CHAPITRE XXVll
Paul avait achevé de contempler son trésor, car la chaloupe était à ses yeux d'un prix ineslimable, lorsque, levant les yeux pour gravir les flancs du Montauk, il vit Eve qui semblait vouloir lire sur sa phy siononiie le sort commun qui les altendait.
— Mou père, d;t-elle avec empressement, me charge de vous avertir que les Arabes se remuent. Sous cl la chaloupe, voilà notre espoir. Vous ne nous faillirez pas, je le sais; mais quel parti allons-nous tirer de l'embarcation?
— Pour la première fois, ma chère miss Effingham , j'entrevois la possibilité de vous ravir aux barbares. 11 n'y a pas de temps à perdre, et il importe de transporter sans délai dans la chaloupe tout ce qui nous est nécessaire.
— iMerci , Powis, merci de cette lueur d'espérance! vos paroles sont un cordial, et notre existence sera consacrée tout entière à vous prouver la reconnaissance que nous vous devons.
Ces mois furent dits naturellement sous l'emi)ire el'un sentiment énergique; Eve n'en calcula point la portée, et les prononça sans réfléchir; cependant , même eu ce moment terrible, ils firent battre le cœur du jeune homme.
Il répondit par un regard plein d'ardeur.
La jeune fille rougit jusqu'aux tempes, et se retira précipitamment.
On se mit à passer dans l'embarcation les différents objets qui avaient été principalement réunis par la prévision de mademoiselle Viefville. Ils furent reçus par Paul, qui les plaça sous le toit, sans perdre de temps à les arrimer: c'étaient des matelas, des malles, des courtes-pointes, des couverlures, du vin, du pain, des assaisonnements, des conserves alimentaires. La moitié des bagagos qu'on avait entassés fut rejetée par Powis comme inutile, mais il en excepta, par égard pour ses faibles compagnes, plusieurs qu il était disposé à laisser de côté. Toutefois, quand il s'aperçut qu'il y avait sur la chaloupe assez de vivres pour sustenter toute la bande pendant quelques semaines, il sollicita une trêve, déclarant qu'il élait imprudent de charger outre mesure un frêle esquif.
On manquait d'eau, et c'était là la chose la plus e;senlielle. Paul s'occupa de s'en procurer, après avoir mandé les deux domestiques dans la chaloupe, pour en arranger la cargaison.
En arrivant sur le pont, il donna d'abord un coup d'œil aux Arabes. La marée descendait; les rochers étaient à sec; plusieurs centaines d'indigènes s'approchaient le long du récif, jetant leur pont flottant par intervalles pour fianchir les flaques d'eau.
Paul jugea que tout relard serait fatal , et descendit à fond de cale avec Saundcrs. Ils remplirent au réservoir quelques barils, qu'ils portèrent sur le pont, et qu'ils placèrent à la hâte dans la chaloupe.
LE PAQUEBOT
Les clameurs des Arabes se faisaient entendre plus distinctement, et il fallait une fjrande fermeté pour continuer sans trouble ces importants préparatifs.
Les indigènes étaient groupés sur le récif, les uns hélaient le vaisseau, d'autres le menaçaient, quelques-uns tentaient d'efl'rayer l'équipage en tirant au hasard des coups de fusil.
— Embarquons-nous! s'écria M. Eflingham en serrant dans ses bras sa fille presque inanimée. L'eau et les provisions sont dans la chaloupe; au nom d'un Dieu miséricordieux, fuyons cette scène de barbarie !
— Le danger n'est pas encore inévitable, répliqua Paul avec sangfroid; quoique nous paraissions serrés de près, il nous reste encore quelques minutes pour réfléchir. Souffrez que je fasse accepter à miss Liliugham et à mademoiselle N iefville un peu de ce cordial.
Il versa dans un verre quelques gouttes d'une boisson fortifiante, qu'il avait laissée comme inutile sur le cabestan , et la ])résenla aux lèvres pâles d'Eve Kiliingham. Elle se laissa faire, comme l'enfant prend un breuvage des mains de sa nourrice. Le sang lui remonta au visage, elle sourit avec effort, et balbutia quelques paroles de remerciment.
— C'était une douleur passagère , ajouta-t-elle en passant la main sur son front; mais je suis mieux à présent. Occupez-vous aussi, je vous i)rie, de mademoiselle Viefville.
La courageuse Française, quoique pâle et souffrante, refusa du geste le cordial qui lui était offert.
— Aous sommes à six brasses des rochers, dit Paul lilunt , et nos ennemis ont cet espace à franchir avant de nous atteindre. Aucun d'eux ne semble disposé à se mettre à la nage, et leur tablier de pont, quoique artistement construit, n'a pas assez de longueur.
— La chaloupe, demanda M. Sbarp , est-elle placée de manière que les dames puissent y entrer sans être exposées aux balles des Arabes ?
— Toutes les précautions sont prises. Comme je ne puis quitter le pont, auricz-vous la complaisance, monsieur Sharp, d'aller avec le coq chercher quelque voile? il nous en faut au moins une pour diriger notre embarcation. J'aperçois sur le pont un mât garni de ses agrès. Tâchez d'eu trouver le complément. \ou3 ne vous souciez pas sans doute de descendre dans la cale; mais vous avez trop de confiance eu nous jiour craindre d'être abandonné.
il. Sliarj) serra la main de Paul , afin de lui exprimer qu'il s'en rapportait parfaitement à lui; mais il lui fut impossible de parler. Accompagné du maître d'hôtel, il courut à la soute aux voiles, et y commença ses perquisitions.
— Il serait à désirer que les dames fussent avec leurs domestiques, dit Paul en montrant la chaloupe ou travaillaient encore Nannette et la femme de chambre. Cependant il y aurait quelque danger à s'embarquer avant de changer la situation du Montauk. Il est temps que je m'en occupe.
A ces mots, il fit signe à John Effingham de le suivre, et alla examiner encore une fois les mouvements des Arabes avant de faire une démarche décisive. Eu se plaçant derrière les remparts élevés du gaillard d'avant, les deux observateurs firent à loisir leur reconnaissance.
Les barbares, qui semblaient être , et qui étaient effectivement instruits de 11 faililessc des défenseurs du bâtiment, travaillaient sans la moindre inquiétude. Leur but était de s'emparer du Montauk avant d'être de nouveau chassés par la marée montante. Ils avaient en conséquence placé sur leur pont des hommes d'élite, façonnés à une cert'iine discipline; le reste de la bande criait, battait des mains, et tirait de temps en temps des coups de feu.
— Ils dirigent leurs i)ontons avec sagacité, dit Powis : remarquez comme ils en ont placé au vent l'cxtréinité inférieure, pour arriver en dérive jusqu'aux bossoirs du navire. Ils y arriveraient sans aucun doute; il ne leur faut pas plus de vingt minutes, d'autant plus que la mer est parfaitement calme de leur cùté.
— Profitons donc des instants qui nous restent.
— Oui, mais auparavant déjouons leur projet actuel.
Paul, assisté de John Ellingham, détacha les chaînes des bittes, et laissa le bâtiment de l'arrière. Le vent commençant ;i fraîchir , l'énorme masse en ressentit l'Influence, et au moment oii le pont flottant dérivait sous le vent en ligne directe , elle s'éloigna de plus de cent pieds. Les Arabes s'étaient rués à l'extrémité de leur radeau, tant ils avaient hâte d'aborder; un cri terrible annonça l'excès de leur désappointement. Le désordre se mit dans leur bande; plusieurs glissèrent et tombèrent à la mer , mais après uue scène de tumulte , la voix des chefs fut entendue, et l'on se mit en devoir de faire des changements au pont flottant pour le rendre propre à la uavigation.