‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 120 sur 280 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

C'était un obstacle des plus sérieux dans un moment aussi critique. Powis crut d'abord que les Arabes s'étaient emparés de la chaloupe, mais cette crainte fut bientôt dissipée.

Poul découvrit bientôt qu une corde avait été tendue depuis le gaillard d'avant jusqu'au récif, et qu'elle entravait la marche du bateau. Il coupa aussitôt le câble, mais le bout le moins long que tenait M, Sliarp lui glissa ei.tre les mains, et tomba dans l'eau. Le bruit que fit Cette corde retentit sur le pont, et tous les Arabes postés en sentinelles, se précipitèrent aux parapets.

Paul, qui tenait encore l'autre estrémilé du cordagp, s'en servit pour éloigner la chaloupe du Monlauk ; puis il saisit les câbles amarrés au gouvernail, et gouverna de manière à éviter deux points dangereux, le bâtiment ei le récif. Ces mouvements ne purent s'opérer sans tumulte, et les Arabes qui étaient montés à bord avertirent ceux qui stationnaient sur le récif , et qui ne dormaient que d'un oeil, s'attendaiii d'un moment à l'autre à être attaqués par la troupe du capitaine Truck.

Ln tenible désordre se mit parmi les Arabes. Ils déchargèrent leurs fusils au hasard , et firent entendre des acclamations tumultueuses auxquelles le camp répondit. Les passagers qui donnaient dans la chaloupe furent éveillés rudement, tt le mulâtre effrayé ne put s'empêcher de pousser des cris plaintifs ; mais les deux gardiens de la sécurité publique firent comprendre à leurs compagnons ce qui se passait, et leur rrcommandèrcnt le silence.

Eve avait mis la tète à la fenêtre, et Paul se pencha pour lui parler.

— L'ennemi ne nous voit pas raiinnura-t il, et le retour de la brise snlfira pour nous sauver. Les Arabes devinent sans doute que nous ne sommes pas loin; mais nous n'avons pas à les craindre tant qu'ils ignorrront l'endroit précis où nous nous trouvons. Leurs cris nous sont utiles ; iU nous guident, et nous permettent d'éviter la côle et les récifs, impiortz le ciel, ma chèie miss Eflingham, pour qu'il nous envoie du vent.

tve pria en silence, mais avec ferveur, tandis que le jeune homme rftouinhit à ses occupations. Lor.-que la ch:ilniipe fut dégagée des fl.incs du Monlauk, elle sentit la brise par bouffées , et même il y eut plusieurs minutes pendant lesquelles le vent souilla avec constance.

.— Le flux entie dans la crique , dit Paul , et nous avons le courant contre nous; cependinl nos voiles commencent à s'enQrr.

Paul mit la barre tout au vent , et la c laloiipe s'éloigna vent arrière. Les navigateurs, au milieu de ténèbres épaisses , n avaient pour se diriger que les clameurs des Arabes, qui se faisaient entendre sur tous les rochers.

— Tout va bien, dit Paul à son comp.ignon. Les cris qui nous arrivent, du nord tt du sud nous prouvent que nous sommes dans le c! enai !

L embarcation s'avança lentement. Tantôt elle était lancée avec vitesse so s faction intermittente ue la brise , tantôi le courant contraire la faisait rétrogrbder. Il n'était pas facile de coi server la véritable direction; mais Paul évitait le danger en survei.lant la bane avec soin.

— Le tangage de la chaloupe augmente , dit-il avec l'accent de la joie.

— .Te ne m'en aperçois pas encore , répondit Ml. Sharp.

— Ohsrrvpz bien, et vous verrez que la hn lille augmente!

— Sir Georges Teniplemnre , monsieur Powis ! dit une douce voilf qui parlait des fenêtres au-dessous des navig.iteurs.

— Que voul z-vous, miss Efiiugham ? répondit Paul avec tant d'emp-esscment qu'il lâcha le câble avec lequel il maniait le gouvernail.

— Quand donc serons-nous débarrassés de ces crii?

— Si cela dépendait de moi, ils ne nous importuneraient plus. Nous suivons un chenal où la marée montante nous contrarie ; saqs cela, nous serions déjà hors de dinger.

— Hors de ce danger, mais sur le point d'en affronter un autre.

— Je ne crois pas que l'on coure de grands risques sur l'Océan dans un bateau solide. Au pis aller, nous pouvons être forcés d'enlever le toit qui rend notre habitation commode, mais qui en alourdit la marche, .le pense que nous atteindrons bientôt les vents alizés, et que notre embarcation, même avec sa maison flottante, tiendra parfaitement la mer en fuyant devant eux.

— Les cris sont plis rapprochés qu'auparavant !

Paul sentit la rongeur lui monter aux joues , et chercha avec vivacité la corde du gouvernail, car la chaloupe s'écartait vers un récif situé au nord. Une bouffée d'air l'aida à réparer sa négligence , et les cris se perdirent bientôt dans le lointain.

— Le courant diminue , la mer est haute, et nous ne tarderons pas à avoir le flot pour nous.

— Voilà de bien heureuses nouvelles ! comment nous acq .itteronsnous jamais de ce que nous vous devons, monsieur Powis ?

L'instabilité du vent exigea toute l'atieution de Paul ; enfin , pendant une demi-heure, la brise fut favorable , et les bosioirs de l'esquif fendirent les lames.

Noms ne pouvons nous tromper sur la direction que nous prenons , dit Paul Blunt ; les Arabes nous servent de pilote , et leur vacarme me semble harmonieux.

Je touche le fond ! s'écria M. Sharp, qui sondait le terrain avec

un espars.

— Que Dieu protège les faibles !

L'eau est déjà plus profonde , reprit M. Sharp.

Vous avez donné contre le rocher où nous avions placé un matelot en sentinelle, quand nous sommes entrés dans ci tte anse. Courons la bordée nord en évitant les récifs, et laissons-nous diriger par les voix que l'on entend sous le vent.

la chaloupe fit voile avec une vitesse de cinq milles à l'heure , et le tanî'age qu'elle éprouvait annonça que l'on était entré en mer. Le bruit tumultueux des Arabes tt celui du ressac s'éloignèrent sensiblement.

Passez-moi le fil à plomb, dit Paul à sir Georges Templemore :

on dirait que le fond devient meilleur, et que les lames sont plus régulières.

Il jeta le plomb de sonde et trouva six brasçes d'eau.

Maintenant, monsieur Eftingbam miss Eliiugham, mademoiselle,

s'écria-t-il avec transport, je crois que nous sommes hors de la portée des Arabes, à moins qu un grain de veut nous repousse sur cette cote inhospitalière,

Peut-ou parler? dit M. Effingham, qui avait gardé jusqu'alors le

silence le plus absolu.

Certainement, les Arabes ne peuvent plus nous entendre, et la

brise nous emporte rapidement loin d'eux.

Les passagers ne pouvaient se permettre de venir sur le toit, par une nuit aussi sombre, dans une embarcation dont le tangage et le roulis étaient aussi violents; toutefois les volets s'ouvrirent, et chacun mil le nez à la fenêtre , eu regardant la mer avec un sentiment de complète sécurité. Les instants les plus critiques éiaieut passés, et l'on ne songeait plus aux périls de l'avenir. Ou pouvait causer sans attirer l'attention de l'ennemi, et le chef de l'txpéditiou donnait les nouvelles les plus rassurantes. Son intention était de gouverner au nord, jusqu a ce qu'on eût atteint le Mes>ayer, et si l'on n'y rencontrait pas le capitaine Truck, de se dinger tant bien que mal vers une des îles placées sous le vent.

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