CHAPITRE XXXVIl
La nuit se passa tranquillement, et quand le jour parut, tout le monde avait repris ses forces.
Les Arabes reparurent en foule dès l'aurore. Des courriers montés sur des dromadaires avaient annoncé au loin dans l'intérieur (|ue le dernier coup de vent avait poussé des bâtiments à la cote, et des forces considérables letidaitnt à s'y réunir. La dévastation complète du danois avait produit sur ces barbares rapaces le même effet que le sang sur un tigre, la soif du pillage les dévorait, et ils méditaient de nouvelles tenlatives contre les elrangeis.
Par bonheur, le gros de l'ouvrage élait achevé, et au lieu de se mesurer avec une troupe aussi foriiiid.ible, le capilaine Truck résolut de partir sans avoir complété son équipement. Eu conséqueuce , il passa tout 1 équipage en revue, et donna l'ordre de lever les ancres de touée, iiemlaiit qu un détachement gré.it les têtes de mât.
A midi , toutes les ancres élaii tit à poste et les vergues en place, mais il n'y avait pas encore une seule voile défiluyée.
Pendant que les niateluls dînaient, le ca|.itame examina les étais et les haubans. On avait coniiuis quelques erreurs; mais en somme, l'aspect général était satisfaisant, et il ne re.-.tait plia quà donner quelques soins a l'aiguilletagc à plat ou en étrille. Ce qui avait été fait suflisait par un temps duiix, et d'ailleurs il était trop tard pour entreprendre des modihcations. Le vent «lizé était revenu, et souillait avec une constance qui semblait ne pas devoir se démeiilir. La mer était calme en dehors des récils, et maintenant que les principaux mâts étaient debout, rien n'était plus facile que de les gréer couveuablement.
Le A/ontauk n'était pas assurément aussi niajestueuv qu'avant le naufrage, mais aucune de ses parties essentielles ne lui manquait. C était un navire de sept cents tonneaux muni dt s mâts d'un bùlimeut de cinq cents; il ressemblait ;i un homme de six pieds revêtu des habits d'un individu de cinq pieds neuf pouces , et les initiés seuls pouvaient remarquer cette discordance. La mâture nouvelle avait été choisie pour résister aux mers les plus orageuses; elle était solidement assujettie, et capable de braver même le temps d'hiver surli côte d'Amérique. Ce fut du moins ce que pensa le capitaine Truck.
Dès que l'heure du travail fut arrivée , un canot alla mouiller une ancre empennellée à l'entrée de l'anse au fond de laquelle se trouvait le paquebot. Les bouées placées quelques jours auparavant n'avaient pas été enlevées , et elles indiquaient un chenal étroit , mais qui suflisait pour remorquer le navire en droite ligne. Les ancres qui retenaient les embarcations furent levées ; le grelin fut amené aa cabestaa, et le bâtiment s'avança lentement vers le large.
Aussitôt tous les Arabes se répandirent à droite et à gauche sur les récifs ert criant et gesticulant comme des forcenés. Il fallait une fermeté héroïque pour manoeuvrer en face d'un pareil danger. Les Arabes étaient surtout échelonnés au nord sur des rocbers qui les abritaient eom^ilétement, et d'où ils dominaient le chenal en totalité, et eu outre, ils étaient à portée de fusil de la place oii l'on avait jel l'empennellc.
Pour comble de malheur , ils commencèrent un feu de tirailleurs en visant avec une précision redoutable. U plut des balles à mort, mais la force et la hauteur des parapets protégeaient l'équipane.
Dans sou etnbarras, le capitaine Truck se demandail s'il fallait tou-
jours baler de l'avant; il envoya chercher MVI. Blunt cl Le.ich, et et tint conseil avec f ux. Ils fuient tous deux d'avis de persévérrr.
— L'indécision, dit Paul, encoiiVage toujours l'ennemi. Uns nous nous rapprocherons îles rochers, plus nous les dominerons, et les balles des indigènes arriveront moins aisément jusqu'à nou>. Au nord , ils ne p. uvenl tirer d'assez bas pour nous atleimlre, tant que nous marcherons contre le vent ; au sud, ils n'osent approcher faute d'abris, A la vérité nous ne sommes pas à même d'envcrguer nos voiles, et de metlre un canot à la mer; mais du haut du pont, nous pouvons déloger les assaillants à coups de fusil ou de canon. Si vou< le désirez, je vais conduire un détachement dans les hunes , et j'aurai bientôt rais nos adversaires en fuite.
— Ce serait s'exposer beaucoup, repartit le capitaine.
— Je ne me le dis-imnle pas , dit Powis ; mais ceux qui combattent doivent s'attendre à courir quelque danger.
— Eh bien, reprit M. Truck, c'est l'affaire de M. I.each et la mienne d'établir un poste dans les hunes. No is sommes obli<;é> de consoler les mourants; mais nous avons aussi le privilège de combattre pour les vivants.
— C'est tout clair, s'écria le second.
— Il y a trois hunes, reprit tranquillement Powis, et je respecte trop vos droits pour vouloir y porter atteinte. Chacun de nous aura 1.1 sienne, et en combinant notre résistance , nous arriverons infailliblement à d'heureux résultats.
Le capitaine goûta ce conseil, et serra avec effusion la main de celui qui le donnait.
— En di'fiiiitive, dit-il à son second, les marins qui ont servi à bord des vaisseaux de guerre, nous surpassent dans la science de l'attaque et de la défense. Je me suis trouvé autrefois à bord ds quelque corsaire , mais je n'ai jamais étudié sérieusement l'art militaire. Avezvous remarqué le sang-froid avec lequel .M. Blunt maniait sa chaloupe hier? Pour ma part, jetait exispéré , et je me serais cou, é la gorge avec le meilleur de mes amis; pour lui, il souriait, et sa fi g ire était épanouie , quoiqu'on pût à peine la voir au milieu de la fumée,
— Telle est la manière de ceux qui ont été habitués de bonne heure aux batailles navales, repartit M. Leach. Je vous garantis que cet homme a commencé dès sa plus tendre jeunesse , et c est pour cela que, sans se laisser égarer par l'emportement, il mesure ses coups, pour ne frapper qu'à propos.
— Il pourra nous èire très-utile, quand nous aurons il catéchiser le pauvre Luudi , auquel je tiens e^seuiiellemeut à assurer une bonne mort.
— Vous pouvez en faire la propos'tion à M. Blunt. Pour ma part, plutôt que de contrarier un moribond, j'aimerais mieux monter tout seul dans les trois huniers.
Le capilaine promit d'y songer, et leur attention se tourna vers le paquebot, qui s'était rapproché de l'ancre de touée.