CHAPITRE XXX
Paul se mit à examiner les récifs qui l'environnaient , afin d'en faire sortir la chaloupe. Au nord, s'étendait une ligne de rochers sue lesquels les Arabes commençaient à se montrer. Au sud, s'ouvraient de nombreux passages navigables pendant la pleine mer, et que l'on pouvait franchir à la faveur des ténèbres. Paul croyait que ses adversaires étaient maîtres de toutes les embarcations , et il ne jugeait pas à propos d'attendre qu'ils commençassent à s'en servir.
On prit des mesures pour la nuit. L'intérieur de la chaloupe fut divisé en deux appartements par des malles, des caisses et des courtespointes. Les femmes étendirent leurs matelas dans la chambre de l'avant, et les hommes s'installèrent dans l'autre. Quelques profonds interprètes de la loi, qui ont assez d'astuce pour en éluder les prescriptions , avaient embarqué à bord du Montauk plusieurs centaines de bustes en plomb de Napoléon Bonaparte, afin d'établir une distinction subtile entre le métal brut et le métal manufacturé. Quelques-uns de
LE PAÇUEBOT.
ces bustes, hbnquis pour échapper aux droits de douane, furent î'iaci'i en Ruisc rie Jest au fond de la chaloupe, en même temps que ]rs b.irils ii'e.ui. Un palan ii fouet avait élé clingué , et le mal ét^iit piaille solidement dans la toiture. On était donc prêt à partir au premier moment favorable.
Les demies sVlaient assises sur le bord du toit, et regardaient le soleil coucliant en se livrant au charme d'une conversation qui n'avait plus rien de lugubre. La soirée avait cet aspect sauvafje el de sinistre augure qui avait tant inquiété le capitaine quelques jours auparavant ; cependant le soleil se coucha dans un horizon resplrndissant. et ses derniers rayons communiquèrent nn caractère de sombre grandi ur au désert sans bornes, aus noirs récifs, au navire échoué, el au groupe d'Arabes en mouvement.
— Si nous pouvions prévoir les événements d'un mois , dit John Eflingliara, combien nos idées se modifieraient! Quand nous avons quitté Londres, il y a vingt jours à peine, nous avions encore l'esprit rempli des merveilles d'une grande capitale , et nous voici jetés sur la côte d'Afrique ! Plus nous avançons dans la vie, el plus nous reconnaissons que l'avenir détruit nos illusions une à une.
— Tout avenir n'est pas sombre, dit Eve Effingham, et le désappointement n'est pas au bout de toutes nos espérances. Lorsque nous nous abandonnons il un accablement justifié par les circonstances, un Dieu miséricordieux veille sur nous et jelte sur nos heures les plus sombres un rayon de lumière inattendu. C'est une vérité que nous ne sommes pas à même de nier,
— Je ne la nie pas , répondit le cousin John ; la manière dont nous avons été sauvés «si toute simple , mais on peut dire pourtant qu'elle tient du miracle. Si M. Blunt , que vous appelez Powis, el dont le déguisement ne m'a pas été révélé , n'avait pas été marin , nous aurions vainement ess.iyé de mettre la chaloupe à flot. C'est grâce à l'interveniion de la Providence qu'il s'est trouvé parmi nous un homme capable , dont nous avons mis les talents a profit.
Eve ne dit rien ; mais l'éclat du ciel oiiental n'égalait pas le regard radieux qu'elle jeta sur l'objet de cette observation.
— Il n'y a pas grand mérite à être marin, reprit Paul après un moment d'embarras; c'est un métier comme un aulre , et puisque j'ai été à même de vous servir, je ne regretterai plus les accidents, les cruels accidents de ma jeunesse , qui m'ont jeté sitôt sur 1 Océan.
On aurait entendu tomber une épinsie, car tous espéraient que le jeune homme allait donner des explications; mais il aima mieux garder le silence.
— Oh! si i\l. Dodge était ici, murmura Saunders k l'oreille de TJanntlte, qui l'aidait à arranger divers objets, comme il saurait interroger ce jeune aventurier et en faire le héros d'un récit romantique ! Ce M. Dodge, sachez-le bien, est un véritable inquisiteur j s'il ne brille pas les gens, du moins il les tourmente.
— Que le pauvre homme repose en paix ! dit Nannette en soupirant; il est allé rendre ses derniers comptes , el c'est un moment redoutable à passer. Nous ne sommes pas tous certains d'y faire bonne figure, car à l'exception de miss Eve , tous les mortels sont plus ou moins pécheurs.
— C'est ce qu'on dit , et je dois convenir que mon expérience personnelle le démontre. Le capitaine Truck , par exemple, était un brave laouime; mais il avait ses défauts. Ainsi il jurait quand les choses allaient de travers, et il ne se f.isait aucun scrupule de malmener un de ses sembljhles, quand le café était trop épais , ou que la volaille n'engraissait pas. Je l'ai vu donner en jurant des coups de poing à la boussole , parce que le bâtiment n'avançait pas.
— C'est fort mal , dil Wannelte , et il est a craindre que le capitaine ait eu tout cela sur la conscience à ses derniers moments.
Le mulâtre s'essuya les yeux, car il aimait le capitaine par suite de ce sentiment inexplicable qui fait que le prisonnier s'attache à ses chaînes.
— Ah! dit-il, si les Arabes ont voulu le cannibaliser , quelle bordée de jurons il aura dû leur lâcher à droite et à gauche I
— Qu'il re| ose en paix! la Providence est bienveillante, cl le pauvre boninie peut s'être repenti à propos.
— Et le malheureux Toast! Je lui pardonne du fond de mon cœur toutes les bévues qu'il a commises, et même d'avoir lai se tomber un jour un bifteck dans le café du capitaine. iMainlenani qu'ils sont tous dtuï dans l'autre monde, j'espère qu'ils ne se chamailleront plus.
— M..itre d'hôlel, vous ne savei ce que vous diles ! interrompit Nannette avec imlignalion , el je ne vous parlerai [dus.
M. Saunders fut forcé de se taire, el s'amusa à écouter ce qu'on disait sur le toit. Les causeurs s'entretenaient de leur évasion, de leurs espérances, du sort présumable de l'équipage, et leurs discours avaient un caractère de Irislissequi était en harmonie avec la sauvagerie du paysage. Enfin la nuit tomba, et comme lUe menaçait d'être sombre et humide, les daines se relircrent de bonne heure. Les messieurs restèrent sur les sables penilant quelque temps, et il était dix heures lorsque Sharp tl Powis prirent le quart.
Il y avait environ une heure que le capitaine Truck avait fait ses dispositions pour dormir dans la clialou|ie du danois. Pendant ce court intervalle, le temps avait changé sensibleinint, et des signes que notre jeune marin comprenait à merveille indiquaient une saule d«
vent. L'obscurité était profonde ; on ne distinguait même plus la terre, et la position n'était marquée que par les feux des Arabes.
— Il faut faire maintenant une tentative, dil Paul en s'arrêtant tout court dans sa promenade sur la grève. Dans deux heures, la mer aura atteint toute sa hauteur. La nuit est bien sombre pour faire passer une frêle barque dans ces canaux étroits , et pour s'avemurer çn mer; mais il sérail plus dangereux encore de garder notre position.
— Ne vaudrait il pas mieux attendre que la marée (ùt uu peu plus haute?
— Elle n'est pas forte dans ces basses latitudes, et en montant davantage, elle peut nous dégager, dans le cas oii nous toucherions. Allez sur le toit, tandis que je vais rentrer les grappins , et poussez la chaloupe au large.
M. Sharp obéit , et au bout de quelques minutes , la chaloupe s'éloignait lentement de la grève hospitalière. Paul mit dehors une voile de civadière qui était orientée au plus près, et dont l'acliou lit marcher la chaloupe.
— Je quitte ce banc de sable comme on quille un ami éprouvé, dit Paul il voix basse : tant que je suis resté .luprèi de lui , j'ai su où nous étions; mais nous sommes a présent perdus au milieu des ténèbres.
— Nous avons pour phares les feux des Arabes.
— Ils peuvent nous donner une vague idée de notre position; mais une clarté semblable est un guide perfide par une nuit aus^i obscure. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'avoir l'œil aux lames , et de gagner au vent.
Paul hissa la voile de tréou qui avait été fabriquée avec celle de perroquet, et 11 s'assit dans la partie de l'embarcation qui était voisine des écubiers, en ayant une jambe pendante du chaque côté du taillemer. Il avait gréé des cordages jusqu'au tillac, et il gouvernail aussi aisément que s'il eût tenu des rênes.
M. Sharp était assis k ses cdiés, et tenait l'écoute de la grande voile ; un grappin et un mât étaient auprès de lui, et il complaît s'en servir dans le cas oii l'on toucherait la terre.
Paul Powis avait remarqué qu'en tenant la chaloupe ai4 pl'is près du vent, il la conduirait d ns un chenal navigable. 11 suivit celte direction, et pendant une demi-heure, il sut éviter toute espèce de banc de sable, malgré les ténèbres qui s'épaissis>aient constamment autour de lui. Il s'imaginait pouvoir gagner aisément le large, lorsque le vent cessa tout à coup de i-ouffler.
— Voici un calme plat qui nous arrête, dit Paul Powis , et nous sommes forcés de nous arrêter. Jetons le grappin !
Celte manœuvre empêcha la chaloupe de donner contre un rocher.
— Nous sommes, reprit Paul, sur un récif que la mer ne couvre jamais. Ayz la complaisance de retenir rembarcation , tandis cpie je vais sonder le (lassage. Nous n'avons plus qu'une centaine de piids à franchir au sud-ouest, pour être en pleine mer, et pour échapper par consé(|uent aux Arabes.
M. Sharp amarra la chaloupe, et Paul descendit sur le récif en sondant le terrain, au moyen d'un anspect, dans lobscurité la plus complète. Il s'avançait avec la plus grande précaution, car il risquait à chaque pas de tomber dans la mer.
Sou ami était en proie à une vive anxiété , et il se demandait ce qu'il pourrait faire, s'il arrivait quelque accident à son unique direct leur, quand il se sensit saisir parle bras.
— Gardez le silence! murmura Powis; les rochers sont couverts d'Arabes qui ont campé sur les récifs, afin d'être prêts à piller demain malin. Dieu merci, je vous retrouve, car je commençais à déscspé er. Je n'aurais pu vous appeler sans me laisser prendre, puisqu'une cinquantaine d'indigènes reposent auprès de nous. .Montez rapidement sur le toit, el rapportez-vous-en à moi.
Aussitôt que M. Sharp eût accompli cet ordre, Paul éloigna l'embarcation des rochers. Malheureusement la brise avait sauté ; elle soufflait du désert par intervalles, et la chaloupe se trouvait ramenée sous le vent.
— C'est le coniinencement des vents alizés, dit Poxvis : ils ont élé interrompus par la dernière bourrasque, mais ils reviennent actuellement, et nous poussent en dehors des récifs. C'est le vent le plus favor.ible pour nous ; c'est celui que nous aurions dû implorer dans nos prières; mais il vient mal à propos... Ali ! celui-ci , du moins , nous est propce !
Une brise de terre enfla les voiles, et l'on entendit très ■distinctement le clapotement de l eau contre l'arrière de l'embarcation.
— Nous avons sujet de rendre grâce au ciel! mais, non : la chaloupe échoue!
' En ciVet, l'esquif avait touché un banc de sable , et il ne restait au navigateur d autre ressource que la patience.
— Entendez-vous ces aboiements? dil l'oxvis. Ce sont des chiei)^ qui soni dans le cauip ennemi ; il est heureux que les barbares n'aieui pas eu l'idée d'en amener avec eux sur les rochers.
— H est essentiel de nous éloigner, repartit iM. Sharp; mais comment trouver une issue dans cette nuit profonde.'
— S livons les rochers, après que nous nous serons dégigd».
Au biiiil de quel |ue temps, la clialou, e reprit Si roaie, Sans que [ ses conducteurs pussent dire préci^émeul oii eue allait. Les feiti des
AwWs sVlairnt éteints siicopssivempnt , à l'esceplinn d'un seul dont les lueurs niouriinies re )iouvaient servir defaiii.l. Une brise sèclie et LrùlHPte veiiiiil du déserl , et elle était suivie J)ar intervalles d'un calme dc.ses|iérHnf.
Powi* (vof'la pendant une demi-lieiire des moindres souffles d'air, quoiqu'il ii;noràt C0'npiét''ment où il ali:iit. Il se laissait conduire par l'instinct, et il ermil au li.isard sur les flot<.
— Le dernier feu est éteint, murmura M. Sharp : le jour va poindre, et nous serons encore en dedans de la crique,
— J'aper>;ois quelque cUose devant nous, reprit Paul : serait-ce une côte?
Le ventnvait entièrement cessé , et la chaloupe était presque sans niruvenient.
P.iul s'aperçut q'ie les ténèbres augmentaient en face de lui , et il tend t la main en avant, par un mouvement naturel. H sentit une surface rugueuse qu'il prit d'al'Ord pour un rocher; mais en levant les yeux, il >econnut certaii s contours qui lui étaient familiers. H avait ta main sur la hanche du bâtiment.
— C'est te jl/on/ni(/i-.' s'écria-t-il. Silence, n'entendez-vous rien? Les deux amis écoutèrent avec attention.
Des rires étoiiflés retentirent sur le pont du navire. lU étaient di; nature à troubler tout autre que Paul Powis ; mais il conserva toute sa présence d'esprit.
— Prenons notre parti, dit-il ; je connais maintenant notre position. En nous écartant avec force du bâtiment, nous pouvons toujours empêcher lennemi de nous aborder.
Cette maiioeuvre délicate fut tentée avec la plus gr.inde circonspection, de peur d'attirer l'attention des barbares. Cependant, au moment où il se croyait certain de réussir , il se sentit brusquement arrêté.