CHAPITRE XXXII
Les passagers moins inquiets se disposèrent de nouveau à prendre du repos et les deux jeunes gens restèrent à leur poste sur le toit. Paul Powis prit pour siège une vieille caisse, auprès de l'étrave de l'embircalion.
Nous sommes ici comme dans une arche, dit-il en «-iant, et la
sinfularité même de notre maison flottante épouvanterait les assaillants, s'ils étaient tentés de nous atiaquer; mais cette maison nous deviendrait nuisible , dans le cas ou nous serions exposes à une grosse mer.
^e serait-il pas possible de s'en défaire au besoin? demanda
M. Sharp.
^ans doute; il suffirait de démonter la barre du gouvernail et
df lever les époutiUes. D'uu autre côlé, s'il survenait de la pluie,
LE PAQUEBOT
nous aurions à regretter notre toiture, qui est un véritable trésor surtout pour les femmes. Il vaut donc mieux la garder le plus longtemps possible.
La brise dont nous avons parlé, et qui dura une demi-heure, conduisit l'embarcation au nord , à quelque distance du rivage; mais là, elle redevint intermittente. Paul supposa que la chaloupe devait être au moins ii deux milles de l'anse oîi le Montauk avait mouillé , et en donnant un coup de sonde, il trouva dii brasses d'eau. On était sur désormais d'6lre en mer.
Pendant une heure environ on maintint le cap au nord, malgré les caprices de la brise. Elle devint tellement inconstante, que Paul, après avoir lofé plusieurs fois, déclara qu'il n'était pas sûr de la direction qu'il suivait.
— Quel triste accident, si nous touchions de nouveau le récif vers lequel nous gouvernons peut-être?
— Nous avons des boussoles, dit M. Sharp. Allumez une chandelle et eiaminez.
— -Une lumière peut nous être dangereuse, si nous avons en effet changé de route dans celte épaisse obscurité. Tout ce que je puis faire, c'est de sonder.
Un argument ùiioileriori du capitaine fit comprendre au prisonnier qu'il était libre.
On jeta de nouveau le plomb de sonde, qui donna deux brasses et deqiie.
— La barre dessous! s'écria Paul en courant k l'écoute; ne perdez pas un seul instant, la barre dessous!
L'embarcation ne manoeuvrait pas aisément avec sa voilure imparfaite et la toiture (pi'elle portait. Toutelois Paul brassa à culer, et parut ensuite plus tranquille.
— Changez la barre, dit-il à M. Sharp.
Ce mouvement fut accompli , et les deux jeunes gens éprouvèrent un vif soulagement en voyant la chaloupe faire de l'arrière, et obéir au gouvernail.
— Nous sommes certainement près de quelque récif, dit Paul , qui tenait toujours le plomb de sonde à la main; ou plutôt, comme nous n'entendons nlus les Arabes, je soupçonne que nous api>rochons de la côte. Au bout de quelques minutes on sonda encore , et l'on trouva trois brasses.
— Bonne^iouvelle! s'écria Powis; nous nous éloignons du danger, quel qu'il soit, et nous pouvons maintenant nous permettre de regarder les boussoles.
Une chandelle fut demandée 'n Saunders, et les deux boussoles furent consultées. Ces guides fidèles et mystérieux, qui servent l'homme sans qu'il puisse s'expliquer leur puissance, donnèrent comme de coutume une réponse exacte. Le bateau avait le cap au nord nord-est ; le vent était au nord-est, et avant de virer de bord , nos aventuriers gouvernaient droit vers la plage, doit ils n'étaient pas éloignes d'un quart de
mille. Quelques minutes de plus , et ils auraient été jetés sur le« brisants, ou tous auraient probablement péri.
Paul frémit en songeant au péril qu'il venait d'éviter, et il résolut de porter au large pendant deux heures, et de ne rallier la terre qu'au point du jour.
— Nous avons, dit-il , vent debout , et le courant contraire; mais nous pourrons doubler demain matin le cap , et observer ensuite le bâtiment danois, à l'aide d'une longue-vue; si nous ne découvrons rien, je ferai porter vers le cap Vert.
Chacun des deux jeunes gens prit la barre tour à tour. Celui qui dormait avait la précaution de s'attacher au mât pour n'être pas emporté par le roulis de l'embarcation.
On vira de bord, dans quinze brasses d'eau, et on consulta de nouveau la boussole. Le vent souillait toujours du même point , et l'on gouverna est sud-est. La lune se leva bientôt après , et quoique le ciel fût couvert de brume, il y eut désormais assez de clarté pour éviter de funestes méprises.
Enfin celle longue et pénible nuit se termina , et les premiers feiu du jour pointèrent à travers le désert.
Paul était à la barre, et gouvernait pour ainsi dire par instinct, se laissant parfois aller au sommeil ; car deux nuits de veille et de fatigues inusitées lui faisaient même oublier le danger d'autrui. En de pareils instants, d'étranges rêveries assiègent l'imagination, et il se reportait par de vagues pensées aux scènes de sa première jeunesse , lorsqu'il entendit confusément ce cri bien connu :
— Ohé , du bateau !
Paul ouvrit les yeux, sentit qu'il avait la barre dans la main, et allait se rendormir lorsque le cri fut répété d'un ton plus sévère.
— Ohé , du bateau , répondez, ou nous tirons sur vous.
Paul se réveilla aussitôt , et vit par les bossoirs du vent une ligne d'embarcations à l'ancre, ayant à l'arrière un radeau composé de mâts.
— Hurrah! cria le jeune homme ; c'est Uieu qui nous mène ! N'êtesvous pas du Montauk ?
— Oui, oui, et vous, d'oii venez-vous?
Le capitaine Truck ne reconnaissait pas sa chaloupe gréée d'un mât de perroquet , et naviguant avec un toit. 11 n'avait jamais vu d'embarcation pareille , et comme il sortait, ainsi que Paul, d'un profond sommeil , ses facultés étaient encore confuses ; mais Powis comprit bientôt de quoi il s'agissait. Il mit la barre dessous, laissa filer l'écoute, et au bout d'une minute la chaloupe du paquebot accostait celle du danois.
CDAFITRE XXXIH.
Les volets s'ouvrirent ; des têtes parurent entre les épontilles, et le tumulte eut bientôt réveillé tous les dormeurs de la petite flottille.
La troupe de Paul éprouvait seule de la joie, car elle retrouvait vivants et libres ceux qu'elle avait crus morts ou captifs. Les autres ne connaissaient pas encore toute l'étendue de leur malheur. Pendant quelques instants , ce contraste d'impressions diverses produisit une sorte de discordance; mais la connaissance de la vérité amena proniptement plus de calme dans les esprits. Le capitaine Truck avait reru d'abord avec stupeur les félicitations de ses amis; Toast avait paru stupéfait quand Saunders lui avait serré la main ; et la chaleur avec laquelle les fugitifs du Montauk saluaient l'équipage retrouvé fit croire un instant qu'ils ne jouissaient pas de toute leur raison.
II est inutile d'insister sur les explications qui furent données de part et d'autre, et que l'on comprendra facilement. Le capitaine Truck écouta Paul d'un air rêveur, et (larut en proie à une espèce d'hallucination. Pour lui donner du courage , on lui dit que d'abondantes provisions avaient été apportées dans la chaloupe, que le vent souillait régulièrement , cl que l'on pouvait espérer atteindre les îles voisines. Toutefois, le vieillard ne répondit rien; il monta sur le toit de sa chaloupe et se promena de long en large, sans faire attention à personne. Eve elle-même lui parla sans qu'il daignât la remarquer.
Enfin il s'arrêta brusquement, et appela sou second.
— Monsieur Lcach !
— Monsieur ?
— Voilà une complication inattendue !
— Oui , monsieur; pourtant nous sommes plus favorisés du sort que les Danois.
— Vous m'avez dit, reprit le capitaine en s'adrcssant à Paul, que ces misérables étaient sur le pont du Montauk ?
— C'est la vérité ; ils en ont pris possession , car nous n'avions aucun moyen de le défendre.
— El le navire est à la côte ?
— Sans aucun doute.
— Est-il crevé dans son fond?
— Je ne le pense pas ; il a touché un fond de sable , et il n'y a point de houle en dedans du récif.
— Nous aurions pu, mou cher Leach , nous dispenser de couper ces maudits mâts qui nous sont absolument inutiles.
— Ils ne nous serviront pas même de bûches de poêle , faute de poêle.
— Quelle position , monsieur Effingham !,.. je suis pourtant charmé
LE PAQUEBOT
de vous voir en bonne sanlé... et vous aussi, ma chère jeune dame ! Dieu vous garde ! Dieu vous garde! j'aurais mieux aimé que tout mon inonde tombât au pouvoir des barbares plutôt qu'une personne comme vous!
Les yeus du vieux marin se remplirent de larmes, pendant qu'il secouait cordialement la main de miss Effingham , et il oublia momentanëment son vaisseau..
— Monsieur Leach !
— Monsieur ?
— Faites déjeuner l'équipage ! la matinée sera chaude probablement ! Levez l'ancre de touée, dérivons du côté de messieurs les sauvages, et voyons comment ils se comportent. Nous avons maintenant pour nous le vent et le courant , et ils vont avoir affaire à forte partie.
On leva l'ancre, on déploya les voiles, on amarra ensemble les deux chaloupes, et toute la ligne d'embarcation s'achemina vers l'anse où l'on avait laissé le Monlauk,
Le sheik arabe.
— C'est la route du cap Vert, messieurs, dit le capitaine avec amertume; nous passerons, chemin faisant , devant notre porte, pour aller demander l'hospitalité à des élrangers)!... Organisez de votre mieux le repas de mes gens, monsieur Leach, il faut qu'ils soient bien repus avant de prendre les avirons.
Quanta M. ïruck , il refusa lui-même toute nourriture; il mâcha le bout d'un cigare, et continua à se promener de long en îarge sur le toit.
Au bout d'une demi-heure , l'équipage avait achevé de déjeuner ; le jour grandissait , et les embarcations marchaient avec une vitesse notable.
— Dites qu'on nous prépare des grogs , monsieur Leach , reprit le capitaine , car nous avons besoin de réconfortant ; et vous , messieurs , faites-moi le plaisir de me suivre : la situation exige que nous tenions conseil.
Le capitaine réunit ses passagers à l'arrière de la chaloupe du danois , et prononça l'allocution suivante :
— Messieurs , toute chose ici-bas a son caractère propre , c'est une vérité que vos lumières et votre éducation vous empêcheront sans doute de contester. Le caractère propre d'un voyageur est de voyager, de voir des curiosités ; celui d'un jeune homme est d'avoir foi dans l'avenir , celui d'un vieillard est de regretter le passé. Le caractère propre d'un marin est de s'attacher à son vaisseau, et de ne pas le laisser traiter comme une ville prise d'assaut ou comme un couvent de religieuses. Vous n'êtes que des passagers, et vous avez sans doute vos vues et vos occupations particulières, comme j'ai les miennes. Votre intention doit être évidemment d'arriver le plutôt possible à New-York; quant à moi, je me propose de recouvrer le Montauk. Vous avez avec vous un bon navigateur, je vous propose donc dç vous
embarquer sous ses ordres dans la chaloupe du paquebot , avec les provisions nécessaires , et de vous rendre aux Iles, où vous aborderez en sûreté par la grâce de Dieu. De là vous vous embarquerez pour l'Amérique, et vous n'aurez pas à souft'rir de ce léger retard. 'Tous vos effets vous seront restitués régulièrement , s'il plaît à Dieu de mettre nos armateurs à même de faire honneur à leurs engagements.
— Vous voulez donc reprendre le paquebot ? s'écria Paul.
— Oui, monsieur! répondit le capitaine montrant de l'assurance pour la première fois de la journée.
Et il alluma un cigare.
— Le pouvons-nous ou ne le pouvons-nous pas ? reprit-il après un moment de silence : telle est la question ! Si nous réussissons, vous entendrez encore parler de nioi ; si nous échouons , vous pourrez dire en Amérique que nous avons combattu jusqu'au dernier moment.
Les passagers se regardèrent les uns les autres ; les jeunes gens se taisaient par respect pour les vieillards, et ceux-ci n'osaient énoncer leur opinion de peur de blesser l'amour-propre des jeunes gens.
— Notre devoir est de vous seconder, capitaine, dit M. Sharp avec tranquillité, mais d'un ton résolu.
— Certainement, ajouta I\I. Lundi ; ce doit être une affaire générale , et comme la noblesse montre assez habituellement le chemin de l'honneur, je suis convaincu que sir Georges Templemore marchera avec nous.
Le faux baronnet adhéra avec empressement à la proposition faite par l'homme dont il avait si singulièrement usurpé le nom. Quoique ce fût un jeune homme plein de vanité et de prétentions ridicules , il était loin d'être lâche.
— C'est une grave affaire , dit Paul Powis ; il faut la conduire avec méthode et intelligence. Nous avons un bâtiment à recouvrer, mais d'un autre côté , nous ne pouvons exposer des jours précieux qui sont confiés à notre garde.
Un moment après parut M. Lundi sans chapeau, tenant d'une mam une bouteille, et de l'autre un verre.
— C'est très-vrai, monsieur Blunt, interrompit M. Dodge avec empressement : mon avis est que le mieux est l'ennemi du bien , qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras , et qu'on ne doit pas lâcher la proie pour l'ombre. Eu égard à notre position de naufi-agés , nous sommes à merveille, et je suis persuadé que ces braves marins, si on leur posait la question, se prononceraient pour le statu quo. Je demande, capitaine, qu'on aille au scrutin, avant d'adopter une mesure aussi importante.
Les circonstances n'admettaient pas la plaisanterie, et la proposition de M. Dodge fut repoussée par la question préalable.
— Je crois, reprit Powis, qu'il est du devoir du capitaine d'essayer de reconquérir son bâtiment; mais le résultat de l'expédition est loin d'être certain. La défaite du détachement d'abordage mettrait les embarcations au pouvoir des barbares. 11 importe donc de placer le»
LE PAQnF.BOT.
fpinmp» en sArpli^. snii» bonne («arile, dan* la cli.iloupe du Monla-iU. MM. Kdoiiard ft Jolm Efiiii!;li»ni resliTonl avec pllrs.
Kdniiitrd fit un sli^nc d '^sscnlimrnt. avec la simplicilé d'un liomnie qui ve craiifiuiit pas f|u'on lui supposât des motifs peu Iionor.ibles ; mais «nn cousin inurit d'un air de sirrasme.
— Esi-ci! (i"e vous resterez dans la chaloupe du MontauWi demanda-l-il à Paul.
— Je n'en ai aucune envie; mon métier est la guerre , et j'espère que le capitaine Truck voudra bien me confier la direction de l'uit des bateaux,
— J'avais comptf' snr vous, s'écria le capitaine en serrant la main du jeune homme; j'étais sl^r que vous ne reculeriez pas, et je me serais plutôt atundii à voir plier la maîtresse ancre , ou la seconde ancre d'affourclie. 'Jouit fois, messieurs, ie n"c\lf;e de personne le sacrifice de ses inclinations. Aidé de M. Bliint, dont les connaissances ])euveut m'èlrc éniinenimi nt utiles , je me charge de conduire mon équi| a|>e au couiliat. J ai moins besoin d'un (;raud uonibre d'auiiliaircs. que de proniplitiide , de courage et de résolution.
— Î^Inis, dit M. Dodge, la question n'a pas encore été posée à l'ëqui|iaf;e.
p- Elle le sera , monsieur, repartit le capitaine Truck, et je vous prie de calculer la majorilé.
Aussitôt le capiliine monta sur un banc, et éleva la voix pour haranguer l'équipage,
— Mes enfants, dit-il , vous connaissez les malheurs de notre bâtiment. Les Arabes s'en sont emparés, mais ils iiçuorent le moyen de rulili-er, et par pure bienveillance, il faut les tirer d'embarr.iS. J'ai besoin de volontaires pour cette entreprise; que ceux qui veulent en faire partir se lèvent, et me répondent par un hurrali ! Quant aux individus qui voudront rester neutres, ils n'ont qu à se tenir tranquilles.
Aussitôt que ces mots eurent été prononcés, M. Lcach sauta sur le plal-b.ird , et a^ita son chapeau. L'équipage se leva comme un seul homme, et poussa trois acclamations assourdissimtes.
— Vous êtes battu, monsieur, dit le capitaine au journaliste ; j'espère aussi que vous devez être content.
— Le vole eût pu être régulier, murmura M. Dodge; il n'est pas libre 3:ins scrutin.
Les scrupules de M. Dodge ne furent po'nt partagés, et tout le monde se disposa à l'attaque. Il fut décidé que M. ÉHingliam et son domestique risteraienl dans la chaloupe , et comme un navigateur y était indispensable, le second et le lieutenant tirèrent au sort à qui resterait de garde auptès des dames. La chance désigoa le lieutenant, qui se ré?ii;na d'assez mauvaise gifice.
On lailla en pièces plusieurs bustes de Napoléon, avec lesquels on fabriqua des balles, des boulets coupés et de h mitraille, que l'on plaça dans des sacs de toile. Ou distribua de la poudre et des cartouches, et on enleva le canon du toit de la chaloupé pour le placer sur des caillebolis, -a l'avant de la principale embarcation du danois. Les voiles et les agrès inutiles furent déposés sur le radeau, dont Paul obtint le commandement.
Les matelots furent répartis entre les trois autres embarcations, sous les ordres du capitaine , du second et de John Effingham; M. Dodge fut obligé, malgré sa répugnance, d'accepter du service sur la ch.iloupe danoise. M. Sharp et Lundi suivirent le capitaine, elle prétendu sir Georges 'i'emplemore se prépara ii conibitlrc auprès de i\I. Leach.
Une fois ces dispi sillons |)rises, toute la troupe attendit avec impatience que l'action simultanée du vent et du courant l'eût rapprochée des roches que l'on apercevait déjà du haut des bancs de la plupart des bateaux.