunes gens allèrent frapper aux portes des chambres, et revinrent ensuite sur le pont, qu'ils jugeaient convenable de quitter le moins possible dans une telle extrémité.
Tout était tranquille, et malgré l'examen le plus attentif, on ne put découvrir sur le récif la moindre trace d'un être vivant.
— Les rochers sont séparés du rivage au sud par des eaux profondes, dît Paul lilunt, que nous continuerons à appeler par son nom de guerre dans certaines occasions. Quand la marée est haute, il est impossible de passer à gué sur les rochers. Les Arabes doivent le savoir, et comme la mer monte, ils vont probablement se retirer sur la plage, afin de ne pas se trouver sur un îlot exposés au feu d'un navire qu'ils doivent croire bien armé.
— ISe sont-ils pas instruits de l'absence de la plupart de nos gens, et n'ont-ils pas voulu profiter de l'occasion?
— Voilà le côté sombre des conjectures, et peut-être n'avez-vous que trop raison; mais comme le jour commence à venir, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, et nous serons tirés d'une incertitude plus cruelle que la réalité.
Pendant quelque temps , la conversation fut interrompue. Ce fut M. Sharp qui la reprit.
— Par une émotion bien naturelle, dit-il , miss Effingham a trahi mon incognito , que vous ne manquerez pas de trouver absurde. Je m'appelle, en effet, sir Georges Templemore, et si j'ai changé de nom, je vous certifie que c'était uniquement par caprice.
— Vous aviez peut-être quelque défiance dans l'esprit démocratique de l'Amérique, répondit P-iul en souriant, et vous vouliez le désaruicr en lui sacrifiant provisoirement votre titre et votre rang.
LE PAQUEBOT
— Vous ne me rendei pas justice. Mon domestique, dont le nom est Sharp, avait retenu une cliambrc pour moi, et en m'entcndant interpeller'comme si j'eusse été M. Sbarp, j'eus la faiblesse d'adopter ce pseudcnymc. Je ne m'attendais f^uère à me trouver avec les Effingbam, qui sont pour moi de vieilles connaissances; sans cela, je ne me serais pas rendu coupable d'une pareille folie.
— En vous excusant d'un |iéclié véniel, vous oubliez que je l'ai partaré. Je vous connaissais pour vous avoir vu sur le continent , et vous trouvant disposé à vous scrxir d'un d('iîuispment, j'en ai pris un à votre cieniple,dans un moment d'irréflexion. J'aime assez qu'on se donne un nom de voyage , quoique persuadé que toutes les déceptions trouvent ti")t ou tard leur cliàtiment
— 11 est certain qu'un mensonge ne peut se soutenir que par de nouveaux mensonges. Ayant commencé de dissimuler , il est essentiel que je persévère, jusqu'à ce que nous arrivions en Amérique. D'ailleurs, je ne puis réclamer maintenant mon véritable nom, sans déposséder un usurpateur.
— Continuez donc comme vous avez commencé , ne fût-ce que pour écliapper aux homnmges importuns de M. Dodge. Quant à moi , sans allacber d'importance à mon pseudonyme, j'aime mieux laisser les choses telles qu'elles sont, pour des motifs que je ne puis pas bien expliquer.
Tous deux cessèrent de s'entretenir sur ce sujet, mais ils comprirent qu ils devaient conserver temporairement les qualiûcations dont ils s'étaient afiublés.
Au moment oii ce court dialogue finissait, le reste de la société parut sur le pont.
Tous conservaient un calme forcé, mais la pâleur des dames décelait l'inlensilé de leurs angoisses. Eve luttait contre l'inquiétude, pour ne jias augmenter celle de son père. Celui-ci , dans le premier moment, avait été troublé au point de coniproiueltre sa dignité; mais il comuiençail à se rassurer, et son attitude était ferme.
Jolin KHingham se livra d'abord ii un emportement qui se trahit par des imprécations. 11 se désolait d'avoir eu la folie de se laisser surprendre sans armes. Une idée terrible lui passa d'abord dans l'esprit : il se dit qu'il valait nreux sacrifier Eve que de l'abandonnera la honte et aux tortures de la cai>tivité ; mais la véritable affection qu'il portail à sa cousine le fit prompttmenl renoncer à cette affreuse pensée. Cependant, quand il aborda sur le pont ses compagnons, ce fut avec une vague impression; mais le moment était venu où ils devaient se j)r( parer à mourir tous ensemble.
Personne n'était plus calme en apparence que mademoiselle Yiefville. Elle avait mené une vie de sacrifices, et elle se résignait à la perdre dans une sanglante catastrophe. Elle montrait une espèce d'héroïsme national; elle avait atteint un degré de fermeté romaine, et elle était prêle a affionler son sort avec un courage égal à celui des hommes.
Telles furent les premières impressions de ceux qui avaient été arracbé.s au repos pour apprendre le danger dont ils étaient menacés. Les craintes diminuèrent quand ou eut commencé il étudier la situation aux clartés croissantes du jour. Paul Hlunt monta sur la hune , d'oii ses ytux embrassèrent la longue ligne des récifs, et l'espérance se ranima dans tous les cœurs quand il eut proclamé la nouvelle que tout était (arfailemenl calme de ce côte.
— IJieu soit loué ! dit-il avec ardeur en revenant sur le pont : nous avons au moins un moment de répit! La marée s'est levée assez haut pour qu'ils n'osent rester sur les rochers , de peur ipie la retraite leur soit coupée. Ils nous croient probablement en force et bien armés. La petite pièce du gaillard d'avant est chargée , messieurs ; elle est chargée à blanc, car Saunders m'a dit qu'il n'y avait pas un seul boulet à bord. Je crois qu'il serait ;i propos de la tirer, tant pour effrayer les .\rabes que j'our donner un signal à nos amis. Le navire danois n'est pas assez éloigné d'ici pour qu'ils n'entendent pas la détojiation, et ils enverront peut-être une embarcation .i notre secours. Le jusaiit ne viendra que dans six heures, et il en faudra bien huit pour que Us rochers soient abordables. Tout peut donc encore se passer heureusement.
Celle proposition fut discutée. Une enquête prouva que toute la poudre du navire avait été emportée dans les embarcations, après avoir chargé le c.Mion pour qu'on ])iit donner un signal en cas de besoin Il fut décidé qu'il n'y avait pas de temps ;> perdre , et qu'il falla t instruire l'équipage dés |)érils qui environnaient le Montauk. M. lilunt et JI. Sharp tirent donc sans délai les jiréparatifs nécessaires : ce dernier, quoique ]dein de zèle, ne pouvait s'empêcher d envier la promptitude, 1 intelligence et l'habileté pratique avec lesquelles son compagnon , homme d un esprit cultivé et d'une rare élévation de stntiments, remplissait les fonctions d'artilleur. Au lieu de décharger préciiiilaiumenl le canon de fer, Jl. lUunt en doubla la bourre , et en graissa la gueule pour augmenter la force de l'ex- ]>losion.
— Je n'essaierai pas d'expliquer pourquoi je prends ces précautions, dit -il avec un douloureux sourire, mais elles sont ordinairement employées par tous les amateurs de salves et de saints. Il est trop imporlaiil- de nous faire entendre pour négliger les moindres moyens d'atteindre ce but. Si vous vouUz m'aider à présent, sir Georges,
nous passerons le canon à tribord, afin de faire feu du côté du bâtiment échoué.
— D'après l'empressement que vous avez manifesté en diverses circonstances, et d'après les connaissances techniques que vous montrez, je suppose que vous avez servi , répondit le baronnet en aidant son camarade à placer le canon à un sabord, du côté nord du bâtiment.
— Nous ne vous êtes pas trompé; j'étais destiné à la marine , et quoique depuis plusieurs années j aie rompu avec mes anciennes habitudes , je n'ai rien oublié de ce que je savais. Si j'avais avec moi cinq matelots expérimentés je me chargerais de conduire le bâtiment en dehors des récifs, toutdésemparé qu'il est, et de braver les Arabes. Plût au ciel que notre digne capitaine ne fût jamais entré dans cette crique !
— Soyez certain qu'il a fait tout pour le mieux.
— Sans aucun doute, et il n'a suivi que les conseils de la plus stricte prudence. Cependant il nous a laissés dans une position très-critique. Cette amorce est un peu humide, et je ne crois pas qu'elle preune. Procurez-moi un charbon, s'il vous plait.
— Le voici... Qui vous empêche de faire feu ?
— Je me demande au dernier moment, si mon expédient réussira. Est-il bien sûr que nous n'ayons pas de pistolets à bord?
— Je crains que oui. Le coq m'a dit qu'on avait mis en réquisition toutes les armes pour les embarcations.
— La charge de cette pièce pourrait servir à plusieurs pistolets, et même en em|)loyant de vieilles ferrailles, je balayerais au besoin le récif. En sacrifiant ainsi le peu que nous possédons de puudre à canon , il me semble que je me prive de mes deruiers moyeus de défense.
— Faites ce que vous voudrez, mais je pense que M.V. Eûinghaui se sont ralliés à votre première opinion.
— Toute hésitation est puérile , et je me décide. Il y a des in^llnls o!i la brise semble se diriger du côté de nos compagnons. Lorsqu'uu de ces courants d'air reviendra, j'en profilerai.
L'occasion se présenta une minute après , et Paul Poxvis appliqua le charbon à la lumière. La détonation fut éclatante; mais lorsque la fumée se dissipa , Paul exprima de nouveaux doutes sur l'opporlunité de s;i démarche. Ses regrets auraient été beaucoup plus vifs, s'il avait su que les sons avaient rayonné en ligne divergente , sans arriver jusqu'au bàiimenl échoué, felle était pourtant la vérité, et comme il était possible de s'en assurer , ce n'était qu'au bout de deux ou trois heures que les passagers à bord du paquebot pouvaient avoir la certitude de leur échec.
Les clartés du jour permirent d'apercevoir la côte, qui semblait aussi abandonnée que le récif. Pendant une demi-heure, tout le monde éprouva celte réaction qui accompagne le passage rapide d'une émotion a une autre, et la conversation reprit un air enjoué.
Tout à coup un cri du maître d'hôtel renouvela 1 inquiétude générale. Il préparait le déjeuner dans la cambuse , en jetant pir intervalles des regards troublés vers la terre. 11 avait été le premier à découvrir un danger nouveau.
Une longue file de chameaux traversait le désert en se dirigeant vers la partie du récif qui touchait à la côte. Une vingtaine d'Arabes, parmi lesquels on comptait sans doute ceux qui avaient essayé de surprendre le Aloiilauk , attendaient sur la plage l'arrivée de leurs auxiliaires. Avanld'entamer le récit des événements qui vont suivre, nous devons expliquer quelle était la politique des barbares, et pourquoi ils n'avaient pas attaqué le capitaine Truck.
Le danois, comme on l'avait conjecturé, avait été jeté à la côte dans la dernière bourrasque, et l'équipage avait été immédiateuient ca|ituré par un petit nombre d'Arabes errants, qui venaient rôder sur la plage comme à l'ordinaire, après un temps orageux. Dans l'impossibilité où cette faible troupe était d'emporter la cargaison , clic avait emmené les prisonniers, et elle était allée porter l'importante nouvelle aux habitants d'une oasis de l'intérieur. Elle avait toutefois laissé sur la côte des espions chargés de l'informer le plus tôt possible de ce qui pourrait arriver à bord du vaisseau échoué, ou des nouveaux sinislits qui surviendraient. Ces éclaireurs avaient signalé de loin le Moiilauk mutilé et entraîné ii la dérive le long des falaises. Ils l'avaient vu mouiller près des récifs. Ils avaient suivi des yeux le départ des embarcations, et quoiqu'ils fussent incapables de deviner l'expédition, ils avaient supposé qu'elles se dirigeaient vers le bâtiment échoué. Tous les renseignements ainsi recueillis avaient été communiqués aux principaux chefs , et les tribus éparses sur le littoral avaient pris la résolution d'unir leurs forces pour s'emparer du second bâtiment et s'en partager les dépouilles.
Les vieux Arabes, en comptant les matelots du Mcssaijer , avaient pu se faire une dée assez exacte du noiulire d homiucs employés à bord d'un vaisseau. Quand ils virent la force du détachement d'expédition , ils en conclurent naturellement qu'on n'avait laissé que très-peu de monde sur le bâtiment à l'ancre. Us avaient pris sur le danois une lunette d'approche, dont plusieurs d'entre eux connaissaient l'usage, et ils s'en servirent dès qu'il fit jour, pour couôtatec l'effectif des passagers ou matelots qui gardaient le iJontauk, et ils dirigèrent leurs opérations en conséquence.
Depuis l'ambassade de M. Litndi jusqu'au point ou notre histoire eu
LE PAQUEBOT
est arrivée , de nouvelles bandes d'indigènes, allant et venant de l'intérieur au rccif , avaient paru et disparu deriicre Us monticules sablonneux du iléseit. La côte étant arrondie et occupée par un cap , il y avait deux fois plus de distance entre les deux navires par eau qu'entre les deux camps par terre.
Les Arabes que Saunders venait de découvrir par le travers du Monlauk plantèrent résolument leurs tentes. Loin de vouloir se cacher, ils semblaitnt com)>ler sur l'efTet du dé|doicment de leurs forces, et n'avaient pas l'air de douter du retour de l'équipage. Leur nombre se montait à plus de cent.
Quand les passagers eurent examiné cette troupe formidable, ils tinrent conseil sur le parti qu'il était nécessaire de prendre. Paul Blunt étiit le seul marin du bord. Il avait déjà montré toutes les ressources de son esprit; aussi tous les yeux se tournèrent-ils vers lui.
On attendait son opinion comme un oracle.
— La marée montante nous met provisoirement à l'abri , dit-il après un moment de réflexion. Nous sommes liors de la portée de la mousqueterie, et nous avons l'espoir de voir arriver les erabarcationsl Si cet espoir est déçu , et que la marée descende dans l'après-midi aussi bas que le matin , notre situation deviendra critique. L'eau qui environne le bâtiment peut nous servir de protection temporaire; mais la distance est si faible qu'elle peut être francine ii la nage.
— Certes, dit M. Sharp, nous pouvons soutenir un assaut contre des hommes qui sortiraient de l'eau, et s'eftorceraieut de grimper le long des flancs du bâtiment.
— Oui , si nous ne sommes pas inquiétés du rivage. Mais que les Arabes se rapprochent, qu'ils fassent feu sur nous avec leurs longs fusils, que pendant ce temps une vingtaine de nageurs résolus assaillent ensemble différentes parties du vaisseau, et il est évident que toute défense sera inutile. Le iiremier de nous qui se montrerait pour repousser l'abordage serait fusillé comme un chien.
— Par quelle cruelle imprévoy.<nce nous a-t-on exposés à un pareil sort ! s'écria Edouard Lilingham épouvanté.
— L'erreur, dit John Eftingham,est plus facile à reconnaître maintenant que lorsqu'elle a été commise. Comme marin , le capitaine Truck a f.<it son devoir, et nous devons l'absoudre q'ioi qu il nous arrive. Ne nous abau'lonnons pas à des rcgrels superflus. Songeons ]dutôt à organiser la défense avant qu'il soit trop tard. Monsieur Blunt , vous devez être noire chef it notre conseiller. N'est-il pas possible de faire sortir le bâtiment du milieu des récifs, et de le mettre à l'ancre dans un endroit oit il deviendra inabordable ?
— J'ai songea cet txpédieut, mais il ne serait praticable que si nous avions une embarcation.
— Mais nous en avons une , dit M. Sharp en regardant la chaloupe placée sur ses chantiers.
— 11 faudrait pour la mettre à flot des ressources que nous n'avons pas.
Un long silence succéda à ce triste entretien. Tous cherchaient les moyens de repousser l'ennemi , mais leurs efforts étaient infructueux. En de pareilles circonstances, les mesures efficaces de salut sont moins le résultat de la réflexion que d'une inspiration subite.