‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 122 sur 280 · CHAPITRE XX|XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX|XIV

Les deux chaloupes faisaient encore voile bord à bord ; et Eve se mit à la fenêtre, du côté du baticsur lequel Paul était assis. Elle était pâle, et ses lèvres tremhlaient.

— Je ne comprends rien à ces préparatifs belliqueux, dit-elle; que va-t-il arriver?

— Rien qui luiisi^e vous alarmer, ma chère miss Effingham ; nous suivons la loi que l'honneur nous impose; peut-être n'y aurions-nous pas obéi . si nous n'avions consulté que vos intérêts et ceux des personnes qui vous accompagnent; mais nous avons pourvu à toutes les éventualités, et vous serez en sûreté en cas de malheur.

— Eu cas de malheur ! A quel événeiuenl allons-nous assister? Je ne veux rien vous demander d'iialigne de vous; mais les obligations que nous vous avons m'cnnagenl il vous prier de ne pas vous exposer Salis nécissilé. \ousavez trop de sagesse et de courage pour cela.

t es lejjardt. ardi nts du jeune homiiie peignirent une reconnaissance dont il s'efiorça de contenir 1 expiessioii.

— Nous aulns loups de lier, lépiiqua-t-il en souriant, nous prenons soin de nous. Ctux qui entreprennent une tâche comme celle doit il »:gii acluellemeiil sont trop occupés de leur blTaire pour risquer leur v e par f Éiif.ironnade.

— J espère que M. Sharp est ilans 1rs mêmes sentiments, reprit Eve eu rougissaul de la disliucliou qu'eUc établisiail secrètement

entre les deux jeune» gens. Nous ne pouvons oublier ce qu'il a fait au6«i pour nmi*. comme mon père vous le dira mieux que moi,

Eiloiiiril Elbiighain se joignit à sa fille pour recommander la prudence à Paul Poxeis; puis Eve retira la tète et alla se mettre en prières dans nu coin.

Cependant les embarcations et le radeau n'étaient plus qu'il un

! demi-mille du climal. I e capitaine Truck ordonna de jeter l'ancre de

louée, qu'on avait transférée dans |i chaloupe du Mnnlauk. Ensuite le

vieux marin ôta son chapeau, et se tint sur un banc la lèii- découverte,

— Messieurs, vous avez vos instructions, dit-il avec dignité, rar à partir de ce moment tontes ses manières furent empreintes d'une grandeur martiale. Vous voyez lenucmi; il faut balayer le récif et emporter d'assaut le hàliment. Dieu fait qui vivra pour voir la fiii du combat; mais celle fin sera la victoire , ou les os de John Triirk blanchiront sur ces sables ! iNotre cri de guerre est : Le Mvnlavk et nos droits ! et Wattel lui-même ne le dé m en lirait pas. Uaïuez, mes amis , ramez avec force! que chaque baleau soit ii son poste!

I II fil un geste de la main, tt Us avirons tombèrent tous à la fois dans l'eau.

La lourde chaloupe du Montaul; était à l'arrière ; en détachant les

1 liens qui l'amarraient ii sa conserve , le lieutenant déserta son poste, se glissa adroitement sur la chaloupe danoise, et se cacha derrière lei

I deux voiles de tréou qu'elle portait,

! Presque en même temps, M. Dodge faisait 'une manceuvre toute

[ contraire. Dans l'empressement qu'il mit à écarter les deux embarcations l'une de l'autre, il feignit de rester involontairement accroché il celle du Monlauk. Comme les voiles portaient, et que les rames fendaient l'écume, il était impossible de réparer cet accident, quand nièine on en eût eu l'envie.

j Quelques minutes s'écoulèrent dans un calme imposant, pendant que les bateux se plaç.iient en ligue de b.it.iille. Au point du jour, les Arabes avaient abandonné le récif du côté du nord pour se concentrer sur les rochers placé» au sud.

— Diminuez dévoiles, dit M, lilunt, et mette* le canon en batterie.

Un jeune marin athlétique se tenait auprès du calllebotit, à bord de la chaloupe du danois. N'ayant pas de boulets de fer il manche, il faisait rougir un morrcaii de fer sur des charbons ardeuti. Ce jeune marin se tourna vers Paul avec la gr.'ice particulière d'un matelot de la marine royale, et porta lu main à sou chapeau.

— Soyez tranquille, dil-il, monsieur Pnxvis. Paul tressaillit, et le matelot so irit fièrement.

— Nous nous sommes déjà vus, dit Paul,

— Oui, monsieur, et dans une escarmouche ; ce fut moi qui montai le second à l'abordage du pirate, sur la côte de Cuba, mais vous étiez le premier.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard de reconnaissance , et les matelots applaudirent par un mouvement spontané.

Il était trop lard pour entrer en eiplicition. La cb loupe suivait le cheiul, où elle était accueillie par le feu des Arabes. Il avait été convenu que le premier boulet serait tiré par-dcisus leurs têtes; mais leur alla(|ue nécessitait une riposte.

— lirooks , dit Paul au canounier, baissez votre pièce, et mettez-y un sac de boulets coupés.

— C'est fait, répondit le marin quelque temps après.

— Maintenant, feu sur ces coquins!

Plusieurs Arabes tombèrent; mais il fut diJhcile d'en évaluer le nombre, car leurs camarades emportèrent les cadavres en s' enfuyant, La bande s'éparpilla; les uns se cachèrent derrière les rochers, lei autres regagnèrent précipitamment la côte.

— Bravo! s'écria le capitaine Truck, dont le canot passa en ce moment auprès de la chaloupe du danois : au vaisseau iiMiiueaiot I

Les matelots se remirent» ramer avec énergie Rien u'é'ait plus facile que de déblayer le récif, mais la prise du Montauk offrait plus d'obstacle. Il était défendu par des forces quadruple» de celle> des assiégeants.

Pendant la nuit, les Arabes avaient inutilement essayé de haler le bâtiment en dehors des récils, au moyin du cordage q le Paul avait coupe en jiassanl. Sans cet accident, ils auraient piubablemeul r>ussi à éloigner des sables le navire ; mais la crainte d'être attaqués leur avait fait oublier leurs premières inlenlions. Us ne s'éiaient pas aperçus que le vent venait du large, et que le Miillluuk était pousse sur la grève. Il y échoua, au moment de la plus grande hauteur de la marée, tt le jusant le laissa amorti soutenu moit.é par son fond, moitié par l'eau.

Pendant qu'on se préparait au combat , Saunders, qui était assis dans le canut du capitaine, apustropha son aide a voix basse.

— Allons, Toast, bii dil-il, vous allez voir le feu pour la première fois, et si j'en juge d'aprè* mon ancienne expérience, vous devci éprouver des sentiments très-b zarres. Je vous cunieille de fermer Its yeux juMpi'a ce qu on couimande le feu, et de les rouvrir ensuite hrus(|ueiiieiil coiiime si vous vous réveilliez. Après cela, vous couclierei enjoué et vous lâcherez la détente. Surtout, Toast, gar.lezvoiis bien de tuer quelqu'un des nôtres , tt uoluwmeut le Cipiiaiue Truck.

LE PAQUEBOT

»— Je ferai de mon mieux, murmura Toast avec la soumission apatliique que les iièj-res d'Amérique niontn ni habiturllemenl dans l'action ; si je commets des fautes, j'espère qu'on me les pardonnera, en raison de mon ignorance.

— Imilez-moi, Toast, et vous êtes sûr de bien faire. Je ne prétends pas cepeiidani que vous deviez tuer le même Arabe que moi , mais il faut en viser un, tandis que j'en viderai un autre. Ayez soin surtout de ne pas blesser le ca|iiiaine Triick qui va passer et repasser devant nos fusils, pour peu qu'il le ju.çe nécessaire.

Toast murmura une phrase affirmative, et l'on n'entendit plus d'autre bruit (|ue ci lui dis coups d'aviron.

Les naturels avairnt fait une tentative pour alléger le navire, et le banc de sable était déjà couvert de ballols et de boîtes qu'ils avaient retins de la cale. I eur radeau avait élé agrandi et amené il l'arrière du Munluuk, dont ils voulaient conduire à terre la cargaison.

Tel était l'état des choses, lorsque les embarcations s'approchèrent du banc de sable sur lequel le liàtiruenl était échoué. Lu clialoupe prit les devants, et fit une seconde décharge sur le pont, qui, étant incliné, se trouvait à découvert.

En un clin d'œil, tous les Arabes se réfugièrent sur le banc de sable.

— llurrah ! cria le capitaine Tnick ; celte poussière purifie la vieille barque! Voyons maintenant qui l'aura? les larrons sont chassés du tcniplf, comme disait mon père.

Les quatre embarcations étaient rangées sur une seule ligne par le travers du banc de sable, oii les Arabt-s se retranchèrent derrière Its ballots et commencèrent un feu vif mais irrégulicr. Trois fois, au moment oii ils essayaient d'avancer, le brave marin appelé Brooks mit le feu au canon, et chaque décharge fit faire à l'ennemi un mouvement de retraite.

— Prépartz-vous à l'abordage! s'écria le capitaine Truck.

En ce moment la chaloupe toucha , quoiqu'elle fût encore à quinze vergues du banc de sable, et les autres embarcations la dépassèrent.

— Nous sommes prêts , dit Brooks debout à l'uvant de la chaloupe danoise.

— Rentrez les voiles, et faites feu! reprit le capitaine.

Le canon gronda, et le jeune marin , fier de son explo t. monta sur le caillehotis, et poussa un cri de triomphe; mais tout à coup ses yeuK devinrent hagards , il sauta en l'air et tomba mort entre deux lames.

— Ne mollissons pas , dit Paul avec énergie.

L'eau était plus profonde à l'avant; la voile fut de nouveau déployée, et la chaloupe traversa les sables, comme un coursier qui franchit une barrière.

Cependant les autres embarcations n'étaient pas restées inactives. Elles avaient fait feu simultanément, et de plus eiirs points à la fois. Tous les matelots s'élancèrent alors sur la grève, et les ballots servirent de barricades aux assiégeants comme aux assiégés. Pendant un temps d'arrêt que l'équipage avait pris pour recharger ses armes, Paul Powis mit le feu à sa pièce, et jeta le désordre au milieu des fugitifs groupés à l'extrémité nu banc de sable.

— A l'abordage ! répéta le capitaine Truck.

Toute la troupe s'élança en désordre, mais avec une invincible ardeur. On opposa aux lances et aux armes des Arabes les crosses de fusil , et les anspects que 1 on ramassa sur la plage. Le capitaine, M. Sharp, John Effingham, M. Lundi, le second, et le prétendu sir Georges Templemore, lormaient une sorte de phalange macédonienne qui pénétra au centre de la horde ennemie. A leur côte combattaient des hommes courageux et d'une force atlilclque; cependant les Arabes, soutenus par leur fatalisme, demeurèrent longtemps inébranlables. S ils avaient pu te déployer et faire leurs évolutions habituelles, ils auraient probablement remporté la victoire; mais ils ne savdient pas combattre corps à corps , et toute leur tactique était dérangée. Pour achever leur déroute, Paul dont la chaloupe venait d'atteindre la grève, fit transporter son canon sur une large caisse, et ordonna de le charger à mitraille. Ensuite il invita ses compagnons à cesser le combat. Quoique surpris et mécontent, le capitaine accéda à cette demande, et il y eut une trêve, dont les Arabes pressés de toutes parts, profitèrent pour concentrer leurs forces auprès du radeau.

C'était ce que Powis désirait; et après avoir pointé sa pièce , il s'approcha de l'ennemi en faisant des signaux de paix.

— Pourquoi nous arrêter en si bon chemin ? s'écria le capitaine : point de quartier à ces misérables.

— Nous devrions continuer l'attaque, ajouta M. Sharp, qui était échauffé par le combat.

— Arrêtez, messieurs , dit Powis , vous exposez tout le monde sans nécessité ; je vais montrer à ces pauvres diobles le sort qui les attend, et il est probable qu'ils se retireront. Nous voulons noire navire, et nous n'avons pas besoin de leur sang.

— Bon, répondit le capitaine avec impatience, donnez-leur donc, d'après Vattel, une leçon de droit des gens.

Les habitants du désert semblent agir autant par instinct que par raiaon. Lu vieux sheik s'avança vers Paul en souriant ei lui Itndii la {nain avec une parfaite coiirtuiisie. Paul le conduisit tiauquilU m^ntau cauun, lui mit ia uam dt:a6u:i, et l^i ntoulra uu sac de mitraille qu U

fit le geste d'enfoncer dans l'intérieur de la pièce. Il lui donna à entendre qu'on était prêt à mettre le feu et à décimer les Arabes. En outre il lui indiqua du doigt la troupe couageuse et bien armée qui se tenait prête à agir, le fusil ou le pistolet à la main.

Le sheik ne per.lit pas sa présence d'e>prit, et après cette explication miietle, il retourna gravement parmi les siens. Les combats en Afrique sont rarement meurtriiT'î, et se terminent généralement par des trêves. A en juger par l'attitude du vieux chef, Paul espéra un heureux dénoûmcnl. En effet, les Arabes tinrent une courte conférence , puis ils agitèrent les mains en souriant et se réunirent presque tous sur le radeau Li , on choisit quelques parleni' ntaires, qui vinrent demander h permission d'emporter les morts et les blessés. Ils furent aidés dans cette pénible tàcdie par les marins, qui eurent soin toutefois de se prémunir contre la trahison.

Ce fut de cette manière extraordinaire que les combattants se séparèrent. Les Arabes , au moyen d'un cordage, descendirent tous sur les rochers, d'oil ils firent à leurs ci-iltvant adversaires des signes d'amitié. Ils ne s'arrêtèrent pas longtemps à li même place, car on voyait à terre les chameaux et les dromadaires trotter vers le vaisseau danois ; c'était une preuve que le pacte entre les tribus diverses était rompu, et que chacun allait piller pour son propre compte.

Le mouvement qui s'opérait dans le camp produisit une vive agitation sur le récif, et toute la bande se mit en marche avec tant de précipitation qu'elle abandonna, chemin faisant, ses morts et même quelques-uns de ses blessés.

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