‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 129 sur 280 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

— C'est l'un des mystères des grands desseins de la Providence, dit brusquement John Elhngham , que des hommes existent dans des conditions si virtuelleini iit différentes, et que la nature soit tellement diversifiée par les circonstances; il est presque humiliant d'être homme quand on a i>our semblable^ des êtres comme ces Arabes.

— Vous avez beau vous défendre de cette parenté , dit Eve faisant un effort pour surmonter les idées qui l'assiégeaient. \ ous êtes forcé de l'accepter, et les plus instruits , les plus éclairés, peuvent tirer de cette identité même une utile leçon. En nous montrant ce que nous aurions pu être , elle nous enseigne l'humilité; en nous faisant voir les distinctions qu'établit l'éducation , elle nous encourage à persévérer jusqu'à ce que nous ayons atteint notre perfectionnement.

— Ce globe, repartit John , n'a qu'une étendue insignifiante, et un grand nombre de navigateurs en font aisément le tour. Vous-même , monsieur, tout jeune que vous êtes, vous avez peut-être fait le tour du monde.

Paul fit un signe d'assentiment.

— Et pourtant , dans ces étroites limites , et malgré des points de ressemblance incontestable, quelle étonnante variété de conformation physique, de couleurs, de lois et de civilisation !

— Autant que mon expérience bornée a pu m'en faire juger, dit Powis, j'ai trouvé partout non - seulement la même nature, mais encore un senliment inné de justice qui semble universel. Ce senliment éclate même chez les êtres les plus dégradés, au milieu des scènes de violence les plus odieuses. Les droits de la propriété, par exemple , sont reconnus partout , et le voleur prouve toujours qu'il a la conscience de son crime en le commettant clandestinement, comme un acte qu'il est oblige de dissimuler. Tous les hommes ont les mêmes idées générales d'équité naturelle, et ils ne les oublient que sous l'empire des systèmes politiques, des dissensious, de la nécessité, ou d'une tentation irrésistible.

— Pourtant il est de règle que le plus fort opprime le plus faible.

— C'est vrai, mais il reconnaît sou erreur directement ou iudi-*

LE PAQUEBOT

rectement. On s'aperçoit même qu'il comprend l'énormité de son crime, à la manière dont il le dëfend. En ce qui concerne les ennemis que nous avons vaincus, je n'éprouve contre eux aucun sentiment d'animosité, car leur conduite est justifiée pir leurs usages.

— On m'assure, interrompit Edouard ESingham , que si l'effusion du sang a été arrêtée , c'est grâce à votre fermeté et à votre présence desprit.

Paul ne répondit à ce compliment que par une inclination de tête.

— On peut se demander, ajouta-t-il, si les peuples civilisés, sous l'inspiration de l'intérêt, n'ont pas été amenés par le raisonnement à commettre des actes aussi contraires à la justice que les méfaits des barbares. Aucune nation n'est peut-être complètement exempte du reproche d'avoir adopté parfois des mesures non moins injustes que le système de pillage usité parmi les Arabes.

— Comptez-vous pour rien les droits de l'hospitalité?

— Regardez la France, nation policée. Il y a peu de temps encore, les biens meubles de l'étranger qui mourait sur le territoire français étaient confisqués au profit d'un monarque regorgeant de richesses. Comparez cette loi d'aul)aine à celle que les Arabes ont été sur le point de nous appliquer, et l'avantage ne sera pas en faveur des chrétiens. Le sort des marins naufragés est presque partout le même: dans les contrées les plus avancées en civilisation, on les pille quand on en trouve l'occasion, et souvent même on les assassine.

— Vous faites un effrayant tableau de l'humanité , dit Eve en frémissant. Vos accusations du moins ne peuvent s'appliquer à l'Amérique.

— Rien n'est moins certain. L'Amérique jouit d'avantages matériels qui lui ôtent la tentation du crime ; mais les habitants de quelques côtes passent pour avoir recours au vieil usage anglais d'allumer de faux signaux , pour tromper les marins, et profiter des naufrages. Je crois qu'il y a dans I homme une tendance à rendre l'infortune plus lourde pour les malheureux.

— Vous allez désillusionner cette jeune âme, dit Edouard Effingham avec douceur.

— Je suis convaincu de ce que j'avance. Tous les hommes ne trahissent pas de la même manière leur égo'isme et leur sauvagerie ; mais ils les laissent voir quelquefois. Quanta l'Amérique, missEfiingham,elle a des vices particuliers, inhérents à son organisation, et qui seront promptement cause de sa décadence. Toutefois, je n'enveloppe pas mes critiques de la formule un peu trop dure qu'out employée certains compatriotes de mademoiselle Viefville.

— l-aquelle ? demanda la gouvernante en anglais.

— Pourrie avant d'être mûre. Certes l'Amérique est encore bien loin de la maturité, mais je me garderais bien de l'accuser d'être pourrt'e.

— Nous nous étions flattes, dit Eve d'un ton de reproche, d'avoir trouvé un compatriote dans M. Powis.

— Et en quoi cela changerait-il la question? Admettez-vous qu'un Américain n'est digne de ce titre qu'à la condition de fermer les yeux sur les imperfections de son pays?

— Serait-il généreux de la part d'un fils de se mettre contre sa mère avec ceux qui la combattent?

— "Votre comparaison est ingénieuse , mais elle manque d'exactitude. Il est du devoir de la mère d'élever et de corriger son enfant; mais il est du devoir du citoyen de réformer et de corriger son pays. Comment y parviendrait-il , s'il se bornait constamment à un éloge ? Ou ne doit pas convenir trop franchement devant des étrangers des fautes de sa patrie ; mais quand on se trouve avec ses concitoyens , il est inutile, et même dangereux , de taire le mal qu'on a été à même d'observer.

Un Américain doit être le premier à dénoncer les vices généraux de sa nation, puisqu'il est de ceux qui, outre des institutions, peuvent y apporter im remède.

— Mais, objecta Eve, les Etats-Unis sont dans une position exceptionnelle ; les autres nations ont pour eux une antipathie qui se traduit par des attaques ou des sarcasmes incessants. Vous en conviendrez vous-même, sir George Templemore?

— Moi ! pas du tout : je suis persuadé qu'en Angleterre on a maintenant une estime profonde pour les Etats-Unis.

Eve leva les mains au ciel , et mademoiselle Viefville elle - même , qui était d'ordinaire réservée à l'excès , ne put s'empêcher de hausser les épaules.

— Ceci demande explication, dit Powis, et je prierai sir Georges de donner quelque développement à la déclaration qu'il vient de faire.

— Peut-être, répliqua le baronnet, regardons- nous encore les Américains comme tant soit peu rebelles , mais c'est un sentiment qui dis.paraitra bientôt.

— Et qui est assez étrange, dit John Effingham en souriant. La vérité est, selon moi, que la véritable rebelle était l'Angleterre, dans la question qui s'est résolue par la révolution américaine.

— C'est un point de vue entièrement nouveau, repartit sir Georges, et je serais curieux de savoir comment vous le soutiendrez.

— (Juand l'Amérique fut colonisée, reprit John, il se fit un pacte. Les émigrants obtinrent des chartes, des lois organiques qui leur garantissaient des droits distincts. £u revanche, ils promirent obéissance

au roi. Ce roi , à cette époque, jouissiiit d'une autorité absolue. Il pouvait frapper les lois d'un veto , et ses iirérocalives étendues le dérobaient à l'influence du parlement. Dans un pareil état de clioses, le monarque commun devait avoir une afiection paternelle pour tousses sujets, soit qu'ils fussent autour de lui, soit qu'ils habitassent des contrées situées au delà des mers. Les colons comptaient donc avec raison sur un gouvernement équitable ; peut-être même que l'éloigiiement rendait le prince plus attentif aux intérêts de ceux qui n'étaient pas là pour plaider leur cause.

— Où voulez-vous en venir? demanda sir George Templemore.

— Aux changements qu'amena la révolution. Les Anglais s'insurgèrent contre lesStiiarts, le détrônèrent, et donnèrent ii couronne à une dynastie nouvelle, qui n'avait qu'une parenté tiès-éloignéc avec l'ancienne. Le roi fut dépouillé de son autorité; il fut mis en charte privée, par un corps oligarchique, par une assemblée de députés, qui en réalité ne représenlaient guère qu'eux mêmes. La défense des colonies cessa d'appartenir au roi, pour cire confiée à une petite portion du peuple; et les membres de cette clique sacrifièrent les intérêts généraux à leurs propres intérêts.

— Et voilà les motifs que les Américains invoquèrent pour se révolter? s'écria sir George : c'est une théorie entièrement neuve.

— Ils n'analysèrent pas les causes, mais ils contestèrent les résultats, (^iiand ils s'aperçurent que la législation était principalement faite à l'avantage de l'Angleterre, ils commencèrent à s'alarmer, et ils s'insurgèrent non pas contre un monarque légitime , mais contre des usurpateurs.

— Tous ces aperçus me semblent extraordinaires, dit sir George Templemore.

— Vous finirez par en admettre l'exactitude, répliqua John Effingham. Après quelques mois de séjour en Amérique, un nouvel horizon s'ouvrira devant vous. Vous avez trop de bon sens pour conserver en voyageant vos préjugés aristocratiques, ou si vous aimez mieux, vos opinions préconçues. V^ous jugerez la nation, non par ouï-dire, mais d'après des faits positifs.

— On m'a affirmé qu'il y avait aux Etats-Unis une forte tendance à l'aristocratie : telle est du moins l'avis de la plupart des voyageurs européens.

— Ils s'abusent sur le sens des mots. Les vrais arislocrates, comme les vrais royalistes, sont en très-petit nombre; mais beaucoup de fens en prennent la qualification.

— Comment ces gens-là peuvent-ils se tromper?

— Rien de plus facile : celui qui veut un roi de nom, sans autorité réelle, n'est pas royaliste.

— Vous n'admettez donc pas dans un Elat l'équilibre des pouvoirs?

— Non, je soutiens qu'il doit y avoir dans tout gouvernement une autorité prépondérante, qui en dét. rmine le caractère, bi ce n'est pas celle du roi, l'Etat n'est jias une monarchie, quel que soit l'intitulé des lois. On a beau appeler une idole Jupiter; on ne la transformera pas en Dieu.

En ce moment, la conversation fut interrompue par l'arrivée subite du maître d'hôtel.

— Messieurs, dit Saunders, M. Lundi vient de se réveiller, et il se sent un peu mieux , mais je pense qu'il n'en a pas pour longtemps. Le navire n'est pas plus changé depuis qu'il a sa nouvelle mâture, que le pauvre Lundi n'est changé depuis son sommeil.

— C était là ce que je craignais , dit John Effingham en se levant: allez avertir le capitaine, qui désire être instruit de toutes les crises qui pourront se présenter dans l'état du malade.

A ces mots, il sortit de la cabine, et toute la société s'étonna d'avoir pu si vite perdre de vue un malheureux qui était presque à l'agonie. Elle n'avait fait d'ailleurs que suivre l'exemple du reste des hommes, qui oublient si généralement les douleurs dont ils ne sont pas euxmêmes accablés.

La principale blessure de M. Lundi était une de celles qui entraînent ordinairement la mort dans les quarante-huit heures. Il avait supporté héroïquement ses souffrances, mais sans se douter de sa fin prochaine , qui était si évidente pour tous ses compagnons. Quand il se réveilla, ses illusions commencèrent à se dissiper. Cet homme, qui avait toujours vécu joyeusement en s'ubandonnaut à ses instincts matériels, eut une vague idée qu'il touchait au tenue de sa courte existence, et qu'il devait mettre sa conscience en repos. Ce fut alors qu'il envoya chercher John Effingham, qui lui-même avertit le capitaine. Tous deux se présentèrent avec M. Leach à la porte du blessé. Cette cabine étant de dimension peu spacieuse, il fut convenu que John entrerait le premier, et que les autres attendraient qu'on les appelât.

— Monsieur Leach , dit le capitaine dès qu'il fut seul avec son second , j'ai apporté ma liihle , car le moins que nous puissions faire pour un passager de l'arrière , c'est de lui en lire un chapitre. Seulement je me demande quel passage il faut choisir, comme le plus convenable en pareil cas.

— Auriez-vous quelque prédilection pour un fragment du livre des Rois?

— Il y a si longtemps que je l'ai lu , répondit le second avec embarras, qu'il me serait difficile d'exprimer une opinion. Je crois cependant comme vous qu'un peu de Bible ne peut pas faire de mal au

Si

LE PAQDEBOT.

patient, et que les conseils du Livre saint lui mettront du baume dans IVsnrit.

- 11 n'est pas aisé de viser juste et d'atteindre l'endroit sensible de la conscience. Il m'est arrivé un jour de vouloir produire de l'effet sur mon équipage en lui lisant l'histoire de Jonas avalé par la baleine. Je me disais que c'était un sujet propre à attirer 1 attention des matelots, et à leur faire voir les dangers qu'ils pouvaient courir; mais j'ai fini par m'apercevoir qu'ils ne croyaient pas un seul mot de ce récit.

— Tl est bon , répondit le second, d'éviter de parler de miracle en mer ; j'ai entendu ce soir des gens de l'équipage révoquer en doute les aventures de saint Paul, et nier que son navire eut porté une ancre pendant la tempête.

— Ce sont des ingrats! ils devraient remercier le ciel de n'être pas en ce moment attachés à la queue des chameaux et galopant à travers le désert du Sahara. Si j'avais deviné leur perversité, je leur aurais lu deux fois de suite les Actes des apôtres ! lleureusenient M. Lundi est un homme plus raisonnable, et il écoutera ma voix. Si je lui débitais l'intéressante histoire d'Absalon ? Le récit d'une bataille doit convenir parfaitement à un homme qui meurt des suites d'une bataille.

— Je suis d'avis que M. Lundi aurait plutôt besoin d'entendre des paroles douces et consolantes, sans qu'on ait recours à toutes ces subtilités.

— Vous avez peut-être raison ; mais voici M. John , et je crois que nous pouvons rentrer.

En effet , M. Lundi venait de prendre une potion, et avait exprimé le désir de voir les oll'iciers.

La cabine du blessé avait environ sept pieds carrés ; elle était propre et décorée avec une certaine élégance. Elle avait contenu primitivement deux cadres superposés; mais John EflingUam avait fait enlever par le charpentier le compartimeit supérieur, et HL Lundi occupait le lit de dessous, ce qui permettait de l'assister plus facilement. La pièce était éclairée par une lampe garnie d'un abat-jour, et dont la lumière tombait sur le visage du mourant.

— Je suis fâché de vous voir en cet état, dit le patron quand il se fut assis, et ce qui augmente ma douleur, c'est la pensée que vous êtes victime de la bravoure dont vous avez fait preuve pour reconquérir mon paquebot. Il eût été dans les règles que cet accident arrivât à moi, ou à ÎVl. Leach, plutôt qu'à vous.

M. Lundi regarda l'orateur avec un élonnement qui le déconcerta.

— Il est possible, pensa le capitaine , que j'aie de la peine à remplir ma mission.

Et pour gagner du temps , il donna un coup de coude à M. Leach , afin de lui faire entendre que c'était à son tour à offrir des consolations.

— Votre position aurait pu être plus désastreuse, dit le second en changeant d'attitude, comme un homme dont les mouvements physiques correspondaient au mouvement intellectuel. J'ai connu un homme qui avait eu la mâchoire fracassée , et qui vécut quinze jours sans prendre la moindre nourriture.

L'infortuné Lundi regarda M. Leach , et parut croire que son cas n'était pas moins désespéré.

— Il est évident , interrompit le capitaine , que cet homme ne put se rétablir faute d'aliments.

— Ajoutez aussi faute de boisson ; il n'avala pas une gorgée de liquide, depuis le moment oii il fut blessé , jusqu'à celui où on le jeta à la mer.

Les yeux de M. Lundi se tournèrent involontairement vers le cordial dont John EÛiogliam venait de lui administrer une cuillerée, avec l'idée qu'on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait. Le capitaine comprit l'intention du patient, et le jugeant aussi perdu sans ressource, il n'hésita pas à lui faire boire un demi-verre de la potion. L'cfl'et eu fut instantané , et le malade subitement ranimé se mit à parler d'une voi\ dont la force surprit les auditeurs.

— ^lossieiirs, dit-il, je ne me sens pas mal, je suis même beaucoup mieu\ , et enchanté de vous voir. Capitaine "Truck , j'ai l'honneur de boire à votre santé.

Le capitaine regarda le second comme pour lui dire qu'ils avaient rendu leurs visites vingt-quatre heures trop tôt ; mais Leach , qui étudiait la physionomie du patient, répondit tout bas à son commandant que c'était une faible brise qui ne se soutiendrait pas.

— Oui, messieurs, reprit M. Lundi, je suis charmé de vous voir; servez-vous donc, s'il vous plail.

Le ca|vlaine changea de tactique quand il s'aperçut que le patient avait tant de force et de présence d esprit , il crut devoir en profiter pour le disposer à une résignation chrétienne.

— INous sommes tous mortels, monsieur Lundi, oui, monsieur, très-mortels ; les plus forts et les plus hardis doivent de temps en temps penser au terme du voyage.

— \ ous avez raison, parfaitement raison. Quand pensez-vous que nous arriverons i"

M. Truck déclara par la suite que jamais question ne l'avait plus surpris. Capeiulaut, comme son esprit de prosélytisme grandissait en raison des difficultés, il se servit adroitement des paroles du moribond.

■— Mou cb«r monsieur, reprit-il, il «st im port vers lequel nous

gouvernons tous, et dont nous devons constamment chercher les signaux et les amarques : ce port est le ciel.

— Oui , ajouta M. Leach , un port oii nous aborderons tous , tôt ou tard.

M. Lundi promena les yeux de l'un à l'autre , et revint à la disposition d'es(>rit d'où le cordial l'avait tiré.

— Vous me croyez donc bien bas, messieurs? demanda-t-il avec inquiétude.

— Vous êtes en charge pour le port dont nous parlions tout .à l'heure, repartit le capitaine décidé à poursuivre les avantages qu'il obtenait. Votre blessure, nous le craignons, est mortelle, et quand on en a reçu une semblable , on reste rarement longtemps dans ce monde de misères.

— S'il supporte ce choc, pensa le capitaine, je l'abandotme à M. Effingham.

M. Lundi ne le supporta pas. La potion qu'il avait absorbée soutenait encore ses forces physiques ; mais l'illusion morale qu'elle avait produite s'était évaporée , et la triste réalité reprenait son empire.

— Eu effet , dit-il d'une voix éteinte , je crois que j'approche de ma fin , et je vous remercie de... de cette consolation.

— Voilà le moment de lâcher le chapitre, murmura Leach; il est éclairé sur sou état et plein de contrition.

Le capitaine ïruck , désespérant de son discernement, avait remis au hasard le choix du fameux chapitre. Peut-être ressentait-il jusqu'à un certain point cette mystérieuse influence de la Providence, ce vague espoir de secours surnaturels, qui rend les hommes plus ou moins superstitieux ; il espérait qu'une sagesse supérieure à la sienne le dirigerait à propos.

Par bonheur, le livre des Psaumes est vers le milieu du volume sacré , et il eût été dillicile de mieux placer ce sublime recueil de pieuses louanges et de science spirituelle, car celui qui parcourt les jiages de la Bible, le rencontre plus fréquemment sous ses doigts que toute autre partie.

Dire que la lecture des psaumes produisit une vive impression sur M. Lundi, ce serait exagérer la puissance oratoire du capitaine et l'intelligence du moribond. Cependant ces avertissements salutaires, revêtus d'une forme si grandiose, ne manquèrent pas entièrement leur elTet , et pour la première fois depuis son enfance, l'âme du commerçant fut touchée. Son imagination lui peignit Dieu et le jugement, et il respira si péniblement que les deux marins crurent que l'heure fatale était arrivée ; une sueur froide inon Jait le front du patient et ses yeux vitreux erraient ça et là : ce paroxysme fut toutefois passager ; le pauvre homme se calma par degrés, et il repoussa avec dégoût le verre que le capitaine Truck avait cru devoir lui offrir.

— Soutenons son courage, Leach , murmura le capitaine; je m'aperçois qu'il entre dans la bonne voie, dans celle que suivaient les puritain» nos ancêtres. Les gémissements et les craintes font place à l'espérance ; nous 1 avons tiré de peine, maintenant mettons en panne, et attendons l'effet de la manœuvre.

— Quand les mourants sont dans cet état, dit Leach, il est d'usage de leur réciter une prière : en savez-vous une ?

Le capitaine Truck et son second, malgré l'étrangeté de leurs pensées et de leur langage, étaient émul 4e celte scène , et guidés par la plus pure bienveillance , ils n'agissaient point avec légèreté , ils croyaient avoir des devoirs à remplir comme ofliciers du paquebot , et ils éprouvaient en outre une généreuse sympathie pour l'étranger qui était tombé eu couibattant vaillamment à leurs côtés.

Le vieux marin |)roiueiia autour de lui des regards inquiets, tourna la clef de la porte, et s'agenouilla après avoir donné un coup de soude à son compagnon, pour l'inviter à suivre son exemple.

11 avait en ce moment plus de dévotion véritable que n'en ont souvent les ministres du culte.

Les paroles de l'Oraison Dominicale lui étaient connues j il les répéta à haute voix, distinctement, avec ferveur, mais en altérant parfois le texte.

Quand il se releva, il avait la figure baignée de sueur, comme s'il eût accompli le plus pénible des travaux.

Uien peut-être n'était plus capable de frapper l'imagination de I\l. Lundi que le spectacle d'un vieillard tel que le capitaine Truck s'inclinant ainsi devant le Seigneur. Le mourant avait l'esprit lent et borné, sa première impression fut celle de la surprise , mais de pieux sentiments finirent par s'emparer de lui.

M. Leach, qui, pendant la prière, avait deux fois secondé la mémoire infidèle de son chef, se releva tout bouleversé, et quand il remonta sur le pont, il dit au lieutenant : La plus rude besogne que j'aie jamais faite, c'est de donner un coup de main au capitaine taudis qu'il récitait l'Oraison Uomioicale.

— Je vous remercie , balbutia M. Lundi ; je vous remercie sincèrement... A présent envoyez-moi .^1. John Etfingham, je n'ai pas de temps à perdre, et je désire le voir.

Le capitaine sortit avec la conviction qu'il s'était consciencieusement acquitté de son devoir. La proinpliiude et l'habileté qu'il avait mises à réparer les avaries du paquebot, le courage qu'il avait déployé contre les Arabes lui semblaient moins méritoires que les qualités dont il se flattait d'avoir fiiit pr«uve dans ce^tç exhortation in e^trtmis, Tous

LE PAQUEBOT

SI

ceuï auxquels il a raconté son voyage ont remarqué qu'il insistait plus particulièrement sur ce qui s'était passé dans la chambre de M. Lundi.

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