CHAPITRE XXXYl
Mademoiselle 'Viefville , dont la résolution et l'intelligence étaient d'une grande utilité dans les moments de crise, offrit de concourir au pansement des blessés. Eve et Nannette montèrent à bord, et s'acheminèrent vers les cabines aussi promptement que le permettait l'inclinaison du bâtiment. Elles trouvèrent toutes les chambres dans un désordre inexprimable, mais qui était plutôt comique qu'affligeant, car le malheureux Lundi avait été enfermé dans une pièce isolée.
Le soi-disant sir Georges Templemore passait eu revue ses effets, et constatait un déficit notable dans ses habits et ses pantalons. La majorité des Arabes s'était abstenue de tout pillage , afin de procéder sur le récif à une distribution régulière ; mais pour assouvir l'avidité des plus pressés, les sheiks avaient permis de saccager toutes les chambres. Leur choix était tombé sur celle du prétendu sir Georges , et l'on avait volé sans cérémonie ses curiosités , ses rasoirs, ses objets de toilette , et les innombrables vêtements dont il aimait à faire parade.
Le prétendu sir Georges s'était tenu jusqu'alors à distance respectueuse de miss Effingham, mais ne trouvant personne à qui se plaindre, il lui adressa la parole.
— Faites-moi l'honneur, dit-il, d'examiner ma chambre, et voyez avec quelle indignité les misérables l'ont dévastée ! On ne m'a laissé ni peigne , ni rasoir ; je n'ai pas même un vêtement pour m'habiller ! Une pareille conduite est contraire à la civilisation des sauvages euxmêmes, et j'en ferai l'objet d'une note diplomatique aussitôt que nous serons arrivés à New-Vork. J'espère que vous appuierez mes réclamations.
Eve savait que le prétendu sir Georges n'était qu'un imposteur; mais elle attribuait sa misérable fraude à la vanité, et se sentait disposée à lui pardonner à cause du courage qu'il avait déployé dans le combat.
— Nous devons faire cause commune avec vous, dit-elle ; cependant nous nous en sommes tirés à meilleur marché. Nos effets étaient presque tous dans la chambre aux bagages, et le capitaine Truck vieut de nous dire qu'on n'y avait pas touché.
— Vous avez été bien heureuse , et j'envie votre sort. Vous savez, miss Effingham, que chacun tient à ses petites aisances, et j'avoue pour ma part que j'ai cette faiblesse.
' 'ïoutos les phrases que prononce mademoiselle VieMlle sont en français dans le texte original do Fenimore Çoopcr. (Kote du traducteur.)
LE PAQUEBOT
Pour échapper aux jérémiades du faux Georges, Eve se dirigeait vers sa propre cabine, quand elle entendit Saundersqui s'écriait :
— Prodigalité monstrueuse ! aiVreux gaspillage !... ayez la bonté ; miss Eflingham , de jeter un coup d'œil sur ce garde-manger ! Ces misérables moricauds ont fourré leurs sales mains partout, et il me faudra quinze jours, avec l'assistance de Toast, pour mettre un peu d'ordre dans tout cela! Ils ont renversé les pots de m ^utarde et mangé les volailles froides , sans prendrez la précaution de les couper dans le sens des fibres ! Croiriez-vous, madame , que le dernier coup de canon de M. Blunt a démonté une demi-douzaine de poules que j'avais mises hors des épinettes. J'aurais attendu mieux d'un homme aussi poli, aussi comme il faut , et il aurait bien dû tuer les Arabes et respecter mes poules.
— Voilà ce que c'est, pensa Eve en s'éloignant : ce qu'on regarde aujourd'hui comme un bonheur, devient le lendemain une source d'affliction , et l'on oublie les misères dès que l'on entrevoit des lueurs de prospérité. Il y a quelques instants, ces hommes auraient été au comble de la joie s'ils avaient eu pour asile ce vaisseau , et maintetenant ils gémissent, parce qu'ils se trouvent privés de quelques vaines superfluilés !
Ce fut en faisant ces réflexions philosophiques qu'Eve se mit à ranger dans sa chambre , où nous la laisserons pour remonter sur le pont.
Le capitaine Truck s'était calmé , et s'occupait avec ardeur de mettre à profit ses succès. La cargaison qui avait été jetée sur le sable fut préalablement reportée à bord , et il fut ensuite question de mettre le navire à flot avant de hisser les nouveaux mâts. Les ancres et les empennelles étaient restées à leur place ; il n'y avait en conséquence qu'à haler sur les chaînes, à la marée haute. En attendant le moment propice, on se débarrassa de la hune imparfaite, du mât de misaine , et du grand mât de fortune. Ces deux derniers furent levés au moyen de bigues , et tous deux étaient déposés sur le sable au moment oii l'équipage fut appelé à diner.
— Celle coque présente un singulier spectacle, dit le capitaine à M. Blunt ; je n'ai pas vu le Monlauk démâté depuis qu'il est sorti du chantier. Quoi qu'il en soit, je compte le sauver, et je ne crains pas les cinq ou six drôles à face de pain d'épice qui rôdent encore sur la côle. D'ailleurs la grande majorité, comme dirait M. Dodge, a manifesté le désir de faire plus ample connaissance avec le danois.... Eh bien, Leach , comment va le brave Lundi ?
— Il file un mauvais coton , répondit le lieutenant. M. John Effingham est toujours auprès de lui et ne le laisse pas approcher.
— Ce sont des attentions délicates. On aime à rester tranquille quand on est mortellement blessé. Cependant, dès que j'aurai rétabli un peu d'ordre à mon bord , il sera de mon devoir de rendre visite au patient, et de lui demander s'il n'a besoin de rien. Il faut, monsieur Blunt, offrir à ce pauvre homme les consolations de la religion.
— Ce serait à désirer, si nous avions qualité pour celte tâche.
— Je n'y suis pas malheureusement très-habile, et je n'ai guère profité des leçons de mon père qui était un homme d'église ; mais nous autres patrons de paquebot , nous faisons toutes sortes de métiers ; dès que le. Montauk sera en bon élat, je ne manquerai certainement pas d'aller voir cet honnête garçon. Mais, dites-moi, je vous prie, qu'est devenu M. Dodge pendant l'escarmouche?
Paul sourit, mais il répondit prudemment : Je crois qu'en sa qualité d'historiographe, il a pris des notes pendant le combat, et qu'il ne manquera pas de nous rendre justice dans les colonnes de son journal.
— Trop de science , comme disait mon bon père , engendre toujours un peu de folie ; mais j'ai le cœur joyeux aujourd'hui, et je ne veux critiquer personne. Si je n'ai pas vu M. Dodge dans la mêlée, c'est à cause des Arabes, dont le nombre attirait toute mon attention.
— Cela s'explique aisément.
— Il importe, reprit le capitaine , que je dégage le Montauk dans le plus bref délai possible , et savez-vous pourquoi ?
— Non , répliqua Powis.
— Je vais vous dire un secret, ajouta le capitaine à voix basse. Nous n'avons presque plus de balles ni de poudre, et il ne reste qu'une seule cartouche pour notre pièce de quatre. Vous concevez combien il est urgent que je prenne le large.
— Nous avons donné aux Arabes un échantillon de notre savoir, et je doute qu'ils osent encore nous aborder.
— Qui sait, monsieur? ils s'abattent sur la côte comme des corbeaux , et quand ils auront bien dépecé le danois , ils arriveront ici par centaines,... combien : s'en faut- il de beaucoup que la mer soit haute ?
— Une heure environ; et mon avis est qu'on peut dès à présent commencer à virer au cabestan.
Le capitaine Truck fit un signe d'assentiment, et commença l'examen de la garniture des ancres.
Ce fut avec une anxiété mêlée de joie que l'équipage saisit les barres de vindas. Le bâtiment avait été incliné pendant plusieurs heures , et personne ne pouvait dire jusqu'à quel point il tiendrait bon sur le fond. Quand le mou des chaînes commença à rentrer , les officiers se
rassemblèrent sur les bossoirs, et suivirent d'un œil inquiet les mouvements du cabestan.
— Le navire a bougé ! s'écria le capitaine : virez ensemble, mes amis, et vous réussirez.
Les matelots virèient au cabestan jusqu'à ce qu'il leur fut impossible de remuer la pesante machine. Le capitaine, le second et le lieutenant se mirent de la partie, mais ils n'obtinrent qu'un demi-tour de plus. Tout le monde fut mis en réquisition, même les passagers, et leurs efforts réunis menacèrent de briser le bâtiment. Pourtant il demeura immobile.
— - Il est trop sur l'avant, dit M. Leach : si nous replacions le canot de l'arrière ?
Cet expédient fut adopté, et réussit à donner plus d'équilibre à la coque. Un nouveau tour de cabestan donna au bâtiment une forte impulsion, que favorisa l'élévation croissante de la marée. Le Montauk se rapprocha plus rapidement de son ancre , et fut enfin remis à flot.
— Dieu soit loué ! s'écria le capitaine Truck ; occupons-nous maintenant des amarrages.
Le navire fut, en effet, amarré avec les précautions nécessaires pour prévenir une saute de vent. Il n'y avait pas de temps à perdre ; les bigues étaient encore debout; le mât de misaine du danois fut amené bord à bord , et installé avec une vitesse prodigieuse dans sa nouvelle place. Le capitaine se frotta les mains, et enjoignit à ses subordonnés de gréer le mât immédiatement, quoique le jour fût sur son déclin.
— ^ oilà comme nous sommes, nous autres marins, dit le capitaine à Edouard Effingham. Nos travaux ne sont jamais finis; nous prenons à peine du repos tandis que vous autres, gens du continent, vous vous couchez avec le soleil, et dormez la grasse matinée. J'en ai souvent voulu à mes parents de m'avoir condamné à cette vie de chien.
— Je pensais que vous l'aviez choisie volontairement, capitaine.
— Oui, oui, c'est-à-dire que je me suis sauvé de la maison et embarqué à leur insu; mais c'est leur faute. Leur premier soin aurait dû être de m'empècher d'avoir l'idée de m'enfuir. Dieu me pardonne d'ailleurs d'avoir chagriné ces deux bons vieillards. A vous parler franchement, ils méritaient d'avoir un meilleur fils, et j'ai lieu de croire qu'ils avaient pour moi plus d'affection que je n'en avais pour eux. Ce qui me console , mademoiselle ViefviUe , c'est qu'après être entré dans le commerce de Chine, j'ai envoyé à ma vieille mère plus d'une livre de thé de premier choix.
— Elle l'aimait ? demanda la gouvernante.
— A la folie ! autant qu'un cheval aime l'avoine. Le thé , le tabac et la grâce étaient ses principales consolations.
— Quoi? reprit la gouvernante en tournant les yeux du côté de Paul.
— La grâce, mademoiselle, la grâce de Dieu.
— Bien !
— C'est un grand malheur après tout de perdre une mère , mademoiselle. On est comme un vaisseau privé de ses amarres d'avant et qui dérive de l'arrière. Quand j'ai quitté ma mère, j'étais jeune, et je ne réfléchissais pas ; mais quand elle m'a quitté à son tour , j'ai senti que j'avais fait un mauvais tirage... Quelles nouvelles a-t-on du pauvre M. Lundi?
— • On vient de m'apprendre, répondit Paul, qu'il ne souft'rait pas beaucoup, mais qu'il s'aff'aiblissait. Il est malheureusement probable qu'il ne survivra pas à sa blessure.
Le capitaine avait pris un cigare , et avait fait signe à Toast de lui apporter un charbon ; mais il changea d'avis , et broyant le tabac entre ses doigts , il le répandit en poussière sur le pont.
— Monsieur Leach , dit-il d'un ton courroucé , pourquoi ce gréement n'est-il pas en place? Mon intention n'est nullement de passer l'hiver dans ce mouillage , et je sollicite un peu plus de diligence.
— Oui , oui , répondit le second , qui avait l'habitude de la soumission : enfants, un coup de main , et mettez en place les haubans!
— Approchez , Leach , dit le capitaine avec plus de douceur; je ac vous ai pas encore exprimé tout ce que je pense de votre belle conduite pendant la dernière affaire. Vous êtes resté bravement à mes côtés jusqu'à la fin, et je n'hésiterai pas à le déclarer à notre arrivée. Mon intention est d'écrire aux armateurs une lettre qui sera sans doute rendue publique , car les ennemis mêmes de l'Amérique sont forcés de convenir que c'est un pays de publicité. Vous pouvez être sûr que justice vous sera rendue.
— Je n'en ai jamais douté , capitaine Truck.
— Et vous avez bien fait , monsieur. Vous n'avez pas sourcillé un seul instant; vous êtes resté ferme devant les nègres comme le grand mât dans une tempête.
— M. Effingham , M. Sharp , et surtout M. Blunt, ont aussi...
— Laissez-moi le soin de le féliciter. Toast lui-même a montré du cœur... Eh bien, Leach , on assure que le pauvre Lundi va passer.
— C'est une nouvelle qui m'afflige, monsieur; M. Lundi était un brave soldat.
— Oui , mais le plus vaillant devait sauter le pas. Bonaparte luimême est mort ; il faudra, Leach, que dans cette douloureuse occasion l'un de nous prodigue au mourant les secours de la religion.
— M. Edouard Effingham ou M. John, qui sont des savants , rempliraient mieux cette mission.
LE PAQUEBOt.
— Leur (ntrrvehiion ne ieralt pas convenable. Notre qualité d'officiers nous oblige à moiilier au besoin que nous avons de la sai^esse et rie IVdiiCfltion. Je coniple sur vous , Leach, et j'espère vous voir aussi iiitr('|>ide que ce ni.itin.
— Je lilelieriii de faire honneur au bâtiment; mais il est vraisemblable q'ie M. Lundi appartient à rE(;lisc anglicane , et nous sommes tous deux purit:iins.
— Ah, diable! je l'avais oubl'ë !... mais la reli(;ion est la religion, et un homme qui est sur le point de démarrer ne doit pas cire bien difticile. La chose essentielle est de le consoler, et nou< y réussirons , n'importe cnramenl. Maintenant, monsieur Leach, sonjjez à surveiller la manoeuvre, et que le grand mal soit piaulé au coucher du soleil.
On poursuivit les travaux avec ardeur, car chacun avait bâte de sortir d'rni lieu que le voisinage des Arabes rendait si dargereux. Le vent (lait inconstant, comme il arrive presque toujours sur la lisière des moussons.
Comme le capitaine s'y était attendu , lorsque vint la nuit, les vergues de mi-aine et de hiine de misaine étaient en place; l'on avait passé la rlif dans le mât de (erroquet , et il n'y manquait que des voiles. A l'arrière , les di ux mais inférieurs étaient plantés , mais on n'avait pu les garnir d'aucune espèce de gréement.
Les matelots offrirent de travailler la nuit; mais le capilaine les congédia tn afCrmant qu'ils avaient bien gagné le droit de souper et de se re-poser.
Les passagers , qui n'avaient été mis en réquisition que pour haler par intervalles, s'offrirent pour faire le quart, et on leur confia les armes à feu , qui étaient en abondance, quoique l'on manquât de poudre.