‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 115 sur 280 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Les sublimes consolations de la reliijion n'étaient guère senties par ces jeunes gens pleins d'ardeur cl de génétositc. Ce sont les personnes d un caractère doux et facile qui adinelttul le plus aisément l'iiillueiice divine; cl de tous les passagers abandonnés sur le paquebot, ceux qui montraient le plus de résignation av^ileiit précisément le moins de force phy9i(|ue pour supporter la soulYrancc.

— Cette admirable soumission aux volontés célestes, dit M. Sharp, a quelque chose de plus navrant que les convulsions du désespoir.

— Elle ni'efl'raie , repartit Poxvis. Tout, en pareil cas, vaut mieux que la passivité. J'entrevois peu de chances d'éi happer; mais l'iinict,on est un tourment. Si je tente de soulever cette chaloupe, voulezvous m'aider?

— Commandez, et vous serez obéi. Plût au ciel qu'il y eût la moindre perspeclixe de succès !

— Il y en a peu , et si nous réussissons, nous ne pourrons aller loin. Tous les avirons ont été emportés par le cajiitaine. Quant à des mâts ou à des voiles , je ne sais où m'en procurer. Si je parviens à y suppléer, avec la brise qui commence à souffler, je retarderai le dénoùment en allant aborder sur un de ces bancs de sable lointains.

Une voix s'éleva tout à coup derrière les interlocuteurs.

— Au nom de la sainte ^ ierge, disait-elle en français, mettez-vous à l'œuvre, et tous les jiassagers vous seconderont.

MAt. Sliarp et IMunt se retournèrent avec surprise, et virent mademoiselle Viefville debout auprès d'eux. Accoutumée à compter sur elle-même, d'un pays où les femmes sont peut-être ]>lus actives el plus énergiques que chez toute autre nation , elle venait étudier sur le (lont les ressources dont on pouvait disposer contre les Arabes. Si elle avait eu autant de connaissances que de résolution , il est probable qu'on eùl déjà adopté plusieurs expédients efficaces; mais se trouvant pour la première fois à bord d'un paquebot, elle n'avait suggéré à ses compagnons aucune combinaison admissible.

Elle avait entendu Paul liltint, et le pressa de donner suite à son projet. Ses exhortations déterminèrent les jeunes gens, qui commencèrent sans délai les préparatifs nécessaires. La gouvcrjiante en personne descendit dans les cabines, réclama l'assistance de John Elhngham el de Saunders, et engagea les autres passagers à rassembler en toute hâte des bagages et des provisions.

Le plus eipérimcnté des marins n'aurait pu apporter dans ses opérations plus de discernement el d'habileté que n'en montra Paul Poxsis. Saunders reçut l'ordre de nettoyer la chaloupe, qui était encombrée

LE PAQDEBOT,

de Y9lallles, de moulons et de porc?. Elle était recouverte d'une toiture qu'on lui recommanda de ne pas enlever, et qui devait tenir lieu de pont. Le maître d'hôtel dtbarrassa rapidement l'embarcation de toiis SCS locataires, et se mit à balayer la place avec un lèle qu'il manifestait rarement dans les cabines.

Par bonlifur, les palans avec lesquels on avait levé !esbi(;neset posé le mât de fortune étaient encore sur le pont, et l'aul fut dispensé de la peine de passer de nouvelles marteuvres. Il guinda deux palans sur l'espar, tjiii servait de [;rand étai ; et il avait achevé son œuvre, lorsque Saujiders déclara que la chaloupe était prêle à recevoir s;i cargaison. Les risses furent détachées , et le bout du garant d'un des palans fut amené au cabestan.

Cependant, ma 'emoiselle Viefville, à force d'énergie et de décision, anima les autres femmes, ainsi qu'Edouard Eflingham. Tout le monde se réunit sur le pont. !>annetle Sidicy et la femme de chambre oublièrent elles-mêmes leurs occupations pour se grouper autour des travailleurs qui viraient au cabestan.

Il s'aijissait de savoir si l'on disposait d'assez de force pour enlever un corps aussi Irurdquela chîloupe. On fit plusieurs tours; le garant du palan se roidit peu à peu, et ceux qui étaient aux barres le sentirent se tendre.

— Vireï ensemble , dit Paul qui dirigeait le travail tout en y prenant part. Chaque eftof t que nous faisons contribue à soulever l'embarcation.

— Elle ne bouge pas encore, dit M. Sharp découragé, en s'interrompant pour reprendre haleine. Il ne nous faudrait de plus qu'une force d'enfant, répondit Paul en regardant les femmes avec hésitation.

— Alliins, s'écria mademoiselle \ icfville en faisant signe à la femme de chambre de la suivre , ne nous laissons pas vaincre par un aussi faible obstacle.

Les deux femmes résolues saisirent les barres , et la puissance qui avait été jusqu'alors balancée prévalut en faveur de la machine. Le cabistan qui, un moment auparavant, tournait à peine et par saccades, fit lentement mais sûrement son évolution , et l'extrémité de la chaloupe se souleva.

Eve voulait se joindre aux travailleurs; mais elle fut retenue par Kannetle. qui craignait de la voir blessée.

Paul Blunt déclara avec joie qu'il avait maintenant une force suffisante pour déplacer l'embarcation, mais que l'opéraiion serait longue et difficile. Ce résultat inattendu ne devait en somme modifier que très-imparfaitement la situation ; mais le plus faible succès encourage des hommes au désespoir.

— ^'ous sommes maîtres de la chaloupe, dit-il, pourvu que les Arabes ne nous inquiètent pas, et en fabriquant une voile, nous nous mettrons hors de toute atleinte jusqu'à ce qu'il nous soit possible de revoir nos amis.

— J en accepte l'augure! s'écria Edouard Effingham; et il se jeta de nouveau dans les bras de sa fille en versant des larmes dont quelques-unes étaient causées par une espèce de sainte allégresse.

Au bout d'une demi-heure, l'autre extrémité du garant des palans avait été attachée au cabestan , et l'on avait recommencé avec succès l'opération qui avait été tentée précédemment. La chaloupe était suspendue à l'élai du grand mât, à une hauteur assez grande pour permettre l'emploi des palans des bouts de vergues. On suspendit un moment les manoeuvres, pendant que les femmes faisaient des paquets et que le maître d'hôtel cherchait à fond de cale des voiles et des mâts.

Il était certain que les Arabes ne restaient pas inattentifs à tous ces mouvements, dont la cause leur était pourtant inconnue. Ils tirèrent plusieurs coups de feu dans la elireclion du Muntauk , mais la distance tendit leur décharge inoffensive. Le bâtiment n'était jias hors de portée, car les balles passèrent par-dessus-, preuve évidente de la puissance extraordinaire des armes employées par les indigènes.

Le récif avait été laissé à découvert par le jusant, mais il y avait encore assez d'eau en certains endroits pour empêcher les barbares d'ap|irocher du na\ire autrement qu'à la nage. Cependant ils se mirent en mesure d'avancer, en plaçant sur les parties non guéables l'espèce de pont volant qu'ils avaient construit. John Effingham devina leur intention, et en instruisit ses camarades, qui sentirent la nécessité d'accélérer leurs travaux. Le coq surtout, qui était revenu de la cale les mains vides, redoubla de zèle , car il avait une horreur (Vaulant plus grande pour la captivité, qu'il n'était point soutenu par la réflexion.

Il était important de rattacher aux vergues des poulies et des garants , et Paul Blunt n'y aurait pas réussi , s'il n'avait été secondé par une force physique extraordinaire, et par une connaissance approfondie de la marine. II compléta heureusement cet arrangement, et recommença à virer le cabestan, en dirigeant les garants si adroitement, que la lourde embarcation se rapprocha du parapet. John Effingham prit uu bout du palan délai, et Paul après s'être emparé de l'autre, donna l'ordre de filer en douceur.

La chaloupe alla se heurter lentemeut contre les lisses d'accastillage.

Paul amarra le bout de sou garant, se plaça sous la chaloupe, et feconnut que la quille avait toucbé tm chevillot d'amarre. Une im-

pulsion donnée à la barre du cabestan triompha de cet obstacle, et l'embarcation se balança en l'air.

On lâcha les garants du palan d'étai, et tous les passagers, avec des transports que la parole ne peut peindre, virent la chaloupe suspendue au-dessus des flots. Quand elle tomba lourdement sur la surface de l'eau , elle fit entendre un clapotement qui parut aux auditeurs surpasser en harmonie la musique la plus délicieuse, la grandeur de l'embarcalion, sa solidité, sa to ture, semblaient en faire un asile sûr, et tout le monde oublia momentanément les nombreux obstacles qui pouvaient empêcher d'en profiter.

11 ne fallut que quelques minutes à Powis pour détacher les palans, s'installer sur le toit de h chaloupe, et l'amarrer au flanc du navire, pour la mettre en état de recevoir les provisions que les femmes avaient apprêtées. Afin que nos lecteu'S puissent cr>nipr.;ndre quelle élait l'arche dest née à recueillir les débris du Monluuk, nous allons tâcher d'en faire la descriplion.

L'embarcation était grande, bâtie avec d'épais matériaux, et capable de résister aux lames, pour peu qu'elle fût bien dirigée. Elle était ordinairement année de huit ou dix avirons, mais il fut impossible d'en retrouver un seul. On découvrit toutefois un gouvernail et une barre, que Paul Blunt mit en place immédiaiement. Autour des plats-bords étaient ajustés des élançons qui soutenaient une cliari>ente légèrement arrondie. Les animaux qu'elle élait destinée à abriter ayant été mis en liberté sur le pont, l'intérieur se trouvait transformé en une cabine peu élégante à la vérité, mais commode, spacieuse et susceptible d'être considérée comme un véritable palais par des marins naufragés. Il n'était pas ordinaire qu'une embarcation fût munie d'un toit, et le mauvais temps pouvait en rendre le sacrifice indispensilile; mais néanmoins Paul regarda celte grossière charpente avec plaisir, parce qu'elle devait protéger la femme à laquelle il élait profondément dévoué.

Entre le toit et le plat-bord de la chaloupe, étaient cloués des volets, qui une fois mis à leur place, faisaient de lintérieur une chambre close, assez élevée jpour qu'on put y tenir debout. A la vérité ces dispositions rendaient lembarcation lourde el difficile à gouverner! mais en revanche, elles la transformaient en un véritable appartement. D'ailleurs rien n'était plus facile que d'enlever le toit si les circonstances l'exigeaient.

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