‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 14 sur 280 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pendant ce temps, les soldats, accoutumés h se coucher de bonne heure , s'étaient arrimés dans la grande cale. Il ne restait sur le pont que l'équipage, M. Muir et les deux femmes. Le quartier-maître essayait de se rendre agréable à Mabel , qui accueillait avec assez de froideur des assiduités qu'elle attribuait tant à ses charmes personnels qu'à la galanterie habituelle d'un militaire. Le modeste Jasper errait sur le gaillard d'arrière sans oser prendre part à la conversation. Les beaux yeux bleus de notre héroïne étaient fiïés sur lui avec tant d'attention , que Muir était souvent obligé de 'répéter des compliments qu'elle entendait à peine.

Les voiles avaient été hissées ; mais le navire, poussé par le courant de l'Oswego à un peu plus d'un quart de mille de la terre, demeurait complètement immobile. Tout à coup un aviron tomba dans un canot placé sous le fort, et le bruit de cette chute retentit distinctement à bord du Véloce. On entendit ensuite un léger murmure , comme un soupir de la nuit ; la voile s'agita; le boute-hors craqua, et le foc battit son bâton. Ces pronostics bien connus furent suivis du gonflement de toutes les voiles, et le navire donna légèrement à la bande.

— Voici le vent, Anderson , prenez la barre.

— Cet ordre fut exécuté : on mit la barre au vent ; les bossoirs du Véloce firent leur abatée. On entendit le clapotis de l'eau sous l'avant, et le cutter courut sur le lac avec une vitesse de cinq milles à l'heure. Au moment où le sergent, son beau-frère et le guide reparurent, Jasper donnait l'ordre de longer la terre et de filer un peu l'écoute.

— Eh bien ! dit Cap, votre navire obéit-il au gouvernail?

— Très-facilement, répondit Jasper; mais il lui faut une bonne brise.

— Je suppose que vous avez des ris, quoique vous n'ayez pas souvent l'occasion d'en prendre.

— Nous avons des ris! répondit Jasper avec une expression de surprise qui fut remarquée par Mabel. Nous nous en servons souvent, et vous pourrez voir de quelle manière, maître Cap ; car le temps menace à l'est , et les sautes de vent sont fréquentes et rapides sur l'Ontario comme sur l'Océan.

— Voilà ce que c'est que de ne pas s'y connaître. J'ai vu sur l'Atlantique le vent tourner comme la roue d'un carrosse, de sorte que toutes les voiles craquaient, et que le vaisseau demeurait immobile au milieu de tous ces courants d'air qui se contrariaient.

— Nous ne voyons rien de semblable ici, repartit Jasper avec douceur; mais nous sommes exposés à des sautes de vent imprévues. J'espère toutefois que cette brise de terre nous portera jusqu'aux premières lies, et après les avoir dépassées, nous courrons moins de risque d'être poursuivis par les croiseurs de Frontenac.

— Croyez-vous que les Français entretiennent des espions sur le lac? demanda l'Eclaireur.

— Assurément; il s'en est présenté à la hauteur de l'Oswego dans la nuit de lundi dernier. Une barque d'écorce s'est approchée de la pointe orientale et a mis à terre un Indien et un officier. Si vous aviez rôdé ce soir-là suivant votre habitude, vous auriez fait peut-être quelque capture importante.

Les traits basanés du guide se colorèrent, car il se reprocha d'avoir été retenu dans le fort par la douce voix de Mabel qui chantait des balladesà son père. Il se considéra comme déshonoré par sa négligence, mais il avait trop de droiture pour chercher à s'excuser.

— J'en conviens, dit-il humblement; j'aurais dû être dehors.... Je n'avais pas de motifs suffisants pour rester oisif.

— C'est la soirée que vous avez passée avec nous, fit observer innocemment Mabel; un homme dont les jours s'écoulent presque entièrement dans les bois en face de l'ennemi peut bien accorder quelques heures à un vieil ami et à sa famille.

— Non , non , répondit le guide en soupirant; je n'ai fait que paresser depuis notre arrivée au fort, et je mérite les remontrances de Jasper.

— Mes remontrances, l'Eclaireur ! je n'ai jamais songé à vous en faire; et maintenant que je sais où vous étiez, je trouve que votre absence était la chose la plus naturelle du monde.

— Mais comment, interrompit Cap, a-t-on su que nous avions eu des espions si près de nous?

En disant ces mots , le vieux marin donna un coup de coude au guide , marcha sur le pied du sergent , et fit un clignement d'œil qui malheureusement fut perdu dans l'obscurité.

— Le Serpent a reconnu le lendemain les empreintes d'une botte et d'un mocassin; et l'un de nos chasseurs a vu un canot se diriger vers Frontenac.

— Quoi, il y a des gens qui traversent notre lac en canot! Ils ont donc envie de se noyer?

— J'ai souvent traversé l'Ontario dans une pirogue d'écorce, même quand la vague était houleuse. Ces embarcations bien dirigées sont mieux étanchées que toutes les autres.

Cap emmena à part son beau-frère et le guide , et leur déclara que la déposition de Jasper relativement aux espions était une circonstance singulière qui méritait toute leur attention. L'assurance avec laquelle le jeune homme précisait la qualité des deux individus qui avaient débarqué élait une preuve qu'il les connaissait autrement que par une empreinte. On était dans une partie du monde où les hommes blancs portaient des mocassins comme les Indiens, puisque Cap lui-même eu avait acheté une paire; et quant aux bottes, elles n'avaient jamais été considérées comme un attribut caractéristique du soldat.

Cette argumentation produisit quelque effet sur le sergent Dunham. il lui parut étrange qu'on eût découvert des espions si près du fort sans qu'il en eût été averti, et que Jasper fût mieux instruit que lui. Après quelques instants de conférence avec son beau-frère, il demeura presque convaincu Je ia culi'obilité du jeune marinier , malgré les négations énergiques de l'Eclaireur.

Pendant que cette discussion avait lieu sur le couronnement de la poupe. Jasper, les bras croisés, promenait les yeux des voiles aux nuages et des nuages aux sombres contours de la côte- Muir était descendu pour procéder à son installation, et Mabel, assise près du capot d'échelle, réfléchissait aux événements de son voyage; elle pouvait à peine se persuader qu'elle avait si récemment quitté la ville , et que tant d'incidents s'étaient accomplis en si peu de jours. Douée de plus de sensibilité que d'imagination, elle ne concevait pas la force des affections qui l'unissaient à son père qu'elle ne connaissait point quinze jours auparavant , et à des étrangers avec lesquels ses rapports étaient tout nouveaux.

La saison et la nuit étaient de nature à stimuler les sensations qu'on peut éprouver dans une situation nouvelle avec de la jeunesse , de la santé et du bonheur : le temps était chaud , ce qui est rare dans cette contrée , même en été ; la brise de terre apportait la fraîcheur et les parfums de la forêt; le vent ne soufflait pas avec force, quoiqu'il fût assez vif pour accélérer la marche du bâtiment et pour tenir l'attention en éveil, dans l'incertitude qui accompagne toujours plus ou moins l'obscurité. Jasper ne semblait pas mécontent de la situation , comme on en pourra juger par le court entretien qu'il eut avec Mabel.

— En marchant ainsi, Eau-Douce, dit Mabel, qui commençait à désigner le jeune marinier par son surnom , nous atteindrons bientôt notre destination.

— Votre père vous a-t-il dit cela, Mabel?

— Il ne m'a rien dit : mon père est trop militaire et trop peu accoutumé aux douceurs de la famille pour nous parler de choses semblables. Est-il défendu de dire où nous allons?

— Ce n'est pas loin d'ici ; car , en gouvernant dans cette direction pendant une soixantaine de milles , nous arriverions dans le fleuve Saint-Laurent, où les Français nous recevraient un peu trop chaudement. Un voyage sur ce lac ne saurait être très-long.

— C'est ce qu'assure mon oncle Cap. Mais quant à moi, je ne trouve aucune différence entre l'Ontario et l'Océan.

— Vous avez été sur l'Océan , Mabel ; tandis que moi, qui me pique d'être marin , je n'ai jamais vu l'eau salée. Vous devez avoir au fond du cœur un profond mépris pour un marin de mon espèce.

— En aucune façon , Jasper. Aurais-je le droit , fille sans eipérience et sans instruction , de mépriser qui que ce soit, vous surlout qui possédez la confiance du major et qui commandez un navire? Je n'ai jamais été sur l'Océan , quoique je l'aie vu , et je répète que je n'établis aucune différence entre ce lac et l'Atlantique.

]Vi entre ceui qui naviguent sur l'un et sur l'autre? Votre oncle

a tant déclamé contre nous autres marins d'eau douce que j'avais peur d'être considéré par vous comme un fol ambitieux.

Rassurez-vous, Jasper; je connais mon oncle. Je ne tiens aucun

compte de ses déclamations tant contre les marins d'eau douce que contre ceux qui vivent à terre. Ni moi ni mon père ne partageons ses opinions ; et , si mon oncle s'exprimait franchement , vous verriez qu'il dédaigne encore plus un soldat qu'un matelot qui n'a jamais vu la mer.

— Mais votre père , Mabel , a une haute idée de l'état militaire , puisqu'il désire que vous épousiez un soldat.

— Moi , la femme d'un soldat! mon père aurait formé ce vœu!... et pourquoi ? Quel est le soldat de la garnison que je puis épouser, ou qu'il désire me donner pour mari? Je n'en vois pas. Je suis dans une position assez embarrassante, car je n'ai pas les qualités nécessaires pour m'unir à un officier, et pourtant vous conviendrez, Jasper, que je suis au-dessus d'un simple soldat.

En s'exprimant avec cette franchise , Mabel ne put s'empêcber de rougir.

— Il est vrai , reprit Jasper, que vous n'êtes pas ce qu'on appelle une dame dans le sens ordinaire du mot...

— Ni dans aucun sens, interrompit la généreuse jeune fille. J'espère ne pas avoir de vanité sur ce chapitre. La Providence m'a donné pour père un sergent , et je m'estimerais heureuse de rester dans la condition oii je suis née.

— Mais, Mabel , chacun ne reste pas dans la condition oîi il est né : les uns montent , les autres descendent. Il y a des sergents qui sont devenus officiers , voire même généraux. Pourquoi les filles de sergents ne deviendraient-elles pas femmes d'officiers?

— La raison en est toute simple pour moi , répliqua la jeune fille en riant ; c'est parce qu'aucun officier n'a envie de demander ma main.

— Telle peut être votre opinion, mais elle est erronée. Je suis sûr qu'il y a un officier du cinquante-cinquième qui désire vous prendre pour femme.

Les pensées de Mabel Dunham se portèrent avec la rapidité de l'éclair sur les cinq ou six lieutenants capables de concevoir un pareil projet; et nous devons dire qu'elle éprouva momentanément un vif sentiment déplaisir à l'idée de s'élever au-dessus d'un rang dans lequel sa bonne éducation l'empêchait d'être parfaitement heureuse, malgré ses protestations contraires. Cette émotion fut aussi passagère que subite , car Mabel Dunham avait trop de délicatesse et de pureté pour envisacerle mariage au seul point de vue des avantages mondains. Son mouvement de joie provenait d'habitudes factices; mais les pensées qui le remplacèrent étaient le résultat de son caractère et de ses principes.

— Je ne connais, dit -elle , aucun officier qui veuille faire une pareille folie , et je n'aurais pas d'ailleurs celle d'y consentir. Je me verrais avec peine liée à un homme qui aurait cédé à un caprice et qui, exposé aux reproches du monde, regretterait toujours d'avoir épousé la fille d'un sergent.

— Il est probable , Mabel , que votre mari pensera moins au père qu'à la fille.

Mabel parlait avec animation; mais , après avoir entendu cette dernière observation de Jasper, elle demeura silencieuse pendant près d'une minute. Elle continua ensuite avec moins d'enjouement , et un observateur vétilleux aurait même pu signaler dans le son de sa voLx une légère teinte de mélancolie.

— Le père et l'enfant , dit-elle , ne devraient pas avoir deux manières de sentir. Un intérêt commun en toutes choses est nécessaire entre les membres de la même famille , comme entre un mari et une femme : aussi faut-U éviter que l'un ou l'autre des conjoints ait une cause exceptionnelle de tourments.

— Dois-je donc comprendre, Mabel, que vous refuseriez d'épouser un officier uniquement parce qu'il serait officier?

— Avez-vous quelque droit de m'adresser une semblable question? demanda la jeune fille en souriant.

— Aucun autre droit que celui que peut donner un vif désir de vous voir heureuse. Mon inquiétude sur votre sort a augmenté quand j'ai appris que votre père vous destinait au lieutenant Muir.

— Mon père n'a pu former un projet aussi ridicule, aussi cruel !

— 11 m'a déclaré lui-même qu'il vous avait choisi un mari dans un entretien que nous avons eu ensemble pendant qu'il surveillait l'embarquement des vivres. De son côté, IVl. Muir m'a fait savoir qu'il se mettait sur les rangs. J'ai tiré de ces deux faits la conclusion que je viens de vous soumettre.

— Mon père n'aurait-il pas en vue une autre personne ? dit Mabel en accentuant ses paroles avec lenteur, quoique le feu lui montât au visage.

— Ce n'est pas probable, Mabel. Quels motifs ont amené ici le quartiec-maitre , qui n'a jamais pris part à de semblables expéditions ?

Il aspire à votre main , et votre père la lui a promise. C'est pour vous suivre que M. Muir est ici.

Mabel ne répondit point. Son instinct de femme lui avait révélé la passion du quartier-maître, sans qu'elle supposât qu'il se fût avancé si loin. Elle savait aussi que son père songeait sérieusement à l'établir, et, quoiqu'elle fût loin de deviner quel était le préféré , elle ne supposait pas qu'il eût fixé son choix sur le lieutenant Muir. Par un sentiment de réserve et de pudeur, elle jugea à propos de ne pas approfondir ces questions avec son interlocuteur actuel. Après un silence assez embarrassant pour tous deux, elle lui dit pour changer de conversation :

— Une chose dont vous pouvez être sûr, Jasper, c'est que M. Muir, fût-il colonel , ne sera jamais le mari de Mabel Dunham... Et maintenant parlez-moi de votre traversée; quand finira-t-elle ?

— Dieu le sait : une fois à bord, nous sommes à la merci des vents et des vagues. L'Eclaireur vous dira que celui qui commence à chasser le daim avec l'aurore ne sait pas oii il reposera le soir.

— Mais nous ne chassons pas le daim et nous ne sommes pas à l'aurore ; ainsi la maxime de l'Eclaireur est hors de saison.

— Nous sommes lancés dans une entreprise plus difficile encore que la chasse, et je ne puis vous répondre positivement. J'ai peur toutefois de ne pas vous garder assez longtemps à bord du Véloce pour vous montrer ce qu'il peut faire au besoin.

— Je crois qu'une femme a grand tort d'épouser un marin , dit brusquement Mabel par un mouvement involontaire.

— C'est une étrange opinion; qui vous l'a inspirée?

— La certitude que, dans le cœur d'un marin, sa femme a pour rivale son navire. Mon oncle Cap prétend qu'un marin ne devrait jamais se marier.

— Il veut parler des marins d'eau salée , répondit Jasper en riant. S'il considère les femmes comme indignes de ceux qui naviguent sur l'Océan, il doit naturellement les trouver bonnes pour les navigateurs des lacs.

— Ohé ! une voile ! s'écria le personnage dont il venait d'être question.

Jasper s'élança à l'avant, et remarqua en effet par les bossoirs du vent un objet a peine visible que son œil exercé reconnut pour on canot d'écorce.

— Serait ce un ennemi? dit-il.

— Il rame de toute sa force , fit observer l'Eclaireur; il veut traverser nos bossoirs et gagner au vent pour nous échapper.

— Lofe 1 cria Jasper au vieil Anderson; lofe et tiens ferme !

Le timonier obéit , et le Véloce eut bientôt placé le canot sous le vent, de manière à lui barrer le passage. Jasper prit lui-même le gouvernail, et par une habile manœuvre il se rapprocha du canot assez pour y jeter un grappin. D'après ses ordres, les deux personnes qui étaient dans l'embarcation montèrent sur le pont du cutter, et l'on reconnut en eUes Tète-de-Flèche et Rosée-de-Juin.

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