‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 130 sur 280 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Jobn Effingham arriva , et resta seul avec le patient. Comme tous les hommes fortement trempés, qui ont conscience de leur supériorité sur leurs semblables, le cousin d'Eve se sentait disposé à faire des concessions à ceux qui n'étaient point capables d'entrer en lutte avec lui. Habituellement railleur, sévère et même hautain, il se montra doui et conciliant ; il vit du premier coup d'oeil que l'âme de M. Lundi était ouverte à de nouveaux sentiments ; il savait que l'approche de la mort dissipe souvent les nuages dont les facultés intellectuelles sont obscurcies , quand la partie animale de l'être est en pleine vigueur ; aussi ne fut-il pas étonné du changement qu'il remarqua sur la physionomie du mourant.

M. Lundi débuta dans sa confession par ces mots :

— Je crois , monsieur, que j'ai été un grand pécheur.

— C'est le lot de tous les hommes, répondit John Effingham; nous savons que pas une âme ne peut se sauver sans l'assistance du Rédempteur. *

— Je vous comprends ; mais je suis un homme d'afl'aires, et j'ai été élevé dans l'idée que la meilleure manière d'atténuer ses torts était de les réparer.

— C'est assurément la première.

— Oui , monsieur, je le pense. Je suis né de parents pauvres, et la misère m'a poussé dans une voie qui n'était pas toujours celle du bien. J'étais le seul soutien de ma mère Que le Seigneur me pardonne si j'ai commis des fautes... J'aurais dû boire moins et réfléchir davantage... mais peut-être n'est-il pas encore trop tard !...

M. Lundi, n'étant plus sous l'influence du cordial, s'exprimait difficilement, en phrases entrecoupées. John Effingham l'écouta avec surprise, mais avec un sang-froid caractéristique. Il pensa qu'il était prudent d'appeler un autre témoin ; il sortit sans bruit, s'avança vers la porte de la cabine d'Eve , et fit signe à Powis de le suivre; puis il revint auprès du mourant épuisé, le prit doucement par la main, et lui donna une potion moins excitante que la première , mais qui eut pour effet de le ranimer.

— Je conçois votre idée, et je l'approuve , reprit M. Lundi en regardant Paul : j'ai peu de choses à dire... les papiers expliqueront tout... voici un trousseau de clefs... ouvrez le tiroir supérieur du bureau, et prenez-y un portefeuille de maroquin rouge... la clef est là !... J'ai tout réuni... j'avais le pressentiment que mon heure était proche... A New-York, vous aurez le temps.... il n'est pas encore trop tardi

Comme le blessé ne parlait que par intervalles , John Effingham put se conformer à ses instructions à mesure qu'il les donnait. Il trouva le portefeuille de maroquin rouge, en prit la clef, et la montra à M. Lundi , qui sourit en faisant un signe affirmatif.

Le bureau contenait du papier, de la cire, et tout ce qu'il fallait pour écrire. John Effingham renferma le portefeuille dans une forte enveloppe, et y apposa trois sceaux sur lesquels il mit l'empreinte de ses armoiries. Il demanda ensuite à Paul sa montre, qui portait un cachet dont il apposa également l'empreinte. Après avoir pris ces précautions, il déclara par une note écrite que le paquet lui avait été remis pour qu'il l'examinât dans l'intérêt de ceux que les papiers concernaient. Paul signa une déclaration analogue, et la note fut remise à M. Lundi, qui eut encore la force d'y joindre sa propre signature.

— Il est rare , dit John , qu'on plaisante dans un pareil moment , et ce portefeuille doit contenir la preuve de quelque injustice commise au préjudice de personnes innocentes. Prenez-le , monsieur Powis, et «crrez-le avec vos eflets jusqu'à ce que l'occasion de l'ouvrir se soit présentée.

M. Lundi se sentit soulagé quand il eut remis son dépôt en main sûre ; il sommeilla pendant plus d'une heure. Le capitaine Truck vint demander des nouvelles du patient, et le voyant mieux, il se retira pour prendre un peu de repos. Paul revint aussi offrir ses services; mais John Eflingham congédia jusqu'à son domestique, et déclara que son intention était de veiller toute la nuit. Il avait la confiance de M. Lundi ; il lui avait prodigué des attentions qui semblaient lui être agréables, et il se regardait en conséquence comme rigoureusement obligé de ne pas abandonner un de ses semblables à l'extrémité. Il ne pouvait songer qu'à tempérer légèrement les souffrances du blessé ; mais il se croyait aussi capable qu'un autre.

La mort est terrible pour les hommes les plus énergiques, quand elle vient avec calme dans le silence et la solitude de la nuit. John Effingham aavit des nerfs d'acier ; néanmoins il ne put se défendre d'une certaine émotion, quand il se trouva seul au chevet de M. Lundi, dont il écoutait la respiration pénible, en même temps que le clapotement des eaux contre les flancs du paquebot. Plus d'une fois il eut envie de sortir pendant quelques minutes, et d'aller prendre un peu d'exercice sur le pont; mais le mourant ouvrait les yeux, et le suivait d'un regard jaloux, comme s'il n'eût été rattaché à la vie que par la présence de son consolateur. Lorsque John humectait ses lèvres des-

séchées )ar la fièvre, il recevait en échange de ses soins un coup d'oeil de reconnaissance , et il entendait même des murmures confus qui exprimaient vaguement une profonde gratitude. Il ne pouvait abandonner un être aussi malheureux, aussi isolé ; et quoiqu'il ne lui fût pas d'une utilité bien réelle , il se serait résolu pour lui à de plus grands sacrifices.

Le sommeil de M. Lundi était agité ; sa physionomie décelait les tortures d'une âme qui allait s'enfuir. John considéra avec attention, et réfléchit à la destinée de l'homme dont il était appelé si singulièrement à contempler l'agonie.

— Je ne sais rien de son origine , se dit-il; il est d'une condition médiocre , et il a vécu préoccupé de soins vulgaires , sans avoii d'autre éducation que celle qui provient des habitudes. Je suppose! qu'il doit être ignorant, rempli de préjugés , rusé sous les dehors de la probité , crédule et intolérant. Il doit avoir peu de jugement , ce qui ne l'empêche pas de soutenir avec hardiesse ce qu'il avance. La nature lui a donné un bon caractère, et il est malveillant par imitation. Pourquoi la nature a-t-elle mis au monde un être pareil, pour la faire périr prématurément d'une manière accidentelle ?

La conversation de la soirée revint à l'esprit de John Effingham, et il ajouta en se parlant à lui-même :

— Cet homme a son Sosie dans l'Américain, qui s'occupe incessamment de s'enrichir, et cependant quelle différence dans les détails ! Le marchand des Etats-Unis ne connaît pas de relâche ; il travaille nuit et jour, avec la rapacité d'un oiseau de proie, sans se permettre la moindre distraction. Cet Anglais , au contraire , obéissant aux usages de sa patrie, a souvent oublié ses peines dans les plaisirs sensuels. En définitive , tous deux n'aboutissenl-ils pas au même but? Le voile qui couvrait les yeux de l'Américain se déchire tôt ou tard: l'objet de ses préoccupations mondaines devient celui de ses regrets , quand il se voit forcé de quitter les biens d'ici-bas jiour la nuit incertaine du tombeau. De son côté, le joyeux compagnon, l'ami de la boulcille est terrifié par la perspective de l'agonie , et il est saisi d'un repentir forcé, quand il n'est plus sous l'ascendant de la partie matérielle.

Ces réflexions furent interrompues par un gémissement de M. Lundi, qui demanda à boire, et se ranima un peu.

— Quel jour de la semaine sommes-nous ? demanda-t-il avec une anxiété qui surprit son interlocuteur.

— C'est , ou plutôt c'était lundi , car minuit est passé.

— J'en suis content, très-content.

— De quelle importance peut être pour vous le jour de la semaine ?

— On m'a fait une prédiction dans mon enfance : on m'a dit que j'étais né un lundi, et que je mourrais un lundi.

John fut choqué de l'abjecte superstition d'un homme qui n'avait probablement que quelques heures à vivre. Il lui parla de la médiation du Sauveur avec une éloquence naturelle et une connaissance approfondie de la nécessité de cette intervention. John avait de l'orgueil et de la force de caractère; il ne comptait guère que sur lui-même ; aussi dans les circonstances difficiles il savait faire comprendre aux autres qu'il fallait compter exclusivement sur Dieu.

M. Lundi écouta attentivement, et parut éprouver une émotion momentanée.

— Je ne voudrais pas mourir, dit-il tout à coup.

— Il le faut pourtant ; quand le moment arrive , nous devons nous y préparer.

— Je ne suis pas las , monsieur Effingham.

— Je le sais , car je vous ai vu à l'épreuve ; j'espère que vous aurez du courage jusqu'au bout ; vous êtes d'ailleurs dans une position où tous les eft'orts seraient inutiles; vous devez mettre toute votre confiance en Dieu.

— Je le sais, monsieur, j'essaie de m'en convaincre ; mais je ne voudrais pas mourir.

— L'amour du Christ est sans bornes , dit John Effingham touché de la détresse du patient.

— Je le sais... je l'espère... je voudrais le croire... Avez-vous une mère, monsieur Eifingham?

— Elle est morte depuis plusieurs années.

— Une femme ?

John Effingham eut la poitrine oppressée, et on aurait pu le prendre un moment pour le malade.

— Non, dit-il, je n'ai ni frère, ni sœur, ni femme, ni enfant; mes plus proches parents sont à bord du Monlauk.

— Je ne vaux pas grand'chose, reprit le blessé; mais tel que je suis, je vais manquer à ma mère.

— Avez-vous quelque chose à lui faire dire ? je m'empresserai àt combler vos vœux.

— Elle a des idées de religion, et la douleur que va lui causer ma perte serait moindre si elle savait que j'ai été enseveli comme un chrétien.

— Nous ferons tout ce qui dépendra de nous.

— A quoi cela servira-t-il , monsieur Effingham? Je voudrais avoir moins bu et réfléchi davantage.

John Effingham ne pouvait qu'approuver une componction si tardive, mais si nécessaire.

LE PAQUEBOT

— Cependant , reprit M. Lundi, peut-être ne comptons-nous pas assez sur notre force et sur notre santé.

— Ne vous en occupez plus , monsieur Lundi ; tournez toutes vos pensées vers cette médiation divine qui seule peut nous sauver.

Mais i\L Lundi avait moins de repentir que de peur de la mort. Il s'élait loiiglcmps étourdi dans les plaisirs, et il avait suivi tous ses penchants ; maintenant il se trouvait à l'improviste en face d'un danger imminent auquel il étjit impossible d'échapper. 11 cherchait autour de lui comme pour se rattacher à quelque chose , et sentit s'éteindre graduellement l'ardeur qui l'avait soutenu dans l'orgueil de sa force.

— Après tout , dit-il en regardant fixement John Effingham , je ne crois i)ns avoir été un très-grand pécheur.

— Je l'espère , mon bon ami ; cependant aucun de nous n'est exempt de souillures qui le rendent indigne de comparaître devant Dieu.

— C'est vrai, monsieur; mais j'ai reçu le baptême et la confirmation.

— Ces sacrements ne sont que des pnomesses que nous sommes obligés d'accomplir.

— Ils m'ont été administrés par un prêtre et un évèque , deux ecclcsi;istiq;ies orthodoxes et respectables.

■ — Je n'en doute pas ; l'Aiigleterre est attachée aux formalités religieuses , mais elles sont insuffisantes sans la contrition.

— J'ai le cœur contrit, monsieur,

La conversation fut interrompue pendant une demi-heure. John Eflinghani crut d'abord que le malade était retombé dans un état de somnolence; mais en l'examinant de plus près, il remarqua que ses yeux s'entr'ouvraient souvent, et qu'ils erraient sur les objets environnants. Ne voulant pas troubler cette tranquillité apparente , il laissa 6 écouler les minulesjusqu'à ce que M. Lundi jugeât à propos de parler.

— Monsieur Effingham, dit le mourant.

— Je suis auprès de vous, monsieur Lundi, et je ne sortirai pas de la chambre.

— Merci, Dieu vous garde ! ne m'abandonnez pas !

— Je resterai, ayez l'esprit en repos, et dites-moi ce dont vous avez besoin.

— J'ai besoin de vivre , monsieur!

— La vie est un présent du ciel, et il le reprend quand il lui plaît. Demandez le pardon de vos péchés et implorez la miséricorde du Sauveur.

— C'est à quoi je vise, monsieur , mais je persiste à croire que je n'ai pas été un très-grand pécheur.

— Je l'espère, mais quelque grands que soient les torts, Dieu pardonne aux pénitents.

— Oui, monsieur, je le sais... Cette malheureuse affaire a été bien inattendue. Je nai rien négligé pour mon salut; j'ai été aussi admis a la sainte table, ma mère m'a fait communier.

John Effingham dans ses rapports avec les autres hommes avait souvent une idée trop exagérée de sa supériorité II était Immble quand il se comparait avec le type de la perfection; mais il avait un orgueil assez légitime, qumd il jetait les yeux sur ceux qui l'environnaient. Il ne priait pas habituellement et d'une manière régulière; mais il n'avait pas honte de prier. Son esprit hautain savait s'humilier devant Dieu, parce qu'jl comprenait que tout en étant au-dessus de la plupart de ses semblables il était bien loin d'atteindre à l'idéal. Toutes les fois qu'il faisait un acte religieux, il y apportait la force , l'intelligence et l'énergie de son caractère. Aussi fut-il attristé du genre de circonstances atténuantes qu'invoquait M. Lundi. Il voyait là un nouvel exemple de la substitution des pratiques aux véritables sentiments de piété. (Quoique étranger à ce rigorisme qui condamne au nom de la morale les choses les plus innocentes, il ne pouvait admettre qu'on suppirât à l'observation des lois évangéliquei par l'accomplissement passif des rites de l'Eglise établie.

Il s'agL'iiouilla auprès du lit du mourant.

— Je prierai avec vous, lui dit-il; nous implorerons ensemble la miséricorde divine.

M. Lundi fit un signe d'assentiment, et John Effingham pria assez haut pour être entendu de lui. Son improvisation ne ressemblait en rien au jargon de la dévotion vulgaire , entremêlé de citations et de métaphores surannées; claire, fervente, pleine de sentiment, elle allait droit au but. Un enfant l'aurait comprise, et le cœur d'un homme aurait été attendri de ce qu'elle avait de touchant et d'all'ectueux. Il esta croire que le grand Etre dont 1 esprit remplit l'univers, et dont la clémence est sans borne comme le pouvoir, accueillit favorablemeiit cet acte de piété éclairée.

M. Lundi sourit de plaisir quand John Etlingham se releva.

— Que je vous sais gré de ce que vous faites pour moi! murmura le mourant ; cel.i vaut mieux que tout le reste.

Après avoir prononcé ces mots, il demeura à moitié endormi , cl garda le silence pendant plusieurs heures. John succomba lui-même à la fatigue, et s'assoupit, pour ne se réveiller qu'après le quart de diane. Le blessé avait remué dans sa couche funèbre, et croyant qu'il avait besoin de quelque boisson réconfortante , John lui offrit quelquei gouttes de potion , mais l'agonisant les refusa.

Les peintres et les sculpteurs représentent ordinairement les sainU les bras appuyés contre la poitrine, les mains jointes et placées verticalement. Telle était l'attitude qu'avait prise M. Lundi. 11 remuait les lèvres, mais il parlait si bas qu'il était preii|ue impossible de l'entendre. John Effingham se mit à genoux , et se pencha pour saigir ces sons incertains.

Le moribond récitait la belle et simple prière dont le modèle a été donné à l'homme par le Christ.

John répéta la même prière à haute voii , d'un ton pénétré , et quand il ouvrit les yeux, après cet hommage solennel à Dieu, M. Lundi était mort.

CHIPITRB XLIII.

Quelques heures plus tard le corps du défunt était jeté à la mer, avec les cérémonies qui avaient signalé les obsèques du timonier. Ces deux scènes funèbres répandirent à bord pendant quelques jours une sombre mélancolie ; mais comme il n'est pas dans la nature humaine de se désoler constamment, et que les vivants n'avaient perdu ni parents ni amis, on oublia assez promplement les tristes événements qui s'étaient accomplis.

Le capitaine Truck, au bout de trois semaines, recouvra complètement sa bonne humeur. Il était mortifié des accidents extraordinaires qui étaient arrivés à son paquebot , mais en même temps il était lier de la manière dont il s'en était tiré. Quant aux officiers et aux matelots, ils avaient déjà repris leurs allures joviales, et leurs habitudes de travail. Les misères de la vie ne pouvaient produire qu'une impreision superhcielle et passagère sur des hommes éprouvés par tant de vicissitudes.

M. Dodge fut presque oublié, pendant la semaine qui suivit la reprise du Monlauk. Il eut le bon esprit de se tenir à l'écart, dans l'espoir d'échapper à la critique ; mais à la fin de cette période , il revint sur l'eau et tenta de former une opinion publique , qui lui assurerait une réputation de courage.

On peut juger du succès qui attendait ce grand projet, par une conversation qui eut lieu dans l'office, entre Saunders et son adjudant.

C'était dans la soirée du dernier samedi que le capitaine comptait passer en mer. Sur sa demande pressante, les passagers se réunissaient lentement autour de la grande table de la cabine, tandis qu'on leur préparait un punch.

— Ma foi, monsieur Toast, dit le maîtred'hôtel, je suis ravi que notre patron soit ressuscité, et qu'il pense encore aux réjouissances. Je ne vois pas pourquoi les passagers ne se divertiraient point. Serait-ce k cause des mâts de fortune que porte le bâtiment? serait-ce parce que M. Lundi est mort? il a fait une bonne tin , m'a-t-on dit , et il a eu une des plus belles funérailles que j'aie vues en mer. Je crois que ses parents ne l'auraient pas mieux enterré, s'il avait été sur le continent.

— Cela me fait penser, monsieur Saunders, au plaisir qu'on doit éprouver par anticipation à l'idée d'être convenablement inhumé.

— C'est une grande consolation, Toast, et vous l'auriez eue certainement, dans le cas où il vous serait arrivé malheur pendant la bataille. Vous méritiez, sous tous les rapports, les honneurs funéraires, car votre conduite a été admirable. J'ai craint un instant que le capitaine ne fût atteint par vous dans la mêlée ; mais au bout du compte vous n'avez blessé personne. On a certains préjugés contre nous autres gens de couleur, et je suis toujours llatté de rencontrer un homme dont l'attitude martiale contribue à les dissiper.

— On dit que M. Dodge n'a pas fait beaucoup de mal non plus, repartit Toast. Pour ma part, j'ai ouvert les yeux de toutes mes forces, après les avoir un niunieut fermés , et je ne l'ai pas aperçu.

Saunders mit le doigt sur le bout de son nez , et même le fit d'un air d'intelligence.

— \ oiis pouvez me parler avec confiance, dit-il, car nous sommet amis, de la même couleur, et de plus officiers dans la même cambuse. M. Dodge a-t-il causé avec vous des événements de ces fatales journées ?

— 11 m'a insinué les choses les )>lus incroyables, monsieur Saunders I

— ]\e vous a-l-il pas suggéré le projet de faire cerlilier parle peuple une relation de toute l'afl'aire?

— Oui, monsieur. Je l'ai vu souvent sur le gaillard d'avant, au milieu des matelots. 11 s'dl'arçait de leur persuader (|u ils avaient seuls reconquis le paquebot , et que les passagers n'y étaient pour rien.

— À-t-on eu la folie de le croire ?

— On ne le croit pas tout à fait ; mais chacun aime à se flatter, el à être llatté. Il y a des gens à bord qui ne demanderaient pas mieux que d'adopter la version de M. Dodge.

— C'est tout naturel , et votre observation, dont je me plais à reconnaître la justice, m'éclaire sur un point qui me semblait obscur. Les trois plus grands fainéants du bord, llewson, Briggs et Ju'.iiison, sont les seuls qui se soient mollement comportés pendant l'action; eh bien, ils m'ont affirmé que M. Dodge avait mis le feu au canon , et avait forcé les Arabes à la retraite. Des hommes qui ont de bons yen n'ont pu, je le soutiens, avancer un pareil mensonge qu'avec une intention perfide. Approuves-vous ou contestes-vous leur rapport, anii Toast ?

LE PAQUEBOT

SS

— Je le conteste , car , selon moi , c'est M. Blunt qui a servi la pièce.

— Je suis charmé qiie nous soyons de la même opinion. Je ne dirai rien avant que l'occasion s'en présente, et alors, monsieur Toast, j'exprimerai mes sentiments sans crainte, sans hésitation, car la vérité est la vérité.

— Au reste , reprit Toast , j'aime mieuï m'occuper des dames que de ce M. Dodge , et je suis heureux qu'elles aient enfin banni toute mélancolie.

Le maître d'hôtel jeta un regard d'envie sur son coadjuteur, dont les progrès en civilisation lui faisaient réellement craindre un rival; mais étouffant cet accès de jalousie, il répondit avec dignité.

— Votre remarque est juste, monsieur Toast, et dénote de la pénétration. Je me félicite de vous avoir pour élève.

— Holà ! maître Saunders! cria le capitaine qui était déjà assis au bout de la table , dans son grand fauteuil à bras,

— Plaît-il , capitaine Truck ?

— Faites-nous goûter à votre punch.

C'était le signal du gala du samedi soir, et les officiers de la cambuse se hâtèrent d'apporter leur breuvage.

Les dames avaient refusé sans éclat , mais résolument, d'assister à la fête. Les instances du capitaine avaient triomphé des scrupules des passagers , et de peur de paraître lui manquer d'égards , tous avaient accepté son invitation.

— Messieurs, dit le capitaine après avoir disposé les bols et les verres de manière à les avoir à sa portée, c'est probablement le dernier samedi soir que j'aurai l'honneur de passer en voire excellente compagnie. Je sens que c'ist un plaisir dont je ne me priverai qu'à regret. Nous sommes actuellement à l'ouest du golfe, et à cent milltsdu port, suivant mes observations et mi s calculs, (jue ce bon vent du sudouest se maintienne, et demain matin , vers huit heures, j'espère être à même de vous montrer la côte d'Amérique. Ou a fait certainement des traversées en moins de quarante jours ; mais il faut considérer que nous avons vu l'Afrique et que nous marchons avec des béquilles.

— Heureusement, dit Edouard Effingham, les vents alizés nous ont été favorables à la tin de la traver.ée, quoique rebelles au commencement. Ce mois de voyage a été gros d'aventures , et j'espère que nous en cou^erverons le souvenir toute notre vie.

— Ce souvenir me sera doux, messieurs, reprit le capitaine Truck, et j':iurai toujours pour vous une sincère reconnaissance. Vous n'avez point contribué à nous mettre dans l'embarras , nuis vous a\t'z activement travaillé à nous en fiire sortir. Sans la prudence , la science et le courage que vous avez déployés , Dieu sait ce que serait devenu le pauvre Montauk. Je vous remercie du fond de mon cœur , puisque j'ai la satisfaction de vous voir tous autour de moi, et de boire à votre santé, à votre prospérité future!

Les passagers s'inclinèrent, et M. Dodge fit remarquer l'empressement qu'il mit dans son salut. L'honnête capitaine était trop doux pour s'apercevoir de ce trait d'audace, dans le moment actuel , il aurait volontiers pris M. Dodge entre ses bras et l'aurait serré contre son cœur.

— Allons, continua le brave Truck , emplissons nos verres , et faisons honneur à la fête ! Dieu nous a tous en sa sainte garde, et nous allons à la dérive , au milieu des écueils de la vie , suivant le point d'où il ordonna au vent de souffler. 11 ne faudra pas oublier non plus, messieurs , la grâce, l'esprit et la vivacité des jeunes filles !...

Après cet échantillon de galanterie, le capitaine se mit à boire, mais avec modération, car il tenait à se ménager, de crainte de compromettre sa réputation. Il n'oubliait pas qu'il se trouvait près de la cote d'Amérique, et au mois de novembre.

Les verres circulèrent. M. Dodge et le soi-disant sir George, qui était toujours connu sous ce nom en dehors de la coterie d'Eve , savourèrent le punch à longs traits. Lei autres furent plus sobres ; cependant ils finirent par céder à l'influence conviviale, et pour la première fois depuis la conquête du paquebot on entendit des rires joyeux dans la cabine. Une heure de plaisir ramena l'aisance et la liberté qui régnent d'ordinaire à bord dans les réunions, et lorsque la glace fut brisée, on toléra jusqu'à M. Dodge. Malgré sa conduite dans la dernière bataille, M. Dodge, à force de flatteries et d'assiduités, était parvenu à se maintenir en bons termes avec le faux baronnet; mais les autres passagers éprouvaient pour lui, sinon de l'aversion, du moins de la pilie. Ils évitaient de parler de sa désertion au moment critique , quoique lui-même ne pardonnât à personne d'en avoir été témoin, et il regardait son manque de courage comme une infirmité naturelle plus digne de compassion que de reproclie. Encouragé par cette tolérance dont il méconnaissait les motifs, Dodge tendait à s'imaginer que son absence n'avait pas été remarquée au milieu du désordre du combat. 11 avait même poussé l'eft'ronterie jusqu'à vouloir persuader à M. Sharp qu'il était allé à bord de la chaloupe du danois cliercher l'autre embarcation et le radeau après la victoire.

M. Sharp avait accueilli froidement cette étrange assertion, mais comme il était trop poli pour la contredire ouvertement, M. Dodge l'avait maintenue, et faisait tous ses efforts pour s'en convaincre luimême. 11 y avait eu tant de désordre dans ses facultés pendant la ba-

taille , qu'il tendait à croire que les autres n'avaient pas été plus capables que lui de voir ce qui se passait.

Lorsque le punch commença à produire son effet, le capitaine Truck pria l'éditeur du Furet actif de lire à la société quelques extraits de son journal. i\L Dodge se laissait aisément attendrir par de semblable» requêtes, et il alla dans sa chambre chercher le précieux recueil de ses observations critiques.

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