‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 126 sur 280 · CHAPITRE XXXTItl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXTItl

Le Honlauk était au vent de l'entrée de l'anse ; mai? les sinuosités du chenal empêchaient de le franchir sans s'exposer au feu des Arabej. Renonçant à tirer au hasard, ils visaient avec s^in , to ites les fois qu'ils apercevaient une tète ou un bras pir-dessus les parapets.

Prolonger cet état de choses, c était accroître le mal, et le capitaine Truck résolut de tenter un efl'ort pour déloger l'ennemi.

Un remplit le canon de mitraille jusqu'à la gueule, on le hissa avec soin jusqu'au gaillard d'avant, et on l'approcha du plat-bord. Si les barbares avaient connu la construction d un bâlimeiit, ils auraient, pendant cetle opération, détruit la moitié de l'iquipagc du paquebot , en tirant à travers les planches; mais ignorant la faiblesse do cette partie de l'avant , ils ne visèrent qu'aux ouvertures ou par-dessus les lisses d'accastillage.

En amenant le pic , on envergua tant bien que mal la voile de briganline sur la ralingue supérieure. Le gui de beaume fut rentre, el la voile allachée précipitamment à un palan. Celte opération ne fut pas effectuée sans risque ; Diais les roc'aers étaient trop rapprochés des bossoirs pour permettrt^ à la plupart des Arabes de voir ce qui se passait à l'arrière. Toutefois ceux (| li rôdaient près du rivage aperçurent le groupe des travailleurs, et dirigèrent leur l'eu sur lui. Plusieurs matelots entendirent des balles s'itQer à leurs oreilles, et le lieutenant eut son chapeau traversé à un pouce de sa tète. Néanmoins, avec un peu d'adresse on parvint à assujettir passablement le palan de la brigantine , et le bâtiment eut au moins le bénéfice de cette voile unique.

Le capitaine danois avait été un marin de la vieille école, et son vaisseau était gréé de voiles d'élai à l'ancienne mode. Celles du grand mât et de l'artimon pouvaient être enverguées sans trop de danger, pourvu qu'on amenât le bout des drisses. Comme elles devaient fairB presque exclusivement la voilure de l'arrière, le capitaine ordonna de s'en occuper. En même temps, il essayait de reprendre les carguefonds et les cargue-ralingues de la misaine, et de déployer la voile d'étai du petit mât de hune.

Le capiuine Truck ue dissimula à personne le danger de celU der-

LE PAQUEBOT

nière manœuvre, en deroanrtsnt pour l'accomplir des hommes de bonne volonté. Us se présenlèrent en foule, ayant à leur lêle M. LeacU et le lieuienant.

11 importe d'eupliquer plus su long ce dont il s'agissait.

Peux liommci se préparèrmt à monter au premier signal sur la vergue de misiine. L'un d'eux, M. Leacli, perlait trois petites balles de ii.erlin, à l'estrémilc desquelles était ait clié un crochet, dont les barbes avaient été émoussées. Au moyen de ces crocUets, les balles étaient attachées aux vcsies des deux aventuriers.

Deux «utres individus se tenaient aux pieds des agrès du grand mât d'artimon.

P.iul était près du canon avec trois servant'.

Plusieurs passagers, et les meilleurs tireurs de l'équipage occupaient le gaillard d'avant, armes de fus'ls et de pistolets.

— Tout le monde est-il prêt? cria le capitaine placé au gaillard d'arrière.

— Oui , oui , tout est paré ! répondit-ou de divers points du bâtiment.

— Pèse à joindre sur la brigantine !

Ausïildt que cette voiie fut déployée, le navire fit son évitée et changea viven.ent les vergues, de sorte que l'avant sur lequel était le canon fut dirigé vers la partie du récif où les Arabes étalent eu J.lus grand nombre.

— Montez, mes amis! s'écria le capitaine.

Les matelots, qui étaient aux pieds des mâts, grimpèrent dans les baubans comme des écureuils, et arrivèrent dans les hunes en un clin d'oeil. Pendant ce temps, Paul disposait son canon, et les tirailleurs se montraient aux lisses.

Il y avait tant d'hommes en mouvement à la fois, que l'attention des Arabes fut distraite et qu'ils ne purent engager qu'une fusillade ins gnifiiinte. Paul savait que les matelots placés dans les hunes seraient exposés surtout quand ils s'arrêteraient, et il ne se pressait pas. H pointa tranquillement , choisit son but et lira. Le moment était opportun, car les Arabes avaient quitté leurs abris pour ajuster M. Leacli et ses compagnons, qui étaient dé,à sur la vergue de misaine. Les matelots armés de fusils ou de pi lolets firent en même temps une décharge, à laquelle ils employèrent presque toute la poudre qui restait à bord.

Quelques Arabes tombèrent , les autres furent ébranlés et reculèrent en désordre, mais les plus éloignés ripostèrent chaleureusement après la première surprise. Les incidents que nous allons rapporter furent simultanés et durèrent à peine cinq minutes.

Un des compagnons de Paul s'était avancé sur le beaupré, et quoi qu'il fût le jilusprès de l'ennemi, il était garanti parle niât. Lorsqu il fut arrivé à l'étui , il coupa l'amarre des drisses du hunier de misaine , reprit la partie courante, et laissa braiidiller la poulie. Il croclia ensuite une autre poulie qu'il avait apportée, et dans laquelle le double d'une corde avait été passé au milieu de la cosse, il rentra à courir le mou de ce cordage. Ce travail, qui paraissait le plus hasardeux, à cause de la proximité de l'ennemi , fut achevé le premier et sans le moindre risque véritable, le matelot étant caché non-seulemeut parle beaupré, mais encore par la fumée du canon.

De son côté, l'aventurier placé sur la vergue d'artimon saisit le croc de la poulie des drisses, auxquelles il se suspendit sans hétitalion. Q'ielque»-uns de ses camarades se tenaient prêts à aniorlir sa chute, en mollissant l'autre bout de la manœuvre.

M. Lcach était sur l'un des bras de la vergue de misaine, et sur l'autre se tenait un matelot. Chacun d'eus laissa un crochet dans le nœud du cargiie-fond intérieur, et laissa tomber sur le pont la balle de merlin. Il lit la mêine chose pour les cargue-fouds extérieurs, et pour les carguc-boulines. Ensuite M. Leach sauta dans les agrès et de là sur un galhauban, d'oii il glissa sur le pont avec une rapidité qui empêcha les Arabes de l'ajuster, routefois, malgré la vitesse de ses mouvements il reçut une légère blessure à l'épaule.

Le matelot (pii occupait l'autre bras de vergue réussit également, et ne se retira qu'après avoir assujetti la cargue-bouline ; mais comme il était par le bossoir du vent, il résolut d'amener le bout du palanquin de ris. U cria de larguer la manœuvre sur le pont, courut à la balancine, élalingua le bout du palanquin , et se dressa de toute sa hauteur, pour regagner l'extrémité de la vergue. Dans celte périlleuse position , il poussa un cri de triomphe ; mais tout à coup il sauta à plusieurs pieds au-dessus de la vergue, et tomba perpendiculairement dans la mer en tenant à la main la manœuvre dont il s'était emparé. On crut d'abord qu'il s'était jeté volontairement à l'eau pour éviter de s'estropier sur le pont, et qu'il allait rejoindre le bâtiment à la nage; mais le malheureux ne reparutpas, et une longue trace de sang marqua la place où il était tombé. Lorsqu'on remonta à bord le palanquin de ris, il n'était plus retenu par la main qui venait de l'étreindre.

Le capitaine Truck avait désormais les moyens de hisser trois voiles d'étai , la brigaiitine, et la basse voile de misaine ; cela suffisait pour le présent. Le palanquin de ris , si chèrement acheté , fut rentré au moyeu d'un léger cordage.

L'ordre fut donné de carguer la brigantiue , et de lever l'ancre de touée. Aussitôt que le navire fut dégagé du fond, on mit dehors la voile d'étai du petit mât de hune. L'écoute fut halée au vent, et la

barre mise dessous. Les bnssoirs commencèrent à faire leur abitée; aussitôt que 1 avant fut dans la direction voulue, on tira l'écoute, et on changea la barre.

L importante voile de misaine fut déployée en attachant à la lètièt'e les cargue-fonds et les caigue-boulines, et en hissant les empoiiitures avec le palanquin de ris. Dès que cette large pièce de toile fut en mouvement, le navire avanç? avec plus de facilite, poursuivi p.ir les menac^s furieuses de< Arab.'s. Malgré la force du vent, un corps aussi considérable que le Moiltank av^il une certaine puissance d'inertie, qui ne pouvait être iimnédialement surmontée, et pendant plusieurs niiniiles , on entendit retentir les vociféialious des Arabes , comme s'ils eussent été à hord.

On marcha d'abord vent arrière jusqu'au rocher plat dont nous avons déjà parlé. Là , le bâtiment lioiilina pour passer au vent de ce récif. On borda la brigantiue, ainsi que les voiles, d'étai de l'arrière, afin de faire lofer le bâtiment, et la misaine fut amarrée. En gouvernant droit vers l'ouverture du goulot, qui n'était qu à une cen'ai 'e de vergues, le Mintauk n'avait rien à craindre , et il était sur d éviter la côte tant que la brise actuelle se maintenait; mais la ma-^ce poussait le bâtiment vers le rocher, et il était très-dangereux défaire force de voiles en boulinant.

Le capitaine Truck jugea très-exictemcnt de la situation, et ne se sentit pas très-iassuré. Les récils se terminaient par une ponte anguleuse, dentelée, qui pouvait mettre le malheureux Monlauk en picces, s'il s'en approchait un Sc ul moment. Tous les efforts fructueux que l'on avait faits jusqu'alors pouvaient donc devenir coinpiéleinent inutiles, tt au moinentoùle vieux maiin se croyait sur du succès, un accident imprévu pouvait le faire retomber entre les mains de ses féroces adversaires.

Il promena les yeui des rochers aux voiles et des Voiles aux rochers.

— Lofez , lofez', s'écria-t-il ; vous le pouvez, et il le faut , car nous sommes dans le moment le plus crilique.

— C est faiti répondit le timonier.

— Paul se tenait auprès du capitaine, et il risqua urie observation,

— Nous ne pouvof s , dit-il , doubler cette pointe de rochers, et si nous la touchons , le navire est peidu.

— Gagnons au vent, en courant au plus près, répondit le vieillard d'un ton sévère; vous voyez déjà que le taille-mer s'écarte de la côte sur laquelle il menaçait de s'allàler.

Les bossoirs du navire avaient certainement dépassé l'endroit dangereux; mai< la bordée s'en approchait à chaque instant. L'échelle de hauban de misaine était en dehors de la pointe fatale, mais ou ne savait encore s'il serait possible de parer l'arrière. Un bâtiment tourne sur sou centre de gravité comme sur un pivot, et leadeux extrémités inclinent souvent vers des directions opposées.

Le Capitaine conçut l'espérance de faire route au vent, en laissant arriver.

— La barre tout au vent, cria-t-il : arrive tout la barre tout au vent ! Amenez la voile d'étai d'artimon, et filez l'écoute !

Les matelots coururent aux voiles, mais'le timon er ne bougea pas.

— La barre tout au veut , entendez-vous ! s'écria le capitaine d une voix de tonnerre.

La réponse liabituelle ne fut point entendue.

Paul se pivcipila dans le passavant étroit qui menait à la roue du gouvernail. Jamais le ilontuuk ne s'était trouvé dans une situation plus critique , car s il eût touché le roc, il était brisé sans ressource.

— Arrive tout! répéta le capitaine.

Le timonier se tenait à la roue , dont il semblait serrer la poignée avec force; il levait les yeux comme à l'ordinaire, mais la drosse du gouvernail ne lui obéissait pas.

— La barre tout au vent! êtes - vous fou? dit Powis en s'élancant vers la. roue, qu'il fit tourner dans le sens indiqué.

La barre fut changée; le timonier lâcha prise sans résistance, et tomba comme une masse sur le pont. Une balle lui était entrée dans le dos , et lui avait traversé le cœur; cependant il était resté inébranlable à son poste jusqu'à son dernier soupir.

Les bossoirs du Montauk firent lourdement leur abatée, et l'arrière gagna au vent ; mats comme ce relard avait augmenté le péril , le bâtiment ne fut réellement sauvé que par la conformation de l'écusson et des allées de la cale.

La pureté des eaux laissa voir à Paul et au capitaine toute l'étendue des dangers auxquels ils venaient d'échapper. U y avait eu un moment où la grande voûte et l'écusson s'étaient trouvés presque en contact avec des rochers acérés.

— Relevez le timonier, et amenez-le-moi , dit le capitaine , aui ne se doutait pas de la mort de ce pauvre diable.

Le second appela un matelot , et pendant que celui-ci se rendait à la barre, Paul apporta aux pieds du capitaine le cadavre sanglant de l'homme qui avait été tué à son poste.

M. Truck se découvrit quand le corps passa devant lui.

— Seigneur, dit-il, tes voies sout impénétrables! nous ne sommes dans ta main que des grains de sable ou de misérables insectes !

Après avoir passé le rocher, le paquebot n'avait plus devant lui que la pleine mer, et les Arabes n'étaient plus à redotiter. Toutefois ils

LE PAQUEBOT

continuèrent leur fusillade en l'acconiparrnant de gestes furieux auxquels on pouvait désormais répondre par le mépris et l'indifférence. I.c corps du marin tué fut déposé entre les mâts, et l'ordre donné d'enverguer les voiles. Au bout d'une demi-heure, k Muntauk gagnait le large avec ses trois voiles de liuue. On mit ensuite dehors les basses voiles, puis les bonnettes; et avant le coucher du soleil, le navire faisait route à l'ouest, poussé par les vents alizés.

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