‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 13 sur 280 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L'embarquement d'un aussi faible détachement ne pouvait causer de grands embarras; les forces confiées au .ï^rgeut Dunham ne se compo-

— Truis mariages seulement, major, dit Muir; il y en a un qui no compte pas, ayant été cassé par une cour de jastica.

«aient que de dix soldats et dcui sous-officiers. Le lieutenant Muir était adjoint à l'eipédition en qualité de simple volontaire, mais le major l'avait charge d'une mission insigiiiliantc en r.pport avec ses fontions hibituelles. 11 fallait ajouter à cet eflectif l'Eclaireur, maître Cap, Jasper et ses matelots, et un mousse de quatorze ans. Il y avait en somme une vingtaine d'hommes à bord : Mabel et la femme d'un fantassin représentaient seules le beau seie.

Le sergent Dunham installa ses gens sur un grand bateau , puis il alla prendre les ordres de son commandant et avertir sa Aile et son beau-frère. Il était presque nuit lorsque Mabel se plaça dans le canot qui devait 1 emmener. Comme l'eau était aussi unie qu'un étang et qu'il n'y avait point de ressac, l'embarquement s'eft'ectua en dehors de la rade , sans qu'il fût nécessaire d'entrer dans la rivière. Quelques coups de rames sullircnt pour amener le canot près des flancs du cutter, qui s'élevait à deux ou trois pieds au-dessus de l'eau. Les passagers montèrent sans peine, et Jasper leur fit voir les dispositions qu'il avait prises pour les recevoir convenablement. Le petit navire contenait quatre chambres, ayant été construit spécialement pour transporter des militaires avec leurs familles. L'arrière-cabine, réservée ordinairement aux femmes, avait des croisées qui y laissaient entrer l'air et le jour. On y voyait quatre cadres, et comme Mabel était seule avec son oncle, ils avaient tout l'espace désirable.

Plus large et éclairée par en haut, la grande cabine était destinée au quartier-maître, au sergent, à Cap et à Jasper; quant à l'Eclaireur, il lui était loisible d'errer à son gré dans tout le bâtiment, excepté dans la ihaiiibre des femmes. Les caporaux et les soldats logeaient sous la grande écoulillc, qui était recouverte d'un capot, et l'équipage occu-

pait, comme de coutume, le gaillard d'arrière. Quoique le cutter ne jaug.'àt que cinquante tonneaux, il aurait pu recevoir un nombre triple de passagers.

Mabel prit possession de sa jolie cabine et ne put s'empêcher de réfléchir aux attentions particulières que Jasper lui avait témoignées. Elle remonta ensuite sur le pont, oii tout était en mouvement; les hommes erraient au hasard en quête de leurs havre-sacs ou de leurs autres effets. Mais la discipline et l'habitude eurent bientôt rétabli l'ordre, et le silence qui s'établit à bord devint même imposant, car il se rattachait à des idées de périls lointains et d'entreprises aventureuses.

L'obscurité commençait à rendre les objets indistincts; la terre ne formait plus qu'une masse noire informe; mais les étoiles, se montrant les unes après les autres, inspiraient par leur douce clarté ce sentiment de calme qui accompagne ordinairement la nuit. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de doux et d'émouvant à la fois, et i\label, assise sur le gaillard d'arrière, éprouva cette double influence. L'Eclaireur était à côté d'elle , appuyé sur sa longue carabine, et, malgré les ténèbres croissantes, les effets d'une méditation inusitée se remarquaient sur ses traits fortement accentués.

— Vous devez être habitué à de semblables expéditions, lui ditelle; mais je suis surprise de voir les soldats si taciturnes et si pensifs.

— On apprend le silence en faisant la guerre aux Indiens. Des troupes qui se taisent dans les bois sont doublement fortes, des troupes qui jasent doublement faibles. Si la langue faisait les bons soldats, ce serait les femmes de la garnison qui remporteraient la victoire.

— Mais nous ne sommes pas dans les bois, et nous n'avons rien à craindre des Mingos à bord du i'étucc.

— Demandez à Jasper comment il est devenu patron de ce cutter, et vous changerez d'opinion.

— Et comment l'est-il devenu? demanda Mabel avec intérêt : il est honorable pour lui d'avoir obtenu ce poste dans un âge si tendre.

— Certainement, dit l'honnête Eclaireur, toujours enchjinté de trouver un mot à dire en faveur d'un ami; mais il méritait cent fois davantage, et ce n'eut pas été trop d'une frégate pour le récompenser de son courage et de son sang-froid.

— Racontez-moi cela?

— C'est une longue histoire, Mabel, et votre père la sait mieux que moi , car il était présent, tandis que j'étais a guider des troupes dans un autre pays. Le \'cloce allait tomber entre les mains des Français et des Iioquois, lorsque Jasper le sauva de la manière la plus brillante. Comment? Je l'ignore. J'ai souvent interrogé Jasper à ce sujet, mais sans succès. Ses narrations sont embrouillées et ses meilleurs amis doivent avouer qu'il est mauvais conteur. Si vous êtes curieuse de connaître l'aventure, il faut la demander au sergent.

Mabel résolut d'interroger son père le soir même. Elle pensa qu'elle ne pouvait rien faire de mieux que d'écouter dans la bouche d'autrui les éloges d'un homme qui racontait mal ses propres exploits.

— Le Vétoce restera-t-il avec nous quand nous serons arrivés ? demanda-t-elle avec hésitation, car elle doutait que sa question fût convenable.

— Je ne sais, car Jasper reste rarement oisif; mais j'ai si peu de goût pour l'eau et les navires, à moins qu'il ne s'agisse de franchir une cataracte, que je m'occupe peu de ces expéditions. Je m'en rapporte à Jasper, qui suit une piste sur l'Ontario , comme un Delaware dans la forêt.

— Et votre Delaware, le Gros-Serpent, pourquoi n'est-il pas avec nous?

— Vous devriez plutôt me demander pourquoi je suis ici. Le Serpent est à sa place et je ne suis pas à la mienne. Il rode sur les bords du lac avec trois ou quatre compagnons et nous rejoindra aux îles pour nous apporter des nouvelles. Il agit par les ordres du sergent, qui est trop bon soldat pour négliger ses derrières quand il fait face à l'ennemi. C'est dommage , Mabel , que votre père ne soit pas né général comme certains Anglais qui viennent en Amérique , je vous garantis qu'en une semaine il aurait expulsé tous les Français du Canada.

— Verrons-nous l'ennemi en face? demanda Mabel, qui fut pour la première fois alarmée des dangers de l'expédition.

— S'il se présente, Mabel, il trouvera des hommes prêts et disposes à vous défendre. Mais vous êtes fille d'un soldat , et nous savons tous que vous en avez le courage ; que la crainte d'une bataille n'empêche pas vos jolis yeux de se fermer.

— Je me sens plus brave dans ces solitudes qu'au milieu des plaisirs énervants des villes.

— Ah ! votre père me l'a souvent répété. — Vous trouverez Mabel semblable à sa mère, me disait-il; elle n'est pas femme à troubler un homme en danger par ses criailleries et ses syncopes. Elle serait plutôt capable d'encourager son époux et de le fortifier dans les plus rudes épreuves. Voilà ce que me disait le sergent avant que j'eusse eu le plaisir de contempler vos jolis traits.

— Et pourquoi mon père vous at-il parlé de tout cela? demanda Mabel avec vivacité.

La déception était si peu dans le caractère de l'Eclaireur qu'il fut embarrassé de cette simple question. Une espèce d'instinct l'avertit que l'occaBion n'était pas favorable pour avouer toute la vérité ; mais

L'ONTARIO

il ëtait contraire à ses habitudes de dissimuler complètement le pacte conclu entre lui et le sergent. Dans sa perplexité, il adopta un moyen terme.

— 11 faut que vous sachiez, dit-il , que le sergent et moi nous sommes deux vieux amis et que nous nous sommes souvent battus côte à côte ou du moins à la distance qui sépare ordinairement un éclaireur d'un soldat du roi. Nous autres tirailleurs nous ne pensons guère au feu lorsque la carabine a cessé de se faire entendre ; et le soir au bivouac ou dans la marche , nous causons de choses et d'autres comme de jeunes femmes qui bavardent en riant de leurs propres idées. Il était naturel que le sergent, dont vous êtes la fille unique , vous prît pour sujet de ses conversations; et comme je n'avais ni parents ni alliés, je l'écoutai non moins naturellement avec complaisance , et , à force d'entendre parler de vous, je me pris à vous aimer avant de vous avoir vue.

Le tir.

— Et maintenant que vous m'avez vue, répondit en souriant la jeune fille naïve, qui ne songeait qu'à une affection fraternelle, vous devez commencer à comprendre combien on a tort de concevoir de l'amitié pour quelqu'un avant de le connaître.

— Ce n'était pas de l'amitié, Mabel. Je suis ami des Delawares depuis mon enfance; mais les sentiments qu'ils m'inspirent sont tout différents de ceiu que j'éprouve pour vous, surtout depuis que je suis k même de vous apprécier. Je me suis dit parfois qu'un homme engagé dans le périlleux métier de guide, d'éclaireur ou même de soldat, devait s'abstenir de toute liaison avec les femmes, surtout quand elles sont jeunes. Ce commerce les détourne de leurs occupations naturelles et diminue en eux l'amour des hasards.

— Quoi ! l'amitié que vous pressentez pour moi vous rendrait-elle moins hardi, moins disposé à combattre les Iroquois ?

— Non, sans doute. Si vous étiez en danger, par exemple, mon audace irait jusqu'à la folie ; mais avant que nous devenions si intimes , comme je puis le dire, j'aimais à songer à mes marches, à mes reconnaissances, à mes combats. Aujourd'hui j'en suis moins préoccupé. Je renonce presque à mes idées de vie errante et de carnage ; je rêve au coin du feu, aux soirées paisibles, aux jeunes femmes, à leurs sourires, ï leurs douces voii enjouées , à leurs regards séduisants. Je dis quelquefois au sergent que sa fille et lui gâteront l'un des meilleurs guides de la frontière.

— Loin de là , l'Eclaireur , ils chercheront à vous rendre parfait. Vous ne nous connaissez pas , si vous pensez que nous désirons changer vos allures. Restez ce que vous êtes, un guide honnête , consciencieux, intrépide, intelligent , et ni mon père , ni moi, ne changerons jamais d'avis à votre égard.

La nuit était trop sombre pour que Mabel remarquât l'agitation intérieure qu'exprimaient les traits de l'Eclaireur. Elle n'éprouvait ellemême aucun trouble en lui déclarant l'affection qu'il avait fait naître en elle par ses bonnes qualités et son dévouement. Le coeur de la jeune fille ne battait pas plus vite qu'à l'ordinaire , la rougeur inusitée qui

colorait son visage n'était due qu'à l'animation avec laquelle elle énonçait des pensées pures et sincères. Elle n'était point saisie de ce tremblement involontaire qui accompagne invariablement l'aveu d'une tendre inclination.

L'Eclaireur était trop inexpérimenté pour comprendre des distinctions subtiles, et les paroles qu'il venait d'entendre furent pour lui un encouragement. Hors d'état de prolonger l'entretien , il se retira à l'écart , et , appuyé sur sa carabine , il regarda les étoiles en observant un profond silence.

Cependant le sergent Dunham était encore sur le bastion, en conférence avec Lundie.

— Avez-vous bien examiné les sacs, les armes, les munitions? demanda le major après avoir jeté les yeux sur un rapport écrit que l'obscurité l'empêchait de lire.

— Oui, Votre Honneur, tout est en règle.

— Avez-vous réuni tous les hommes désignés?

— Tous, sans exception, et ce sont les meilleurs du régiment.

— Vous avez besoin de l'élite de nos hommes, sergent; cette expédition a été tentée trois fois sans succès : après tant de dépenses et de sacrifices, je ne me soucie pas de renoncer complètement à mes projets ; mais ce sera mon dernier effort. Le résultat dépend en grande partie de vous et de l'Eclaireur.

— Vous pouvez compter sur nous , major Duncan. La tâche qui nous est confiée n'est pas au-dessus de nos forces; vous me connaissez, et je puis répondre de l'Eclaireur.

— Oui, c'est un homme sur, que ses manières originales m'ont d'abord empêché d'apprécier, mais pour lequel j'ai maintenant autant d'égards que pour un général.

— J'ose espérer, monsieur , que vous favoriserez le mariage que je médite entre lui et ma fille.

> Ed signe de gralilude , dit llab^l , je vous tllie ccUo LiutLe d'argent.

— Nous verrons, répondit Lundie en souriant. Une femme est quelquefois plus difficile à diriger qu'un régiment tout entier. A propos , vous savez que le quarlier-mailre, qui se met aussi sur les rangs sera de l'expédition ? Jespère que vous le laisserez entrer en lice avec l'autre prétendant ?

— Il suffit que Votre Honneur le désire.

— Je vous remercie, sergent; mais comprenez bien que je ne vous demande pour David Muir que la plus stricte impartialité. En amour comme en guerre, il faut laisser les rivaux libres de dresser leurs batteries. Etes-vous certain que les rations aient été convenablement calculées ?

— Oui, major ; mais , si elles ne l'étaient pas , nous aurions pour y suppléer l'adresse de l'Eclaireur et du Serpent.

— Cela ne suffit pas, Dunham, interrompit Lundie avec une certaine irritation. Je reconnais là vos habitudes américaines ; mais je prétends

L'ONTARIO

y soastraire mes soldats et les accoutumer k ne recevoir leurs vivre» que de l'intendance militaire.

— Vous serez obéi, major Duncan ; permettez-moi pourtant de vous faire observer que les soldats écossais préfèrent le gibier et la venaison au porc salé.

— Leur goût ne doit influer en rien sur l'application d'un système. La subsistance d'une armée ne doit être assurée que par l'administration qui en est spécialement chargée, et c'est pour avoir enfreint celte règle que vos troupes provinciales ont tant de fois compromis la fortune de l'Angleterre.

— On y a vu pourtant le colonel Washington...

— Au diable , votre Washington ! vous autres prOTinciatu , vous vous soutenez les uns les autres, comme si vous formiez une confédération.

— Je crois, major, que Sa Majesté britannique n'a pas de plus fidèles sujets que les Américains.

— Vous avez raison , Dunham , et je me suis peut-être trop emporté. Au reste , je ne vous considère pas comme un provincial , sergent ; car, quoique vous soyez né en Amérique, jamais meilleur soldat n'a épaulé le mousquet.

— Et le colonel Washington, Votre Honneur?

— Le colonel Washington peut être aussi un sujet précieui : c'est le prodige de l'Amérique, et je ferai bien de lui accorder l'estime que vous me demandez pour lui... Vous ne doutez pas des talents de ce Jasper Eau-Douce ?

— lia été mis à l'épreuve, et il a toujours été trouvé capable.

— Il porte un surnom français et il a passé une partie de son enfance dans les colonies françaises du Canada. A-t-il du sang français dans les veines?

— Pas une goutte , Votre Honneur; le père de Jasper était un de mes vieux camarades, et sa mère appartenait à une honnête famille de cette province.

— Comment donc a-t-il eu tant de relations avec nos ennemis? D'où vient qu'il parle le patois du Canada et qu'il a reçu un surnom français?

— Cela s'explique aisément , major Duncan. Pendant l'ancienne guerre , l'enfant était confié à la garde d'un de nos mariniers et il allait à l'eau comme uu canard. Votre Honneur sait que nous n'avons point sur l'Ontario de port qui soit digne de ce nom , de sorte que Jasper passa naturellement la moitié de sa vie de l'autre côté du lac oii les Français nul des navires depuis cinquante ans. 11 apprit à parler leur langue et dut sou sobriquet aux Canadiens, qui aiment à baptiser un homme en raison de sa capacité. Telle est son histoire , et je vois avec regret, monsieur, que vous avez des doutes sur la fidélité du jeune marin.

— Il est de mon devoir , Dunham , de déployer constamment la plus active vigilance, tant parce que je suis placé dans un poste isolé que parce que j'ai affaire à des ennemis artificieuï.

— Puisque Votre Honneur m'a confié la direction de cette nouvelle entreprise , j'espère qu'elle daignera me faire connaître les motifs qui lui rendent Jasper suspect.

— J'hésite à vous les révéler, Dunham. J'ai confiance en vous, mais il me répugne de propager des rapports défavorables à un homme que j'avais jusqu'alors considéré comme brave et loyal. — Une lettre sans signature me conseille de me méfier de Jasper Western, dit Eau-Douce. On le représente comme vendu à l'ennemi, et l'on me promet de plus amples renseignements.

— On accorde peu d'attention aux lettres anonymes en temps de guerre.

— Ou même en temps de paix, Dunham. Plus que personne je méprise les lâches qui calomnient clandestinement; mais, dans le cas actuel , on me signale certaines circonstances équivoques.

— Sont-elles de nature à être communiquées à un sous-officier?

— A vous? certainement. On dit, par exemple, que les Iroquois n'ont laissé échapper votre fille et son oncle que pour m'inspircr plus de confiance dans Jasper ; et que, de concert avec la garnison de Frontenac, ils se dédommageront de n'avoir pas fait la jeune fille prisonnière en capturant le détachement que porte le Véloce.

— Je n'en crois rien, monsieur. Pour que Jasper fût un traître, il faudrait que l'Eclaireur fût son complice, et je répondrais sur ma vie de sa probité.

— C'est vraisemblable, sergent; mais, après tout. Jasper et l'Eclaireur sont detu. J'aurais plus de confiance dans le jeune homme , s'il ne parlait pas français. C'est un diable de jargon qui n'a jamais fait de bien à personne, du moins aux sujets anglais, car il faut bien que les Français aient une langue pour s'entendre entre eux. Quoi qu'il en soit , surveillez Jasper, et si vous découvrez qu'il est coupable, mettezle aux fers et renvoyez-le ici sur son cutter, dont vous donnerez le commandement à votre beau-frère. Après avoir fait la route des Mille- Iles, le vieux marin saura bien la retrouver. Adieu, sergent; montrez de la vigilance, et vous en serez récompensé. Muir songe à prendre sa retraite, et j'userai de mon influence pour vous faire obtenir sa place , à laquelle vous avez des droits.

— Je vous remercie, répondit froidement le sergent, qui recevait depuis vingt ans de semblables encouragements.

— Vous n'avez pas oublié l'obosier?

— Jasper l'a transporté à bord ce matin.

— Soyez prudent, et ne vous confiez pas à lui sans nécessité. Faites votre confident de l'Eclaireur, dont la fidélité est à toute épreuve. Adieu, Dunham, donnez-moi la main, et que Dieu vous protège!

Le sergent prit avec un respect convenable la main que lui tendait le commandant, et tous deux se séparèrent. Pendant que Lundie s'acheminait vers sa maison mobile, Dunham s'embarqua dans le canot qui devait le mener au Véloce. Aussitôt le cutter leva l'ancre et mit le cap à l'est. Ces manoeuvres s'effectuèrent avec un silence extraordinaire. Tous ceux qui étaient à bord paraissaient comprendre qu'ils commençaient une entreprise hasardeuse. Ce départ mystérieiu au milieu des ténèbres avait quelque chose de solennel.

Dunham , en arrivant au Véloce , fit sa ronde et conduisit ensnite l'Eclaireur dans l'arrière -cabine, dont il ferma la porte avec précaution.

— Il y a longtemps, mon ami, dit-il, que nous bravons ensemble les dangers des bois.

— Oui, sergent; aussi je crains parfois d'être trop trop vieux pour Mabel, qui n'était pas née quand nous avons commencé à être compagnons d'armes.

— N'ayez pas peur, mon cher guide, j'avais presque votre âge quand j'ai dû gagner le cœur de sa mère. Mabel est une fille d'esprit, de réflexion, et elle tient plus au caractère qu'à toute autre chose. Par exemple , un jeune homme comme Jasper £au-Douce ne réussirait jamais auprès d'elle , quoiqu'il ait très-bonne tournure.

— Jasper songe-t-il à se marier? demanda le guide avec simplicité, mais avec une curiosité véritable.

— J'espère que non , du moins avant qu'il ait prouvé qu'il a les qualités nécessaires pour entrer en ménage. Pour être franc avec vous, l'Eclaireur, c'est pour vous parler de ce même jeune homme que je vous ai conduit ici. Le major Duncan a reçu des renseignements qui le portent à croire qu'Eau-Douce nous trahit et qu'il est à la solde de l'ennemi. Quel est votre avis là-dessus ?

— Vous dites?...

— Que le major soupçonne Jasper d'être un traître , un espion des Français. Il a reçu une lettre relative à cette affaire, et m'a chargé de surveiller la conduite du personnage qui peut nous livrer d'un moment à l'autre. ■

— Duncan de Lundie vous a dit cela , sergent Dunham?

— Oui, l'Eclaireur; et, quoiqu'il me répugne de mal penser de Jasper, quelque chose me dit que je dois me méfier de lui. Croyez-vous aux pressentiments, mon ami?

— A quoi ?

— Aux pressentiments, k une espèce de prescience secrète des événements qui doivent arriver. Les Ecossais du régiment ergotent làdessus du matin au soir, et mon opinion sur Jasper change si vite que je commence à partager leurs doctrines.

— Je n'entends rien aux pressentiments, sergent; mais je connais Jasper Eau-Douce depuis son enfance , et sa probité m'est aussi démontrée que celle du Serpent.

— Mais le Serpent lui-même a des ruses de guerre et emploie la fourberie contre l'ennemi.

— C'est l'habitude de sa nation. Ni peaux rouges ni visages pâles ne peuvent lutter contre leur nature; mais Cbingacbgook est un homme sûr.

— Je le sais, et Jasper était de même à mes yeux. J'ai pris chaleureusement sa défense dans mon entretien avec le major. Mais il n'y a pas moyen de tenir contre un pressentiment; j'en ai un qui me poursuit sans que je puisse le chasser. Depuis que je l'ai , il me semble que Jasper n'agit pas naturellement à son bord, qu'il est sombre, refrogné, pensif comme un homme qui a un poids sur la conscience.

— Jasper n'est jamais bruyant, et je lui ai entendu dire que les navires où l'on faisait du bruit étaient les plus mal conduits. C'est aussi l'avis de maître Cap. Non, non, je ne croirai rien de fâcheux pour Jasper qu'après avoir vu des preuves. Envoyez chercher votre frère, sergent, et questionnons-le sur ce sujet, car se coucher en soupçonnant un ami, c'est se coucher avec du plomb sur le cœur.

Sans se rendre bien compte de l'utilité de cette démarche, le sergent appela Cap et l'invita à prendre part à la délibération. Comme l'Eclaireur était plus calme et plus convaincu de l'innocence de l'accusé, il se chargea d'exposer l'afiaire.

— Maître Cap, dit-il, nous vous avons fait venir pour vous demander si vous trouviez ce soir quelque chose d'extraordinaire dans les manœuvres de J.ispcr?

— Ma foi , non. Elles seraient critiquées sur mer; mais elles peuvent passer en eau douce.

— Oui , oui , nous savons que vous ne sere» jamais d'accord avec lui sur la manière de conduire un bâtiment. Mais c'est sur un autre point que nous appelons voire attention.

L'Eclaireur expliqua alors à Cap la nature et l'origine des soupçons que nourrissait le sergent.

— Le jeune homme parle français, n'est-ce pas? demanda Cap.

— On dit qu'il le parle à merveille , dit le sergent d'un ton grave.

— C'est vrai, reprit le guide ; mais cela ne prouve rien contre un

L'ONTARIO

ST

Mississagua, et moins encore contre Jasper, Je parle moi-même la langue iroquoise que j'ai apprise pendant que j'étais prisonnier de ces infâmes sauvages, qui oserait dire pourtant que je suis leur ami?

— Fort bien, l'Eclaireur; mais Jasper n'a pas appris le français en étant prisonnier. Il l'a appris dans son enfance, à une époque où l'esprit était docile aui impressions, et où la nature a pour ainsi dire le pressentiment de ce que l'homme deviendra.

— Cette observation est très-juste, ajouta Cap, car c'est à celte époque de la vie où on nous enseigne le catéchisme et la morale. La remarque du sergent prouve qu'il connaît le cœur humain, et je suis parfaitement d'accord avec loi. C'est une chose daninable, Duiiham , de parler français sur ce lac. J'y altacherais moins d'importance si nous étions en mer où les marins ont mainte occasion de converser avec on pilote ou un interprète; mais ici, sur l'Ontario, je considère la circonstance comme propre à inspirer des soupçons.

— Il faut bien pourtant , reprit l'Eclaireur , que Jasper parle français aui gens du Haut-Canada, qui ne comprennent pas d'autre langue. On parle anglais, hollandais et indien de ce côté du lac, et français et indien de l'autre côté.

— Mais vous ne pouvez nier, s'écria Cap, qu'il a des manières françaises. Je l'ai vu tout à l'heure amarrer le bout des drisses du foc à un traversin, ce qui ne se fait jamais dans la marine anglaise.

— Il est possible, dit l'Eclaireur, qu'il ait emprunté aux Canadiens quelques-unes de leurs habitudes ; mais cela ne constitue pas une trahison. Moi-même qui suis dévoué aux Delawares , j'ai pris souvent des idées et des expressions aux Iroquois. Je soutiendrai donc toujours que Jasper Western n'est pas un traître. Au reste , ce que vous auriez de mieux à faire, ce serait de l'interroger lui-même.

— Nous verrons, dit le sergent; préalablement que nos soupçons ne soient communiqués à personne. Ayons tous trois les yeux ouverts, et si les Français apprennent quelques particularités qui n'aient pu leur être communiquées que par Jasper, mettons-le immédiatement en état d'arrestation. En ce cas, frère Cap, je compte sur vous pour gouverner le Véloce.

— Soyez tranquille, je verrai le parti qu'on peut tirer de ce cutter. La conversation bnit là, et les membres du conseil remontèieut sur

le ponU

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