CHAPITRE XXVIU
Cependant Mi\I. Sharp et Saunders rapportèrent des cacatois de rechange, des bonnettes de perroquets de hune et plusieurs autres voiles légères, l'aul fit placer dans le passavant un mât de perroquet d'artimon, des boule-hors de bonnettes, ainsi que de légers cordages.
— Un coup de main , Saunders , cria-l-il , et faites recourir celte
manœuvre. Dix minutes sont aussi précieuses pour nous qu'une année pour d'autres.
— Hélas , monsieur lilunt, répondit le coq en s'essuyant les yeui, faut-il que nos belles cabines soient détruites ! Faut-il perdre notre batterie de cuisine, qui est la plus belle de Londres et de Aew-York! Si j'avais deviné ce que deviendrait le Montauk , j'aurais conseillé au capitaine Truck de diminuer de moitié ses provisions , et surtout son assortiment de vin. Oh ! monsieur, que de biens gaspillés!
— Trêve à vos regrets, mon brave camarade, et travaillez à lever cette chaîne ; dix ou quinze brasses de plus nous suffiront.
— J'ai fait la plus grande attention à l'argenterie, monsieur lilunt; elle est tout entière dans la chaloupe, y compris même une petite cuillère cassée. Si l'âme du capitaine Truck vient par hasard rôder autour des offices , elle sera heureuse de ma prudence et de ma prévision. J'ai laissé tout le reste du service de table; mais je pense bien que ce» sauvages le dédaigneront , car on m'assure qu'ils mangent avec le8 doigts. Etre obligé de souffrir que de tels misérables fouillent dans nos équipets, c'est une honte pour l'humanité !
— Ranimez-vous , mon brave ! le navire reçoit la brise par le bossoir de bâbord, et commence à prendre la chaîne plus aisément. Songez aux êtres précieux dont le salut dépend de nous.
— Oui, oui, monsieur, j'éprouve un vif intérêt pour les dames, et un profond regret de ce qui leur arrive, ainsi qu'aux marchandises que nous sommes forcés d'abandonner. Jamais vaisseau mieux construit n'est sorti des chantiers de Sainte-Catherine ou de la rivière Orientale , et je me demande ce que ces coquins pourront en faire. Pauvre Toast ! il doit être mort, lui que je m'étais donné tant de peine à instruire !
— Il suffit , interrompit Paul ; le navire touche de l'avant et de l'arrière. Empressons-nous maintenant de placer dans la chaloupe les mâts et la voilure , et que les dames embarquent.
Afin que le lecteur puisse comprendre la situation du Montauk, il est nécessaire d'expliquer la manœuvre qu'avaient faite de concert Powis et le maître d'hôtel. On avait filé les chaînes; le bâtiment avait culé davantage , et avait donné en travers sur la lisière d'un banc de sable -, quand il avait eu un point fixe, il avait fait son abatée sous l'influence du vent , autant que le permettait la profondeur de l'eau. Il était maintenant échoué à l'avant et à l'arrière , présentant au récif sa bordée de bâbord. La chaloupe , placée entre le navire et des sables nus , était dérobée aux regards et aux attaques des barbares.
Eve, mademoiselle Viefville et IM. Effingham entrèrent dans la chaloupe, pendant que les autres passagers restaient à bord pour compléter les préparatifs.
— Les coquins vont vite en besogne , dit Paul, pourtant nous serons en sûreté avant qu'ils aient quitté les rochers. Ils finiront par arriver au Montauk, mais avec lenteur : il leur est impossible, à cause de la profondeur de l'eau , de naviguer à la gaffe , quand même ils en auraient une.... Saunders, jetez ces voiles de rechange sur le toit de la chaloupe. IVous pouvons en avoir besoin avant d'atteindre un port, si nous y parvenons avec la grâce de Dieu. Mettez aussi dans l'embarcation deux boussoles, et les outils de charpentier.
Tout en donnant ces instructions, Paul sciait le grand bout du mât de ])erroquet d'artimon, pour l'adapter a la chaloupe. 11 fit une carlingue , et sautant sur le toit de l'embarcation , il creusa un trou dans un endroit marqué d'avance. Le mât fut planté; une voile de perroquet fut suspendue à sa vergue; et les drisses, amure et écoute, ayant été étalinguées , on fut prêt à ])artir au premier signal.
Les passagers respirèrent plus librement, et s'occuiièrent des menus détails qu'ils avaient d'abord négligés.
— Qui nous retient maintenant? dit John Effingham.
Paul hésitait encore; il tournait les yeux du cùté du danois, dans l'espoir de recevoir un secours; mais en ce moment même le capitaine Truck travaillait à se maintenir au large.
Déjà les Arabes avaient organisé leur radeau, et une vingtaine d'entre eux le montaient.
Paul promena les yeuv autour de lui pour voir s'il ne laissait rien d'utile à bord , et ses regards s'arrêtèrent sur le canon. Il lui vint à l'idée que celte pièce d'artillerie pouvait servir d'épouvanlail , et il résolut de la placer dans la chaloupe, sauf à la jeter dans la mer dès qu'on aurait gagné le large. Les palans de vergue et d'étai lui fournissaient les moyens de l'élinguer ; elle fut enlevée en quelques coups de cabestan, et mise en batterie sur le toit. Le coq plaça un étançon dans l'intérieur de la barque, pour que le poids du canon ne causât aucun dégât.
Tout le monde passa dans la chaloupe, à l'exception de Paul, qui resta à bord du Montauk, en continuant à observer les .\rabes.
Il fallait une grande impassibilité , une confiance absolue dans ses ressources pour rester speclattur de la dérive lenle du radeau qui s'approchait par degrés du bâtiment. Ceux qu'il portait aperçurent Powis, et avec la duplicité ordinaire des barbares, ils lui firent des signes d'amitié auxquels il répondit favorablement, sans toutefois s'y laisser prendre.
Ce marin consommé ne montra aucune précipitation , même en descendant dans la chaloupe , hissa la voile , amarra l'écoute , et par un mouvement vigoureux , écarta l'embarcation des flancs du Montauk.
LE PAQUEBOT
n mit ainsi entre les Arabes et lui une distance de trente pieds qu'il leui- était impossible de franchir. Ensuite il saisit la barre par un trou ménagé dans les volets. M. .'^harp se plaça à l'avant , et surveillant à traves les fentes des volets ce qui se passait sur les rochers, il indiqua de quel côté il fallait gouverner.
Au moment où des acclamations prolongées annonçaient l'arrivée du radeau au bas du Munlauk, le battement de la voile prouvait aux réfugiés groupés sur la chaloupe qu'ils s'étaient assez éloignés pour sentir la force du vent.