CHAPITRE XXXV
Le premier soin des vainqueurs fut de s'assurer de l'étendue de leur perle , elle était beaucoup moindre qu'on n'aurait pu s'y attendre, à cause de l'habileté avec laquelle les opérations avaient élé dirigées et du courage individuel de chaque soldat.
C'est un moyen infaillible de diminuer le danger que de se bien comporter devant l'ennemi.
Plusieurs matelots avaient reçu des balles dans leurs chapeaux et dans leurs vestes. M. Sharp en avait trois dans ses vêtements. Paul avait eu le bras clUeuré par une balle, et le capitaine Truck découvrit sur son corps cinq égralignures. Gomme , en somme, personne n'était sérieusement blessé, on se félicita chaleureusement, et les matelots eux-mêmes vinrent donner des poignées de main à leur vieux commandant.
Paul et M. Sharp s'embrassèrent et s'exprimèrent le plaisir sincère qu'ils éprouviient à se voir sains et saufs ; l'irritable sir Georges Templemore embrassa son contrefacteur, qui s'était conduit en brave depuis le commencement jusqu'à la fin.
John Etfingliam conservait seul l'indifférence sto'ique qu'il avait montrée pendant l'affaire. Il y ava t pris part avec le sang-froid d'un chasseur, et s'étaitservi de son fusil pour abattre deux Arabes, comme s'il eût tiré sur du gibier dans les bois de son pays.
— Je crains, dit-il au capitaine, que M. Lundi ne soit grièvement blessé ; il est là-bas assis sur un cofl're , et paraît avoir perdu ses forces.
— M. Lundi ! je souhaite de tout mon cœur qu'il ne lui soit rien arrivé; c'est un excellent diplomate et un homme solide àl'abor' dage. Et iM. Dodge , où est-il , je ne le vois pas .■'
— Votre lieutenant avait abandonné les dames, M. Dodge est resté avec elles pour les consoler.
— "Vous avez osé enlieindre mes ordres, dit le capitaine au lieutenant en lui serrant cordialemenl la main : c'est une rébellion dont l'on vous punira en Amérique en vous donnant le commandement de quelque bon paquebot. Je devrais pourtant vous inscrire comme déserteur , mais les jeunes gens sont des jeunes gens, et les vieillards ne demanderaient pas mieux que de l'être s'ils le pouvaient.
— Allons voir M. Lundi ; j'ai peur que nous ne soyons obligés de visiter pour lui la pharmacie.
— Malheureusement M. Lundi n'avait pas besoin de remèdes. En débarquant, il avait reçu une balle dans l'épaule, et au milieu de la mêlée , la pointe d'une lance lui avait percé la poitrine. Celle dernière blessure était grave, et le capitaine Truck donna imniédiatemeiit l'odre de transporter le patient à bord. John Elbugham se chargea de veiller sur lui, tl manilesta des senliments d'humanité qui contrastaient avec son humeur sarcastique habituelle.
— Nous avons besoin de toutes nos forces , dit le capitaine Truck; pourtant il est indispensable de faire savoir ce qui se passe a nos amis de la chaloupe. Hissez le pavillon, Leach , pour les instruire de notre victoire , en attendant qu'on leur donne verbalement des détails.
— Si sous voulez me cuiifier la chaloupe dciiioise, dit Paul avec empressement, j'irai faire une visite aux dames, et je ferai en même temps entrer dans I anse les m.àts (jue vous avez rapportés, vous pourrez aiuai garder tous vos hommes; nous nous chargeons de Toiiéraiion , nous reclamons ce privilège, comme appartenant à la compagnie actuelleuient absente.
— Prenez tous les privilèges que vous voudrez, messieurs; vous vous êles conduils liéroi (ueiiient, et je suis trop près du te. me de ma vieiLe existenu» pour avoir le temps de m'acquiiler envers vous.
LE PAQUEBOT
Les deux jeunes gens n'attendirent pas une seconde invitation. Au bout de cinq minutes, leur embarcation courait des bordées dans un des chenaux qui menaient en dehors de la crique.
Ce fut avec une indicible émotion que le vieux capitaine remit le pied sur le [lont de son paquebot. Comme le bâtiment était trop amorti et trop incliné pour permettre d'y marcher, le vieux marin alla s'asseoir sur le capot de la grande écoutille , et pleura comme un enfant. L'explosion de sa douleur fut telle que les matelots ne purent s'empêcher de contempler avec stupéfaction cette tète grise inclinée , celte figure austère baignée de larmes ; il parut enfin honteux de sa faiblesse , et se levant comme un tigre agacé , il se mit à donner des ordres avec sa vivacité accoutumée.
— Qu'est-ce que vous faites là ? grommcla-t-il ; pourquoi bayezvous aux corneilles ? Dieu sait s'il y a de la besogne , et vous restez là comme des soldats de marine , avec des buflleleries et des yeux à quinze pas !
Un vieux matelot, qui n'avait pas quitté sa chique pendant la bataille , tendit au capitaine sa main nerveuse.
— Ne vous fâchez pas, lui dit-il, nous allons nous mettre à l'œuvre, et nous aurons bientôt fini : ces ballots et ces boîtes ne sont pas difficiles à replacer; les avaries sont peu de chose, et la vaisselle seule a souffert de la mitraille. Je regarde cette affaire comme un grain, qui nous a inquiétés pendant quelque temps, mais qui nous fournira des sujets de conversation jusqu'à la fin de nos jours. Je me suis battu avec les Français, les Anglais et les Turcs, et je ne suis pas fâché de pouvoir dire que j'ai donné une brossée à des nègres!
— Le diable m'emporte si vous n'avez pas raison, mon vieux Tim ! ainsi n'en parlons plus. Monsieur Leach, cherchez dans le broc que je dois avoir laissé dans la chambre du canot. Vous y trouverez encore de quoi encourager l'équipage, et quand vous aurez fait la distribution du grog, nous nous occuperons de ramasser ce que les Arabes ont éparpillé sur la grève. IS'ous attendrons, pour arrimer tout ce fardage , que le navire ait été dégagé de la fâcheuse position oii il se trouve.
Ces paroles donnèrent le signal du travail ; les matelots prirent du grog, et se mirent à réparer activement les dégâts commis par des Arabes ignorants et agissant avec précipitation. On eut prompteraent remonté à bord tous les objets qui en avaient été enlevés ; puis on s'occupa du bâtiment échoué.
Pour ne pas anticiper sur les événements , nous reviendrons aux passagers qui étaient restés, pendant le combat, sur la chaloupe du Montauk.
Le lecteur s'imagine aisément l'émotion avec laquelle ils entendirent le premier coup de canon. Comme ils restaient tous enfermés, ils ignoraient quel était l'individu qui se promenait sur le toit, audessus de leurs tètes, et ils pensaient que c'était le lieutenant, conformément aux dispositions prises par M. Truck.
— Mes yeux s'obscurcissent, dit M. Effingham, qui tenait en main une lunette ; Eve, voulez-vous essayer de voir ce qui se passe?
— Mon père, cela m'est impossible, répondit la jeune fille alarmée. C'est bien assez d'entendre ce terrible canon.
— Oui, bien terrible, en effet, dit Nannelte, et je m'étonne que MM. John et Powis fassent partie d'une aussi barbare expédition.
— Voulez-vous avoir la complaisance , monsieur? dit en français mademoiselle Viefville en enlevant la lunette des mains de M. Effingham qui ne lui opposa point de résistance. Ahl le combat comnmice en effet !
— Sont-ce les Arabes qui font feu ? demanda Eve vivement intéressée, malgré sa terreur.
— Non, c'est cet admirable jeune homme, monsieur Blunt , qui devance tous les autres !
— Et maintenant, mademoiselle, ce sont sans doute les barbares ?
— Du tout, les sauvages fuient. C'est encore du bateau de M. Blunt iju'on tire. Quel beau courage ! son bateau est toujours des prerniers !
— Ce tumulte est épouvantable. En vient-on aux mains ?
— On crie des deux parts, je crois. Le vieux capitaine est en avant à présent, et M. Blunt s'arrête I
— Que le ciel les préserve ! Les voyez-vous encore, mademoiselle?
— La fumée est trop épaisse. Ah ! les voilà ! on tire encore de son bateau.
— Eh bien, mademoiselle? dit Eve d'une voix tremblante après un intervalle de silence.
— C'est déjà fini. Les Arabes se retirent, et nos amis se sont emparés du bâtiment. Cela a été l'affaire d'un moment , et que le combat a été glorieux! Ces jeunes gens sont vraiment dignes d'être Frarnais, et le vieux capitaine aussi.
— Ne viennent-ils pas de notre côté ? reprit Eve après un autre intervalle , pendant lequel elle avait murmuré de secrètes actions de grâces.
— Non, pas encore. Ils se félicitent, je crois.
— Soyez-en convaincue , madame , dit Nannette Sidley avec douceur, il est temps de faire sortir la colombe, pour qu'elle aille chercher la branche d'olivier. La guerre est trop affreuse pour se prolonger longtemps.
— Une chaloupe fait voile de notre côté , dit Edouard Eflingham.
— Oui , reprit la gouvernante , qui tenait toujours la longue-vue , c'est le bateau de M. Blunt.
— Et qui est avec lui? demanda le père, car la fille était hors d'état de prendre la parole.
— Je vois M. Sharp, oui... c'est bien lui.
— Il n'est pas seul ?
— A'on, il y en a deux... mais... oui... c'est M. Blunt... notre jeune héros ' !
Eve courba la tète, et tout en remerciant le ciel, par un sentiment de pudeur naturelle, elle sentit le sang lui monter au visage. Edouard Eflingham prit la lunette des mains de l'ardente Française, à laquelle son admiration avait fait oublier le danger. Il braqua le télescope avec soin, et donna des renseignements exacts et circonstanciés sur ce qui se passait à bord du Munlauk.
Malgré les éclaircissements qu'on avait pu se procurer de visu, c'était avec une impatience fiévreuse qu'on attendait la chaloupe danoise. Elle vint enfin ; tous les visages se montrèrent aux fenêtres, et les jeunes gens furent reçus comme des libérateurs. Cependant, malgré sa joie , Eve était inquiète , et des ombres passaient sur sa physionomie animée, comme des nuages à travers un ciel de printemps.
— Oii est mon cousin? demanda-t-elle. Mon père n'a pu l'apercevoir au milieu de ceux qui parcourent la grève.
Jaul raconta comment M. Lundi avait été blessé, et comment John Effingham avait sollicité les fonctions de garde-malade. Quelques heureux instants s'écoulèrent , car rien n'a plus de charme que le repos qui succède à la victoire; puis les jeunes gens , avec le concours d'Edouard, levèrent l'ancre de touée, déployèrent les voiles, et se mirent en devoir d'amener dans la crique le radeau tant désiré.
Paul se chargea de diriger la plus grande chaloupe, et indiqua à M. Sharp la manière de gouverner l'autre. Le flux montait dans le chenal, et en se maintenant au vent, Powis put faire entrer dans l'étroit goulet tous les mâts enlevés au Messager. Il mit tant de précision dans ses manœuvres, qu'il les amena triomphalement sur le banc de sable, sans avoir touché un seul rocher.
Quand les femmes se retrouvèrent sur un terrain solide , les vingt mortelles heures qu'elles venaient de passer leur semblèrent un mauvais rêve. On était désormais en ]iossession de tous les moyens de salut. Il ne restait plus qu'à conduire le bâtiment au large, après l'avoir redressé , et suivant la déclaration des hommes compétents, il était aussi étanché que le jour oii il avait quitté Londres.