CHAPITRE XXXIX
Pour la première fois, depuis que les Arabes s'étaient emparés de son bord , le capitaine Truck éprouva quelque soulagement. II avait été un moment tranquille, après le combat; mais de nouvelles inquiétudes n'avaient pas tardé à l'assiéger. Maintenant toutes s'étaient dissipées. Le bâtiment n'était pas équijié pour la course; mais il était convenablement gréé, dans une basse l.ititudr, et servi par les vents aUzés. En outre, il était délivré de l'Etume, son ancienne ennemie.
Paul Powis et M. Sharp observeni les mouvements des Arabes.
— Dieu merci ! dit le capitaine à Powis, je dormirai cette nuit, sans songer aux Arabes, aux rochers et au mécontentement qui m'attendait à New-York. Il est possible qu'un autre homme ait montré plus d'habileté en dégageant un navire d'un aussi mauvais pas, mais je doute que personne ait mieux réussi. Cet exploit ne coûtera rien, ou presque rien, aux armateurs, et je me demande si le pauvre capitaine danois ne reviendra pas quelque jour pour réclamer ses voiles et ses mâts. Nous n'en sommes peut-être pas très-légitimes possesseurs. Emerich de 'Vattel n'avait point prévu ce cas extraordinaire, et peut-être n'estil réglementé que par les lois de l'Afrique, dont le code m'est complètement inconnu. Quoi qu'il en soit, ces voiles et ces mâts sont à nous et nous les garderons, bien certainement, jusqu'à notre arrivée en Amérique.
— Maintenant que nous sommes en paix, dit Powis, il serait peutêtre à propos d'enterrer le timonier ; vous savez combien les marins sont superstitieux à l'égard des cadavres.
Paul mit quelque empressement ii faire cette supposition, car il savait qu'Eve n'oserait s'aventurer sur le pont, tant que le corps y resterait.
— J'ai songé à cela, reprit le capitaine, mais je voudrais attraper ces deux misérables requins qui nagent dans nos eaux et qui ont l'air de flairer une nourriture. C'est une chose extraordinaire, monsieur lîlunt, que ces poissons devinent la jirésence d'un cadavre à bord, et fassent jusqu'à cent lieues pour suivre leur proie.
— C'est extraordinaire, en effet; mais êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?
— Avez-vous vu les deux pirates qui marchent à l'arrière? interrompit JU. Leach. •
— Oui, dit Powis, mais rien ne les empêcherait d'être là, même quand il n'y aurait pas de cadavre à bord. Les requins abondent dans cette latitude, et j'en ai remarqué plusieurs autour des rochers.
— Ils seront désappointés en ce qui concerne le pauvre Tom Smith , dit le second, à moins qu'ils n'aillent le chercher loin. J'ai attaché aux pieds de l'estimable défunt un buste en plomb de Napoléon, qui le fera descendre tranquillement au fond de la mer.
— C'est une heure favorable aux émotions solennelles, dit le capitaine en regardant les cieux aux lueurs incertaines du crépuscule. Tout le monde sur le pont pour les funérailles ! J'avoue que je serais moi-même plus assuré de la continuation du beau temps si ce corps était hors du bâtiment.
Pendant que le second allait à l'avant pour passer l'équipage en revue, le capitaine prit à part M. Blunk, et le pria de vouloir bien rendre les derniers devoirs au trépassé.
— Je lirai la P.ible moi-même, dit-il, car les officiers doivent avoir leur mot à dire dans les cérémonies. Quand on jette un matelot à la mer, s'ils s'en exemptaient on douterait de leur science et l'on n'aurait plus pour nous le respect nécessaire. Vous autres marins de l'Etat, vous êtes i)lus familiarisés que nous avec les oraisons, et si vous avez un livre convenable, vous m'obligerez en vous en servant dans cette douloureuse conjoncture.
— Pourquoi, dit Paul, ne pas avoir recours à M. Edmond Effingham, qui lit matin et soir ses prières dans sa cabine?
— En vérité! dit le capitaine; alors c'est mon homme, et il faut queje mette la main dessus s^ns borguigner... Holà, Toast, descendez! présentez mes compliments à M. Effingham, et dites-lui que je voudrais bien lui parler... Encore un mot, Toast!... Priez-le d'apporter dans sa poche un recueil de prières. Vous passerez ensuite dans ma chambre, et vous m'apporterez la Bible que vous trouverez sous mon oreiller. Les Arabes ont eu le temps de piller, mais il y a dans le saint livre quelque chose qui le sauvegarde toujours. Les coquins , comme je l'ai souvent observé, évitent la Bible, etils voleraient plutôt dix volumes de romans qu un seul exemplaire de l'Ecriture... Ma mère était de cet avis, monsieur Bluul, et je voudrais certainement mieux si je l'avais toujours écoutée.
Eve se précipita dans les bras de son pire, cl tous deux confonJirent leurs larmes.
Glissons sur les arrangements préliminaires pour arriver au service funèbre.
L'absence de formalités ne peut jamais ôter à une pareille scène son caractère de grandeur. Quand la population du paquebot fut réunie , les basses voiles furent carguées, et la grande voile de hune fut appliquée aux mâts, ce qui donne toujours à un navire un air de repos majestueux. Le corps enveloppé d'un hamac, ayant aux pieds le buste de plomb, fut posé sur une planche en travers d'une balustrade, l'ne tache de sang qui teintait l'élofTe indiquait seule le genre de mort. L'é9[uifage se groupa autour du linceul; le capitaine Truck et ses
Paris. Tjpogr.iphie Pion frères, rue Cdranci.''ro, 8.
LE PAQUEBOT
officiers se placèrent dans le passavant ; les passagers s'assemblèrent sur le gaillard d'arrière, et M. Effingliam , tenant à la main un livre de prières , se détacba du groupe principal.
Le soleil venait de disparaître dans l'Océan. L'horizon occidental était illuminé de ses couleurs d'arc-en-ciel, douces et perlées, qui ornent les foirées et les matinées d'une basse latitude, pendant les mois d'automne. A l'est , l'emplacement de la côte était marqué par des monticules de sable , qui rappelaient à l'imagination les vastes solitudes du Sahara. La mer était sombre de toutes parts ; mais l'imposante obscurité de l'Océan contrastait avec un ciel clair-semé de nuances variables, pareilles aux couleurs bien connues du dauphin.
Transportée d'admiration, Eve pressa le bras de John Effingham. Voilà le tombeau du marin ! murmura-t-elic.
— Et il est digne de recevoir un brave. Cet homme est mort à son poste, et d'après ce que m'a dit Powis, il a tenu la barre jusqu'au dernier moment.
Ils gardèrent le silence, car la cérémonie commençait.
Le capitaine Truck se découvrit, mit ses lunettes, et ouvrit le volume sacré. Le vieux marin n'apportait pas beaucoup de discernement d'ins ses lectures ; il choisissait ordinairement les sujets qu'il croyait susceptibles d'intéresser tout le monde, et c'étaient ceux qui l'intéressaient lui-même. Il prit dans les Actes des Apôtres un passage oii l'on raconte le voyagi' de saint Paul , allant de Judée à Rome. 11 le lut avec fermeté, eu insistant sur les versets qui parlaient de navig;ilion.
Pendant cette lecture étrange, P^iul Powis conserva le plus grand sangfroid ; mais M. Sharp ne put réprimer un sourire. La figure anguleuse de John Effingham resta impassible , et les femmes étaient trop émues pour se permettre la moindre réflexion critique.
Quant à l'équipage, il écouta avec une attention profonde; seulement les matelots échangèrent par intervalles des r< gards et des signes de tête, toutes les fois qu'ils furent frappés de quelques expressions qui n'étaient pas exactement maritimes.
Lorsque ce chapitre édifiant fut terminé , M. Effingham commença les prières des morts. Le calme régna au premier son de sa voix, comme si l'esprit de Dieu fût descendu des nuap^es, et tous les auditeurs frissonnèrent.
M. Effingham débuta en ces termes :
« Je suis la résurrection et la vie, dit le Seigneur; celui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. •
Il eût été impossible de mieux prononcer ces paroles.
Les manières de l'orateur étaient simples , nobles, distinguées; sa prononciation était nette , sa voix claire , accentuée et sympathique. Les matelots tressaillirent comme s'ils eussent entendu un avertissement céleste quand il prononça ces mots :
« Je sais que mon Rédempteur est vivant , et qu'il restera sur la terre jusqu'au dernier jour. Les vers détruiront mon corps, et pourtant dans ma chair, je verrai Dieu. »
Eve ne tarda pas à verser des larmes en entendant les accents d'une voix chérie. John Effingham donna d'un ton calme les répons du psaume, que répétèrent Paul et le véritable sir George. L'officiant ne cessa de produire un profond effet sur l'assistance , qui fut impressionnée surtout de ces paroles :
« Jai entendu une voix du ciel qui me commandait d'écrire : Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur! •
Les matelots se serrèrent les uns contre les autres , et le capitaine Truck avoua plus tard qu'il avait entendu positivement cette même voix.
Paul fit voir au sheik que le canon était dirigé vers les Arabes rassemblés.
Ce fut un instant solennel que celui oii l'on jeta le cadavre à la mer : il fut lancé les pieds en avant, et emporté par le poids du buste de plomb, il disparut rapidement.
L'eau s'entr'ouvrit et se referma en moins d'une seconde , et toute trace du tombeau du marin fut effacée.
Eve Effingham vit dans cette disparition si prompte l'image de l'oubli, dont le voile enveloppe si vite les mortels dès qu'ils ont quitté la terre.
Au lieu de demander la bénédiction à la fin de la cérémonie , Edouard Effingham entama pieusement le psaume d'actions de grâce» pour la victoire.
<i Si le Seigneur n'avait pas été de notre côté , nous pouvons le dire maintenant , les hommes qui se levèrent contre nous nous auraient anéantis. »
La plupart des passagers entonnèrent les répons, et la voix argentine d'Eve se mêla aux murmures de l'Océan, pour dire :
« Te Deum la udamus ! Nous
te louons, ô Dieu! Nous reconnaissons que tu es le Sei- --^ gneur ! Toute la terre t'a-
S^ dore, toi le Père éternel! »
Après avoir prononcé ces mots, Edouard EH'ingham congédia l'assemblée.
Jamais le capitaine Truck n'avait été plus vivement ému d'une cérémonie religieuse; et quand les funérailles furent terminées, il contempla longtemps l'endroit oii la dépouille mortelledeTom Smith étaittombée, même longtemps après quelenavire eutéléeulrainé loin de ce lieu f,inéraire.
On auiait dit que c'était à ses yeux la tombe d'un auii.
— Faut il éventer la grande voile de liune? demanda M. Leach après avoir attendu quelques minutes pour laisser à son commandant le temps de recouvrer son calme habituel.
— Pas encore, répliqua le capitaine.
— Faut-il crocher les palans de vergues , et mettre en place la chaloupe.''
— Non, monsieur Leach j il serait indécent de s'éloigner ainsi du tombeau du pauvre Tom Smith. J'ai remarqué que sur le continent on ne s'en allait jamais avant que la dernière pelletée de terre fût tombée.
Tom est resté inébranlable devant la mort , comme un hunier ou les ris devant la tempête; et nous lui devons quelques égards.
— Que faire des embarcations, monsieur ?
— "r rainez-les à la remorque ; nous aurions l'air d'abandonner notre timonier , si nous mettions en place le canot au-dessus de sa tête. Votre grand-père était ecclésiastique, Leach, et je m'étonne que vous ne reconnaissiez pas combien il est contraire aux bonnes mœurs de s'éloigner à la hâte d'un tombeau. Un peu de méditation ne peut nous faire de mal.
Le second fut stupéfait des nouvelles idées de son capitaine ; mais il fut forcé de s'y conformer.
Le jour finissait; les cieui perdaient leur éclat, et leurs couleurs étaient plus douces et plus mélancoliques, comme si la nature eût sympathisé avec les sentiments de ces marins isolés.