CHAPITRE XXIX
Le départ de l'embarcation s'était eflcctué à propos, et les calculs de Paul avaient été conformes à la prudence. En quittant le Montauk, au moment où les Arabes terminaient leur radeau , on aurait été exposé à leur mousqueterie : mais quand la chaloupe s'éloigna sous le vent, ils étaient trop près du navire pour la voir, ou trop occupés de monter à l'assaut pour songer à elle. Lorsque Powis vit le premier Arabe grimper sur le pont , la chaloupe était déjà à une encablure de distance, et suivait à la faveur d'un bon vent un des nombreux canaux qui divisaient les bancs de sable. La construction exceptionnelle du bateau , avec son toit et ses volets , causiirent aux Arabes un mouvement de surprise qui les tint d'abord dans l'inaction. Cependant ils firent par bravade une décharge dont l'effet fut entièrement nul.
Paul fit un mille en mer, et voyant qu'il arrivait auprès d'un banc de sable, il mit la barre dessous, lâcha l'écoute , et laissa l'éperon de la chaloupe toucher la grève, à laquelle elle fut amarrée. On ouvrit un volet , et toutes les femmes débarquèrent.
Le contraste des angoisses passées et la sécurité présente était si grand que toute la compagnie se sentit respirer. Paul et John Effingham affirmèrent d'un commun accord qu'il n'était pas impossible de gagner une des îles sous le vent dans un aussi bon bateau , et chacun s'estima heureux. Eve et mademoiselle Viefville , après une courte prière , se mirent à errer sur le banc de sable avec une joie enfantine, et le sourire revint sur leurs traits. Edouard déclara que cette grève humide, située en face de la côte stérile du Sahara, lui semblait offrir une promenade plus délicieuse que le plus beau parc ou le plus magnifique jardin.
Powis avait un air enjoué , mais il conservait quelque inquiétude. Il supposait que le capitaine Truck était prisonnier, et que les barbares pouvaient se servir des embarcations pour assaillir le Montauk. Toutefois rien de suspect ne parut , et comme personne n'avait mangé depuis le matin , on se disposa k dîner. Saunders alluma du feu sur le banc de sable, et fil du thé pour toute la troupe. La table fut dressée sur le toit de l'embarcation, et environnée d'escabeaux, de boîtes et de malles.
— On voit bien, dit Paul en souriant , que ce sont des dames qui se sont chargées d'aller à la provision. Ces mets délicats ne dépareraient point un banquet somptueux, et l'on ne se douterait guère que nous sommes à deux pas du désert.
— J'ai cru faire plaisir à miss Eve, répondit Nannette Sidley avec douceur ; elle n'est pas accoutumée à une nourriture grossière, et mademoiselle Viefville, comme toutes les Françaises, doit aimer les friandises.
— Cette pauvre Nannette , dit Eve , a l'habitude de satisfaire tous mes caprices d'enfant gâté ; mais peut-être n'a-t-elle pas assez songé aux personnes qui comme vous , monsieur Powis , ont besoin de réparer leurs forces par une alimentation substantielle.
— Me soupçonnez-vous d'avoir les inclinations de M. Lundi ? repartit le jeune homme en riant. J'ai voulu seulement exprimer le plaisir que j'éprouvais en voyant qu'on avait si bien pourvu à tous vos besoins. Peu m'importe le reste. Je me résignerai sans peine à mourir d'inanition , miss Effingham , pourvu que vous soyez exempte de soufTrances dans les circonstances extraordinaires où nous sommes placés.
Eve lança à Powis un coup d'oeil de reconnaissance , et l'émotion excitée par ces paroles lui rendit l'éclat que la terreur avait momentanément terni.
John Effingham devina l'embarras de sa cousine, et pour le faire cesser , il changea le cours de la conversation.
— Il me semble j dit-il à Paul, que je vous ai entendu conférer avec notre coq relativement à nos provisions ?
— En effet, tout en filant les chaînes, il m'a fait entendre une longue jérémiade sur la dévastation de ses équipets... Je m'imagine, Saunders, que vous regardez les mésaventures de l'office comme ce qu'il y a de plus fâcheux pour le Montauk ?
A l'exemple du capitaine Truck , Saunders souriait très-rarement ; il croyait d'ailleurs qu'un excès d'hilarité était l'indice d'une origine nègre, et il ne voulait pas compromettre sa couleur, qui tenait le milieu entre celle d'un Africain récemment importé de la Côte-d'Or, et celle d'un inspecteur de plantation. Il était accoutumé à l'obéissance passive, souvent rudoyé, et sa physionomie avait fini par contracter une expression sentimentale et mélancolique. Néanmoins les relations qu'il avait avec l'élite des passagers lui avaient donné une haute idée
de son importance. Il aimait à s'entendre parler, et encouragé par les interpellations de Paul, il n'hésita pas î. prendre part à l'entretien.
— Mesdames et messieurs, dil-il, je m'estime heureux de faire naufrage en aussi bonne compagnie. J'ai pensé avec raison qu'elle ne devait manquer de rien, et j'ai donné des instructions en conséquence à madame Sidley et à la femme de chambre française. Croyez-vous, messieurs, qu'il soit permis aux âmes des morts de reparaître sur la terre pour assister aux événements qui peuvent les intéresser ?
— Cela dépend , répondit John Effingham , de l'occupation de ces âmes. Quelques-unes ne doivent pas se soucier de revenir sur le passé. Mais puis-je vous demander pourquoi vous m'adressez cette question ?
— Parce que je ne présume pas que feu notre capitaine puisse être heureux au ciel, tant que le Monlauk restera entre les mains des sauvages ! Si le pauvre homme avait fait régulièrement naufrage , s'il s'était noyé avec son équipage, il reposerait en paix comme un autre chrétien ; mais je ne crois pas qu'il y ait rien de plus pénible pour des marins que de voir leur bâtiment ravagé par les Arabes. Je parie que les scélérats ont déjà fouillé dans tous les coins et recoins ; sucre, raisins, café, chocolat, biscuits sont au pillage, et ils s'imaginent peut-être que nous voudrons de ce qu'ils ont touché... et ce jiauvre Toast, messieurs!... un jeune homme qui donnait de si grandes espérances, qui avait en lui l'étoft'e d'un si bon maître d'hôtel ! Je comptais le présenter un jour comme mon successeur, quand j'aurais pris ma retraite avec le capitaine Truck, ce que nous devions faire tous deux le même jour, sans ce funeste accident !... Fasse le ciel qu'il soit mort, car ce qui peut l'attendre de pis dans l'autre monde , vaut mille fois mieux que l'humiliation d'être associé ici-bas à des Arabes noirs! Mort ou vivant, mesdames, je soutiens qu'un homme doit ne jamais fréquenter que la bonne compagnie !
Une joie si générale avait succédé à l'abattement des passagers , qu'on encouragea Sauders, au lieu de mettre un terme à ses bavardages. En prenant les plats qui chauffaient devant le feu sur les sables, et en les portant sur le toit de la chaloupe, il exerça librement sa loquacité. Il s'était rarement trouvé à pareille fête , car il ne causait guère qu'auprès de ses fourneaux avec M. Toast, dans les moments d'expansion où il oubliait sa dignité de maître d'hôtel pour s'abandonner aux inclinations de sa race.
Paul Powis ne prit que très-peu de part aux joyeuses saillies du repas , car il comprenait que le salut de tous dépendait uniquement de lui. Lui seul savait naviguer ; lui seul était capable de diriger l'embarcation au large ; et tandis que tous montraient une conliance imiilicite dans son habileté et dans son courage , lui seul sentait le poids de sa responsabilité.
Lorsque le festin fut achevé , et que les convives se promenèrent de nouveau sur le banc de sable , Paul s'installa sur le toit et surveilla les Arabes à l'aide d'une longue-vue. M. Sharp , avec une espèce d'abnégation chevaleresque , oublia le plaisir qu'il avait à accompagner miss Effingham pour rester auprès de lui.
— Les pendards ont dû déjà ravager les cabines, dit M.Sharp lorsque Paul eut examiné le navire pendant quelque instants ; ils vont détruire en une heure l'œuvre de plusieurs mois.
— Je ne vois pas cela , répondit Paul ; ils ne sont qu'une cinquantaine à bord , et tous leurs efforts semblent tendre à rai)procher le bâtiment des rochers. De l'endroit où ils se trouvent, ils n'ont aucun moyen de transporter à terre leur butin, et c'est là-dessus qu'ils délibèrent. Quelques-uns, qui ont l'air d'être des chefs, vont et viennent dans les cabines ; mais les autres paraissent s'occuper exclusivement de changer le vaisseau de place.
— Réussissent-ils ?
— Pas encore ; ils n'ont pas assez de connaissances en mécanique pour remuer une masse aussi lourde. Le vent a poussé le Montauk contre un banc de sable où il est solidement échoué, et d'où l'on ne peut le tirer sans faire usage du cabestan. Peu importe ce qu'ils feront , notre but doit être de trouver un passage de cette crique » l'Océan , et de gagner ensuite le cap Vert.