CHAPITRE XXIV
L'espérance est le plus perfide de tous les sentiments humn'n^.Tint qu'on a sujet d'attendre du secours de quelque poiut déterminé , on agit avec mollesse , même en face du plus imminent danger, et l'on se cramponne encore à son illusion longtemps après que la raison nous en a fait entrevoir toute l'étendue.
La petite société réunie sur le Montauk suivait cette pente naturelle , et se refusant à croire que la chance lui fût défavorable , elle perdit deux ou trois heures précieuses, dans la conviclion que le coup de canon serait entendu par le captaiiue Truck , et qu'ils allaient voir arriver au moins une des embarcations.
Paul Blunt fut le premier à se désabuser. Il savait que si l'explosion avait été entendue , le cutter avait dû se mettre immédiatement en route, et qu'il ne lui fallait pas plus d'une heure pour faire la traversée depuis le danois jusqu'au cap. Dans ce cas, il aurait dû être visible du haut de la hune à l'aide d'une lunette. Pourtant deux heures s'étaient passées, et ce cutter ne paraissait point.
Le jeune homme fut donc obligé de renoncer à tout espoir de renfort de la part du capitaine Truck.
John Eflingham , dont le caractère était beaucoup plus énergique que celui de son cousin, surveillait les mouvements de Paul, et le trouva triste et désappointé.
— Je vois à votre physionomie, dit le cousin d'Eve, que notre signal n'a pas été entendu.
— C'en est fait , répondit Paul, qui descendait de la hune oit il était souvent monté depuis la détonation ; nous ne pouvons plus compter que sur nos propres efforts et sur l'assistance de Dieu. Ce malheur est si cruel, si accablant, si imprévu, que je puis à peine y croire.
— Sommes-nous vraiment menacés de devenir prisonniers des barbares? Ma cousine Eve, cette belle et innocente jeune fille, est-elle destinée à être leur victime, à augmenter le nombre des habitants d'uii ténu mahométau i
— Ah! voilà ce qui me déchire l'âme! Je souffrirais mille tortures, pour éviter une aussi affreuse c.ilamité ! Peusez-vous que nos compagnes ;iii nt une idée exacte de leur situation ?
— l'.llis sont inquiètes plutôt qu'épouvantées; elles attendaient comme no is les embarcations; mais elles doivent mieux comprendre le danger maintenant que les Arabes affluent sans cesse dans leur camp.
Cependant M. Sharp, qui se tenait sur la dunette, demandi la longuL'-vue pour s'assurer de ce que faisaient les indi^jènes rassemblés sur le récif, du côté de la plage. Paul Blunt se chargea de 1 examen, et sa figure s'assombrit lorsqu'il eut mis de côté la lunette.
— Encore une nouvelle cause d'embarras! dit-il avec désespoir.
— Qu'est-ce donc? demanda M. Sharp.
— Les misérables ont réuni un certiiu nombre de vieux mâts brisés, et ils travaillent à les ait icher ensemble pour en former un radeau. Ils tiennent à nous prendre ; comment les en empêcher ?
— Si nous n'étions que des hommes, reprit M. Sliarp, nous aurions la triste consolation de vendre cher notre vie ; mais il est terrible d'avoir avec nous des personnes que nous ne pouvons ni sauver ni sacrifier.
— Oui , c'est terrible, en effet , d'autant plus que c'est inévitable.
— Ne serait-il point possible de parlementer, de proposer une rançon, des otages, que sais-je ? Je consentirais volontiers à rester entre les mains des barbares, afin d'obtenir la délivrance de mes compagnons.
M. Blunt serra la main de M. Sharp, auquel il envia un moment cette généreuse pensée; mais souriant avec amertume, il secoua la tête comme s'il eût compris l'inutilité de ce sublime dévouement.
— Je ])artagerais volontiers votre sort, dit-il; mais sous tous les rapports, votre projet est impraticable. S ils peuvent nous accorder une rançon, c'est qu ^nduons serons tous en leur pouvoir et sous la condition expresse que nous nous rendrons prisonniers. Nous n'avons aucun moyen de leur échapper ; dans quelques heures ils seront maîtres du navire, et le capitaine Truck, quoiq le restjnt en [lossessiou des embarcations, sera obligé-de capituler faute de vivres. C'est à peine s il pourra tenter d'atteindre les îles voisines avec le peu de subsislauces dont il dispose.
— H f.iul instruire nos amis de notre véritable situation , et les préparer à leur destinée.
M. Blunt approuva cet avis, et tous deux allèrent informer John Elfingh^m de ce qui se passait. Ferme et résolu, il opina pour qu'on apprit immédiatement à son cousin la nature du péril inattendu qu'il venait de constater.
— Je vais me charger de lui révéler notre situation, dit-il d'une voix émue. Si nos craintes se réalisent, je ferai encore tous mes effoi ts pour arriver à négocier une rançon; mais avant que nous puissions nous mettre d'accord avec les barbires, que deviendra celle p:iuvre jeune fille? Un voyage à travers le désert la tuera, car nous aurons nons-mèmis peine à le supporter. Et puis, l'or peut bien ne pas avoir son influence ordinaire sur des inclinations aussi perverses que celles des sauvages.
— Eh quoi ! il ne nous reste absolument aucune ressource? demanda M. Sharp lorsque John Elliiigham fut descendu par l'escalier de la cabine. N est-il pas possible de mettre la chaloupe à l'eau?
— J'y ai songé, reprit Paul Blunt; c'est une opération dillicile, mais comme elle peut seule favoriser notre évasion, je vais eu examiner la possibilité.
Paul jeta le plomb desonde et, comme il s'y était attendu, ne trouva que trois brasses.
— Je m'en étais douté, dit-il avec douleur. Si nous avions eu assez d'eau, nous aurions pu saborder le bâtiment pour le couler, et la chaloupe aurait flolté tout naUirellement; mais dans les circonstances actuelles, ce serait perdre inutilement le MonUmIi. Nous pourrions encore essayer de gagner tous deux le récif, et d'entrer en pourparlers avec les Arabes; mais la trahison fait le fond de leur caractère, et nous serions dupes de notre héroïsme.
— Eh bien , tenons-les en échec jusqu'au retour du capitaine ! la Providence peut nous servir d'une manière inattendue.
— Ayons encore recours à la longue -vus, dit Paul Blunt; il me semble que le uombre de nos agresseurs s'augmente à cliaque instant.
Les deux jeunes gens montèrent avec une sorte de précipitation fiévreuse sur la plate-forme de la dunette , et étudièrent avec une attention nouvelle les manœuvres de l'ennemi.
— L'affaire se complique encore, dit M. Blunt en poussant un profond soupir. 'Vous rappelez-vous le pavillon qui flottait à bord du danois, et qui en indiquait la nationalité?
— Certainement; il était attaché aux drisses, et flottait sur le gaillard d'arrière.
Ce pavillon est actuellement entre les mains des barbares; vous
pouvez le voir se déployer au milieu de ces tentes que vient de déposer le détachement qui est arrivé pendant que nous causions à l'avant.
— Et vous en concluez...
Que nos amis sont captifs! Ce pavillon était à bord du danois,
au moment oU nous l'avons .iperçu. Les Arabes ont dû s'en emparer
LE PAQUEBOT
depuis peu, après l'arrivée de nos eml)arcations. Une lutte s'est engagée, et j'ai peur que ce drapeau ne soit le signe de leur victoire !
— Tout semble se liguer conire nous.
— - Hélas, oui! il faut abandonner complètement le faible espoir que nous avions d'clre secourus par nos camarades.
— Au nom du ciel! rejirit M. Sharp, reijardez encore , et voyez comment les sauvages disposent leur radeau.
Paul se livra à un long e\amen , car le sort du paquebot dépendait entièrement de l'essai de navigation des indigènes.
— Ils travaillent avec ardeur, dit-il après avoir terminé son enquête; cependant leur radeau n'a pas l'air d'avancer. Ils attachent les mats dans le sens de la longueur, sans penser à mettre une seule vergue en travers. Cette maladresse nous permettrait d'espérer, si les embarcations leur avaient échappé.
M. Dodge lit ses impressions do voyage en France.
— Que le ciel vous récompense de ces bonnes paroles !... mais qu'y a-t-il d'encourageant dans la conduite présente des Arabes?
— Ils fabriquent non pas un radeau, mais un tablier flottant , sans doute avec l'intention de passer des récifs sur le bâtiment ; en virant sur les chaînes, nous parviendrons à dériver assez à l'arrière pour rendre leur pont trop court. Cet expédient aura son utilité, surtout si nous le différons jusqu'au dernier moment. Il peut faire perdre aux Arabes l'avantage de la marée, et un répit de huit ou dix heures est un siècle pour des hommes placés dans notre situation.
M. Sharp approuva cette idée, et les jeunes gens discutèrent toutes les chances de leur projet. Tous deux étaient convaincus cependant que le délai insignifiant qu'ils pouvaient obtenir ne servirait point à leur salut, si le capitaine Truck et l'équipage étaient tombés entre les mains de l'ennemi. Ils passaient alternativement d'un profond abattement à la plus radieuse espérance, lorsque Sauuders vint les chercher de la part de miss Etlingham.
CHAPITRK XXY.
En arrivant dans la cabine, ftlM. Sharp et Blunt trouvèrent la famille dans une désolation bien justifiée par les circonstances. Edouard Etlingham tenait appuyée sur ses genoux la tète de sa fille , car Eve s'était jetée à ses |)ieds sur le tapis.
Mademoiselle ^ iefville marchait de long en large, s'arrêtait par intervalles pour adresser à sa jeune élève quelques paroles consolantes, et se reportait ensuite au danger qu'elle courait elle-même. Son agitation, qu'il lui était impossible de maîtriser, démentait ce que ses paroles avaient d'énergique.
Mannetle Sidley , agenouillée auprès de sa maîtresse , la pressait entre ses bras , comme pour la préserver des atteintes d'un cruel ennemi, et de temps en temps elle priait avec ferveur.
I,» f«inme de chambre san^louit à l'écarU
John Effingham avait les deux bras ployés au-dessus de sa tête , et les ap])uyait à une cloison. Son attitude indiquait plus de résignation que de désespoir.
Tout le monde se trouvait réuni dans la cabine , à l'exception du coq, qui, posté sur le pont pour surveiller les mouvements des Arabes, poussait depuis le matin les gémissements les plus lamentables.
On ne pouvait guère, en un pareil moment, tenir à la stricte observation des convenances. Eve Effingham , qui dans toute autre circonstance aurait craint de montrer trop de laisser-aller, leva à peine la tête pour répondre au salut des jeunes gens. Elle avait pleuré , et ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux étaient rouges et animés , quoique la source de ses larmes fût tarie. La lutte de son intelligence contre les émotions naturelles à son sexe avait donné à ses traits un éclat qui en augmentait les charmes. Les deux jeunes gens la contemplèrent avec admiration, et sentirent leur cœur se briser en songeant que cette beauté suprême pouvait être la cause principale de sa perle.
— Messieurs, dit Edouard Effingham avec un calme apparent, mon cousin m'a instruit de notre situation désespérée, et je vous ai priés de vous rendre ici, pour conférer de ce qui vous concerne personnellement. Je ne puis me séparer ni de ,lohn ni de ma fille. Les liens du sang et de la tendresse nous unissent, et notre destinée doit être commune. Quanta vous, vous n'avez point les mêmes obligations. Jeunes, actifs, audacieux, vous pouvez imaginer quelques jibins qui vous dérobent à la fureur des Arabes, Je sais que des hommes aussi généreux que vous sont peu disposés, au premier abord, à goûter une pareille idée, mais la réflexion doit vous faire comprendre qu'elle est dans l'intérêt de tous. En prenant la fuite immédiatement, il vous sera plus facile d'instruire de noire sort ceux qui peuvent aviser au moyen de nous procurer une rançon.
— C'est impossible, dit M. Sharp avec fermeté; nous ne vous quitterons jamais; est-ce que nous jouirions d'un seul instant de repos, si nous nous rendions coupables d'un pareil acte d'égoïsme?
Nannette Sidley et miss Effingham.
— M. Blunt garde le silence, ajouta Edouard Effingham : il accueille peut-être plus favorablement ma proposition, et il songera davantage à sa propre sécurité.
Eve leva précipitamment la tête, sans se rendre compte de l'anviélé qu'elle manifestait, et elle regarda fixement celui qu'on apostrophait ainsi.
— Je comprends les sentiments généreux de M. Sharp, répondit Paul avec vivacité, et je serais fâché de laisser croire que je ne les partage point; mais j'avoue que j'ai dcjii pensé à la combinaison qu'on me propose, et que j'en ai calculé toutes les conséquences. Un bon nageur peut aisément traverser la crique , gagner la cote à la faveur des rochers qui la bordent, et la suivre jusqu'à ce qu'il arrive au bàti- BàCut danois , ou qu'il soit à même de douuer un signal aux embarc»-
Typo^riplrie l'Io:i ntios, luc Caiaiicitic, S.
LE PAQUEBOT
lions. J'ai réfléchi sur tout cela, et j'avais résolu d'en faire l'objet d'une proposition; mais...
— Mais quoi? demanda Eve avec précipitation : pourquoi ne pas exécuter votre plan? Parce qu'il ne nous reste plus d'espoir, est-ce une raison pour que vous périssiez avec nous? Partez, les moments sont précieux; dans une heure, il serait trop tard!
— Croyez-vous, miss Ethngham, que je m'occupe uniquement de mon salut? Me supposez-vous capable d'une pareille bassesse?
— Ce n'est pas une bassesse. Pourquoi vous entraîner dans notre malheur? Vous nous avez déjà servis, Poxvis , dans un instant de cruelle épreuve, et il n'est pas juste de vous sacrifier pour des personnes dont vous n'avez rien à attendre. Mon père vous dira qu'il pense que votre devoir est de fuir le plus tôt possible.
— Je crois , répondit Edouard Effinghani avec douceur, que le devoir de tout homme est de sauver la vie et la liberté que Dieu lui a données, à moins d'impérieuses obligations. Ces messieurs ont une existence indépendante de la nôtre, et nous ne pouvons infliger des douleurs à ceux qui les aiment en les associant à notre désastre.
— Nous rèxons, dit John Effingham, au lieu de nous arrêter à une pénible certitude. Comme il est impossible d'arriver aux embarcations, à quoi bon discuter le plan proposé ?
— Serait-ce vrai, Powis ?
vous seriez-xous abusé?
— Je suis convaincu, répondit Paul, qu'il n'y a plus aucun espoir de retrouver le navire échoué au pouvoir de nos amis. Les Arabes en sont maîtres, sans doute, et si le capitaine Truckleura échajv pé , c'est dans des circonstances qui ont dû le forcer à s'éloigner de la terre. Toute la côte est gardée par les indigènes , et il n'est guère possible d'éviter leurs regards, si on essaie de la suivre. Je n'aurai donc pas , Dieu merci, à juger entre mon devoir et mes sentiments !
— Mais, s'écria Eve avec impétuosité , ne pourriezvous gagner l'intérieur du pays?
— Dans quel but ? me séparer de mes compagnons d'infortune pour mourir de faim, ou pour tomber entre les mains de quelque autre tribu! Notre intérêt est de rester ensemble, de nous laisser prendre par la horde que nous avons devant nous, et que le pillage des deux bâtiments peut disposer à être moins exigeants envers leurs prisonniers.
— Nous serions esclaves! murmura John Effingham.
Et se penchant vers sa cousine, il la pressa sur son cœur, comme pour la préserver des souft'rances du désert.
— Dès que nous serons prisonniers, reprit Paul Powis, on nous séparera. Il serait à propos d'adopter un plan de conduite, de nous entendre pour persuader aux barbares qu'il est de bonne politique de nous transférer au plus vite dans les environs de Mogador, afin d'obtenir une prompte rançon.
— Non, non, s'écria Eve , ne nous avilissons pas en cherchant à tromper même des barbares!
— Nous n'avons pas besoin de mentir; il suûira d'insister sur les faits propres à influencer les Arabes. Il faudra leur faire bien comprendre que ce n'est pas un vaisseau ordinaire, que nous sommes, non pas des matelots, mais des passagers, qui les récompenserons de leurs égards et de leur modération, s'ils en ont.
Nannette Sidley, toujours agenouillée à la même place, leva ses yeux baignés de pleurs.
— Je crois, dit-elle , que si ces gens savaient combien miss Eve mérite d'être aimée, ils seraient pleins de respect pour elle, et ménageraient le vent à la brebis tondue.
— Pauvre Nannette ! murmura Eve en tendant la main à sa vieille
bonne. Tu verras bientôt que l'égalité peut régner en ce monde. Je serai à mon tour forcée de servir, de remplir des fonctions humiliantes, de me soumettre aux caprices du maître le plus absolu !
L'idée d'une telle misère n'avait jamais frappe l'esprit simple et na'if de Nannette, qui regarda son enfant avec stupéfaction.
— Ce n'est pas probable, dit-elle, ma chère miss Eve , et vous désolez voire père en parlant ainsi. Les Arabes sont des êtres humains, et ils ne peuvent avoir tant de perversité.
Mademoiselle Vicfville fit entendre dans sa langue une exclamation qui peignait tout son désespoir, et Nannette Sidley regrettant de n'avoir pas entendu, se tourna vers la gouvernante, comme pour lui demander une explication.
— Je suis sûre que mademoiselle est de mon avis, reprit-elle avec assurance. Non, jamais on ne fera de miss Eve une servante, et je ne sais comment M. Edouard ne contredit passa fille de toutes ses forces, pour lui ôter de la tète des pensées aussi monstrueuses.
— Nous som mes tousentre les mains de Dieu, ma chère Nannette, répliqua Edouard Elfingham, et sa main va peut-être s'appesantir sur nous. Une rude leçon va nous apprendre combien toutes nos idées sont fausses et incertaines. Prions pour n'être point séparés ; qu'il nous soit permis du moins de souffrir ensemble. S'il fallait nous quitter, ce serait une insupportable agonie.
— Et qui peut songer à nous séparer? s'écria Nannette avec transport : j'ai vu naître miss Eve ; je l'ai reçue dans mes bras, je l'ai élevée ; aurait-on la cruauté de me l'arracher? Vous êtes son père, M. John est son cousin; elle vous aime et vous révère tous deux; vous lui rendez son aiVectionavec usure, aurait-on le cœur de vous éloigner les uns des autres ? Jlademoiselle ellemême veut rester avec son élève, à laquelle elle a appris des choses qui sont bonnes à savoir. Oh non , non , on n'a pas le droit de nous séparer, et personne n'osera le faire.
— Nannette, Nannette, murmura Eve, vous ne connaissez pas les Arabes.
— Ils ne peuvent être plus cruels que les sauvages d'Amérique, et les sauvages, quand ils épargnent la vie, emmènent les prisonniers dans leurs villages, oii ils les traitent avec bonté. Ils ne font point de mal aux mères,
ils adoptent les enfants. Dieu a souvent permis que les terres d'Orient fussent dépeuplées; il en a frappé les méchants , et je ne crois pas qu'il en reste un seul capable de faire du mal à une femme telle que miss Eve. Prenez donc courage, monsieur , et mettez votre confiance dans la sainte Providence. Je sais que l'épreuve est rude pour le cœur d'un tendre père ; mais si la coutume des Arabes veut qu'on mette momentanément les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, rappelez-vous que je serai auprès de votre fille, aujourd'hui comme dans son enfance. Je lui prodiguerai les soins qui l'ont tant de fois préservée de cruelles maladies, et auxquels elle doit d'être actuellement une créature parfaite et sans tache.
— Si le monde n'était habité que par des femmes simples et dévouées comme vous, dit Edouard Effingham, nous aurions peu de choses à craindre, puisque vous ne pouvez ni vous imaginer le mal, ni le concevoir dans les autres, .'e voudrais pouvoir me persuader que vous resterez auprès de cette jeune fille pendant les mois de souffrance et d'angoisse que nous allons avoir probablement à traverser.
Eve s'essuya précipitamment les yeux, et se leva par un mouvement si rapide, avec si peu d'efforts qu'il semblait que sa volonté dominât toute son imagination matérielle.
Mon père , dit-elle , n'augmentez pas vos peines en vous occupant de moi. Vous ne m'avez connue que dans le bonheur et l'opulence. J'ai pu jusqu'à ce jour, grâce à votre indulgence, écouter toutei
Le capitaine et son second essaient de faire comprendre à l'Arabe qu'ils ne veulent pas le manger.
LE PAOnEBOT.
mes fantaisies ; mais je me sens assez forte pour affronter les privations du désert. Les Arabes ne pi-uvcnt avoir qu'une pensée , celle de nom conserver comme des captifi qui les dédommarjpronl par une ^mplc rançon. Je sais ce qu'aura de pénible un voyage ii travers le^ sables, mais j'y suis lésignéc. Mon âme triomphera de la faiblesse de mon corps, et vous verrez que je ne suis pas aussi indigne que vous vous le figurtz peut-être.
Edouard Klfingham passa tendrement le bras autour de la taille svelte de sa lille , mais Eve se dégagea doucement. Ses yeux brillaient quoiqu'ils fussent sees , et elle regarda ses coQipagnons comme pour détourner le cours de leurs pensées, et les reporter à leur situation person"elle.
— Messieurs, dit-elle, je sais que vous me croyez la plus exposée dans cet affreux désHslre. Vous croyez aussi que je suis incapable de luller contre le martyre qui nous attend, et que je succomberai la |)remière, parce que je suis la plus faible Mais Uicu permet que le roseau plie, lorsque le chêne est abattu, .lai une vigueur et une énergie dont vous ne vous doutez pas, et si nous sommes destinés à une séparation momentanée , nous vivrons tous pour nous retrouver dans des jours plus heureux.
En prononçant ces mots, Eve contempla ses parents avec tendresse, et mettant de côlé une réserve inutile, elle ne craignit pas de jeter un regard d'afl'ection sur les deux jeunes gens, qui suivaient tous ses mouvements avec une dévorante avidité, 'l'outefois, ses paroles encourageantes ne servirent qu'à rappeler plus vivement à ses auditeurs leffrayanle vérité , et tous conçurent le triste pressentiment que si elle évitait un destin plus cruel, celle jeune fille si belle et si séduisante serait ensevelie dans les sables, après avoir subi pendant quelques semaines les tortures qu'elle se fl.illaitde braver.
Edouard Iffingliani se leva. Les émotions qui s'amoncelaient dans Son sein semblaient prêtes à éclater, malgré la contrainte qu'il leur imposait ; cependant il ht un dernier elïort , et d'un ton plein de noblesse avec un son de voix pénétrant, il adressa la parole aux deui jeunes gens.
— Il faut, dit-il, nous entendre des à présent, et prévoir toutes les éventualités. Vous êtes jeunes, vigoureux et inttiligenis, ce qui doit infailliblement vous assurer le respect des sauvages. \ ous avez, pour atteindre un p.iys chrétien, plus de chance qu'un homme de mon âge, accablé par les poignantes angoisses de l'amour paternel,
— Mon père! mou père !
— Silence, ma chère ! laissez-moi conjurer ces messieurs de se souvenir de nous , quand ils seront en sûreté; rien ne me coûtera pour sauver mon enfant d'un sort pire que la mort. Votre carrière sera , je l'espère, longue et heureuse, et sur la fin de vos jours, vous aimeiez à vous dire qu'un pète au désespoir a trouvé des consolations dans ks espér.inces que lui inspiraient vos généreux efforts...
— Mon père, s'écria Eve, je me révolte à l'idée que vous pouvez êlre victime de ces barbares, et plutôt que de vous exposer, j'aimerais mieux m'abandonner sur un radeau aux fureurs de l'Océan, .loignez- ■vous il moi, mademoiselle , priez ces messieuis de préparer pour nous recevoir quelques planches oii nous pourrons mourir ensemble et où nos yeux seront du moins fermés par des mains amies. Celui qui restera le dernier sera soutenu par le souvenir de ceux qui l'auront précédé , et leurs âmes vicudronl au-devant de lui dans un monde meilleur.
— J'avais songé à cela , répondit mademoiselle Viefville avec énergie; ju- ne veux pas que des femmes soient en butte aux outrages des mécréants.
John Eflingham adressa à Poxvis un coup d'œil interrogateur.
— E^l-ce faisable? dil-il : risquons-nous au milieu des flols , au lieu de tendre les mains aux chaîues dont on ne manquera pas de nous charger.
Paul fil un geste négatif; le vent poussait à la côte , et en s'embarduant sur un radeau, on allait inévitablement au-devant de la captivité. C'était s'humilier devant les barbares , au lieu de montrer une dignité et un courage susceptibles de les désarmer.
Eve devina la pensée de Poxvis , et tomba h genoux aux pieds d'Edouard Effingham.
— C'est impossible , dit-elle : allons donc, à la grSce de Dieu! nous avons encore quelques minutes de liberté , ne les gaspillons pas en regrets inutiles; embrassez-moi, mon père, et donnez-moi votre sainte bénédiction , comme vous me la donniez dans un temps oii nous ne songions guère au malheur.
— Soyez bénie, ma chère Eve , dit le père d'une x'oix Ireniblantc, mais d'un ton solennel; puisse l'Etre dont les voies mystérieuses sont la sagesse et la miséricorde même nous soutenir dans celte horrible épreuve, et vous conserver toujours pure, jusqu'à ce qu'il vous recueille dans son séjour de paix et de repos I Pieu m'a ravi de bonne heure votre sainte mère , et j'avais espéré que vous seriez la consolation de ma vieillesse. Soyez bénie, ma bien-aimée, je prierai le ciel que vous restiez jusqu'au dernier moment aussi digne de son amour que la femme angélique à laquelle vous devez la naissance !
John , qui avait longtemps maitrisé les émotions de son âme , ne put s'empêcher de pousser des sanglots.
— Mon pire , reprit Eve, prions ensemble I \icns ici, ma bonne
Nannelte , qui m'as appris la première ^ bégayer des actions de grâce; agenouille-loi à moscôiés! Venez aussi, mademoiselle; nous sommes d une religion différente, mais nous n'avons qu'un seul Dieu! Cousin John, vous priez souvent , je le sais; unissez-vous aux membres de voire famille. Quanta nos compagnons , ils ont peut-être trop de fierté po'ir s'incliner devant la volonté divine.
Les deux jeunes gens s'agenouillèrent avec les autres , et il y eut un long silence, pendant lequel toute la cocniiagiiie murmura des oraisons mentales, chacun cnnfnrmcment à ses habitudes.
— Mon père, reprit Eve avec un doux et tendre sourire, il est une espérince que les Ar.ibes ne peuvent nous enlever : nous pouvons êlre séparés ici-bas; mais nous nous retrouverons au sein de Dieu.
Eve se ri leva avec grâce , et dit à John Eningham :
— Embrassez-moi , mon cousin ; j'ignore si nous aurons encore l'occasion de nous témoigner noire alU'ection mutuelle : vous avez été pour moi le meilleur des parents, et dussé-je vivre vingt ans dans l'esclavage, je ne cesserai de penser à votre bienveillance.
John Éniiigham pressa silencieusement la jeune fille entre ses bras,
— Je vous remercie, messieurs, ajouta-t-elle , d'avoir joint vos prières aux nôtres ; je sais que les jeunes gens, dans leur folie vanité, croient rarement avoir besoin d'implorer l'assislance du Seigneur; mais les plu» foris sont obligés de céder, et l'orgueil n'est pas une défense aussi sûre que Ihumiliié. Je suppose que vous avez de moi une opinion meilleure que celle que je mérite, et j'aurais à me reprocher de l'avoir encouragée , si je ne pensais que le hasard seul vous a amenés en même temps que moi sur ce fatal bâtiment. Elle s'approcha des deux jeunes gens, et poursuivit en parlint à voix basse :
— Que je vous aie encore une nouvelle obligation; vous allez partager la captivité de mon père, auprès duquel il ne me sera pjs permis de rester; veillez sur lui , et prodiguez-lui les soins que je ne pourrai lui donner.
Un silence si profond régnait dans la cabine qu'Edouard put entendre ces mots.
— Non, ma chère fille, s'écria-t-il , aucune puissance sur la terre ne nous séparera !
Eve se retourna brusquement, et vit son père qui lui tendait les bras. Elle s'y précipita, et tous deux confondirent leurs larmes.
Craignant de ne pouvoir résister à la violence de leurs émotions, MM. Sharp et Blunt nionlèrent ensemble sur le pont et s'y promenèrent pendant quelques minutes sans pouvoir proférer une seule parole, sans même échanger un regard.