CHAPITRE XLIV
Les quatre autres passagers se mirent en devoir d'écouter, enhommes du monde qui attachent peu d'importance aux commentaires d'un novice, mais qui se promettent de s'en amuser.
M. Dodge entra la tête levée. Il était persuadé que tout était oublié, et qu'il allait reprendre une place honorable dans la société du paquebot.
— Je propose, dit le capitaine , d'entendre ce que l'écrivain dit de Londres, afin que je puisse juger du mérite de ses descriptions, qui, je n'en doute, sont parfaites,
— Si la majorité veut bien me faire connaître son bon plaisir, répondit M. Dodge, je m'empresserai de m'y soumettre, car la majorité est souveraine. Paris, Londres ou le Rliin, peu m'importe ; j'ai vu tont cela, et j'ai tout décrit avec la même exactitude.
— Personne n'en doute , mon cher monsieur, mais moi qui suis un bonhomme de marin, je ne suis j)as à même d'apprécier éfalement bien le tableau des mœurs de tous les pays , et puis , vous avez peutêtre mieux compris ce qu'on vous disait en anglais, que dans une langue et angère.
— (^)uaiit a cela , monsieur, la valeur de mes peintures ne saurait être rehaussée ou diminuée par les circon-tance. Je me fais une règle d'être toujours exact autant que possible. Vous n'avez qu'à vous décider, messieurs. Vous parleiai-je de l'Angleterre, de la France ou du continent ?
— J'avoue que j'ai un certain penchant pour le continent, dit Jidin Etfingham : comment limiter une intelligence aussi vaste que celle de M. Dodge aux îles Britanniques, ou luêine à la France?
— Allons, s'écria le capitaine, laissons le voyag. ur libre de suivre sa fantaisie; qu il parcoure à son gré le ciel et la terre, y compris Londres et Paris.
Là-dessus, le journaliste tourna négligemment quelques pages, et lut ce qui suit :
« Arrivé à Bruxelles à sept heures du soir, descendu au meilleur hôtel de la ville, à l'enseigne de l'Agneau d'argmt, qui est près du célèbre hôtel-de-ville, au centre même du beau quartier. Comme nous ne partons que demain après déjeuner, j'ai le temps d'étudier cette ancienne capitale. Elle est située sur uu terrain plat...
— Un moment, interrompit le soi-disant sir George, je crois qu'il y a là une erreur. Je suis allé à Bruxelles, et je déclare que cette ville m'a semblée adossée en partie au versant d'une colline très escarpée,
— Vous vous êtes trompé, je vous l'assure , mon cher sir George. Il n'y a pas plus de colline à Bruxelles que sur le pont de ce navire. Vous vous êtes trop pressé, comme la plupart des voyageurs, et vous n'avez pas eu le temps d'observer minutieusement. Vous autres. Anglais, mon cher sir George, vous êtes légèrement enclins à la précipitation. Vous voyagez en poste, dans une voiluie à quatre chevaux, et quand on passe si vite, on peut facilenieut transporter en imagination une colline d'une ville à une autre. Moi, je voyageais en diligence, et j'avais le temps de faire des observations.
Et I\I. Dodge se mit à rire avec la conviction qu'il avait battu son contradicteur.
— Je vous engage à vous soumettre, sir Georges Templemore , dit John Effingham en appuyant sur le nom avec une emphase qui fit sourire les initiés. Bruxelles est certainement dans une plaine, et vous aurez rapporté de Hollande la colline que vous lui aLtribuez mal à propos. JI. Dodge jouit en voyageant de privilèges que vous n'avez pas ; en entrant dans une ville le soir, en la quittant le lendemain matin , il avait toute la nuit pour l'examiner,
— Et j'en profitais , monsieur John , car je me suis toujours fait uq devoir de passer une nuit entière dans toutes les grandes cités.
— Cette circonstance doublera le prix de vos observations, car nos concitoyens indolents ne se donnent pas habituellement tant de peine, J'espère que vous n'avez point passé sous silence les institutions de la' Belgique et les mœurs de la capitale que vous avez visité,
— Je n'ai rien omis, jugez-en plutôt.
I La Belgique est un de ces royaumes qui se sont formés à notre époque , et dont la destinée, comme on le reconnaît à des signes infaillibles, est d'être bientôt renversés. Les peuples y sont oiiprimés par des maîtres impitoyables et par des prêtres avides. Le monarque, fils d'un roi de France , est héritier présomptif du trône d'Angleterre en vertu des droits de sa première femme. C'est un catholique fervent tout occupé de saints et de miracles.
» Les nobles forment une classe importante, qui s'adonne à toute espèce de vices... (je vous demande pardon , sir Georges, mais la vérité avant tout)... à toutes sortes de vices et de tyranniM... a
LE PAQUEBOT
Dites-moi , monsieur Dodge , interrompit John Effingham , avez-
vous parlé du moyen qu'ont pris les habitants pour éviter l'éternel ennui de marcher toujours sur une surface plane ?
— Non , monsieur , j'ai réserve toute mou attention aux mœurs du
— Eh bien, ils ont imaginé une rue artificielle qui va jusqu'au faîte de la cathédrale, et ils la montent ou la descendent toute la journée.
M. Dodge parut incrédule; mais John Effingham conserva sa gravité. Après un moment de silence, le touriste reprit :
Paul prit la miniature et la contempla froidement pendant une minute.
« Le langage des Bruxellois est un mélange de haut et de bas allemand. Les mœurs sont empruntées à l'Allemagne. Le roi , petit-fils d'Auguste, roi de Pologne , se propose d'introduire à sa cour les usages russes; mais la jeune reine, qui est née dans le New-Jersey pendant que son illustre père tenait une école à Haddonfield, s'est de bonne heure imprégnée des idées républicaines qui distinguent l'honorable Louis-Philippe d'Orléans, actuellement roi des P'rançais. »
— Ah ! monsieur Dodge, s'écria le vrai sir Georges , tous les historiens voudront vous couper la gorge par jalousie.
— J'ai dû utiliser, monsieur, les précieux renseignements que j'étais à même de recueillir. L'Amérique est un pays oii il est impossible de mystifier les lecteurs. Nous leur offrons des faits, rien que des faits ; et contrairement peut-être à l'usage anglais, nous nous renfermons strictement dans les bornes de la vérité. Mais continuons :
« Le royaume des Belges est à peu près aussi grand que la partie nord-est du Connecticut en y comprenant Kliode-lsland, Toute la population égale à peine celle des Indiens qui habitent les parties les plus sauvages de notre Etat de Géorgie... »
— Voilà un document bien utile , fit observer Powis, et il a le mérite de venir d'un témoin oculaire.
— Maintenant, messieurs, reprit M. Dodge , je vais retourner avec vous à Paris , oii j'ai passé trois semaines, et dont ma connaissance de la langue française m'a permis d'examiner de près la société.
Vous avez intention de publier ces notes? demanda le capitaine.
Je les réunirai probablement , et je les étendrai de manière à
en faire un volume; mais elles ont déjà été soumises au jiublic américain dans les colonnes du Furet actif , et mes collègues de la presse ont bien voulu en parler avec la plus grande faveur. Permettez-moi de vous donner un spécimen de leur jugement.
A ces mots, M. Dodge ouvrit un i)ortifeuille, et en tira une doulaine de morceaux de papier imprimé, qui avaient été conservés avec soin, bien qu'ils eussent souvent été feuilletés. Il en prit un et se mit à lire :
<• Notre ami Dodge, rédacteur du Furet actif, instruit actuellement ses lecteurs en leur offrant de piquantes remarques sur l'état de l'Europe. Il a exploré celle partie du monde avec autant de hardiesse et de persévérance qu'en montra Christophe Colomb en franchissant les lolitudes inconnues de l'Atlantique. Nous approuvons sans réserve les
opinions de jNL Dodge, qui sont solides, judicieuses et empreintes d'un caractère national. Nous aimons à croire que les Européens s'apercevront à la fin que nous avons des idées exactes de ce qui se passe chez eux. »
— Ceci est extrait de l'Avocat du peuple, journal publié avec le plus grand talent par Peleg Pond Esquire, profond observateur de l'espèce humaine.
— Surtout dans sa paroisse, reprit John Effingham. Pourriez-vous , je vous prie, nous citer encore quelques échantillons de critique ?
— J'en ai au moins une douzaine à votre disposition , dit M. Dodge, et il se remit à lire :
« L'éditeur du Furet actif parcourt en ce moment l'Europe, et il offre au public américain des lettres qui rappellent le style de Johnson, le goût et la connaissance du monde de lord Chesterfield. Il résulte de ces notes si éminemment recommandables, que l'Améiique n'a rien à envier aux habitants du vieux monde. M. Steadfast Dodge Esquire prouve au contraire notre supériorité sur toutes les autres nations. L'Amérique a produit peu d'Iiommes tels que Dodge, et Walter Scott lui-même ne désavouerait pas quelques-unes de ses descriptions. Nous souhaitons qu'il puisse longtemps continuer ses voyages. "
— En diligence, ajouta gravement John Effingham. \ ous voyez, messieurs, que ces éditeurs ne dissimulent pas l'amitié qui les unit à M. Dodge, et cela fait preuve de leur bon goût et de leur impartialité.
— Nous parlons toujours les uns des autres de cette façon, Effingham ; c'est notre esprit du corps.
— Et le public devrait avoir un esprit de corps pour vous résister, dit Paul Powis.
— M. Dodge ne s'aperçut pas de cette distinction. Il débita avec la complaisance et la fatuité d'un ignorant, des considérations sur la société française. Ce |)rofond observateur l'avait étudiée en voyageant cinq jours dans une voiture publique, en buvant pendant quatre semaines dans les tavernes et les restaurants, et en visitant trois théâtres, sans comprendre un seul mot des pièces qu'on y représentait.
John Enin|;ham au lit do mort ae M. Lundi.
« Les femmes de Paris, reprit-il, méritent d'être remarquées. Je me promène tous les soirs dans les galeries du Palais-lloyal , el j'observe avec soin les dames à la mode de la capitale de l'Europe. Il y a surtout une duchesse dont la grâce et Veinhoiiimint ont excité mon admiration. Cette dame de qualité, comme nie l'a appris mon domestique de place, a été surnommée la iMère du peuple, à cause de son affabilité. J'ai vu dans ces galeries des jeunes personnes qui doivent appartenir aux classes les plus élevées, puisqu'elles habitent des palais du roi, et qui sont loin d'avoir cette réserve et cette modestie que l'on remarque chez nos jeunes compalriotes. Elles se promènent seules, ce qui me parait très-inconvtnant ; mais j'avoue qu'il y a un certain charme dans la manière dont elles se balancent et dont elles regardent les passants, v
— Les dames françaises vous seront reconnaissantes , s'écria le canitaine en remplissant le verre du touriste. Continuez, de grâce.
LE PAQUEBOT
« J'ai assisté dernièrement à un bal que donnait une des premières familles de France domiciliée dans la rue Saint-Jacques. La compagnie était choisie, et composée de l'élite du royaume des Français. Elle donnait l'exemple des bonnes manières, et dansait surtout avec une grâce incomparable. Les dames penchaient la tète en allant en avant deux ; elles inclinaient le corps , levaient les jambes et prouvaient par leurs pas cadencés qu'elles avaient été élevées à la cour de Terpsichore ; elles appartenaient toutes aux plus illustres familles. J'ai entendu l'une d'elles s'eicuser de son départ précipité en disant que madame la duchesse l'attendait, et une autre annonçait quelle devait partir le lendemain pour la campagne avec madame la vicomtesse. Les messieurs, sauf quelques exceptions, avaient des costumes de fantaisie, les uns bleu de ciel, les autres rouges ou verts, et tous plus ou moins galonnés sur les coutures. Leurs ajustements avaient quelque ressemblance avec celui du roi Louis-Philippe, que j'ai vu ce matin partir pour Neuilly. Cette fête était admirablement ordonnée ; les dames étaient toutes gracieuses , et les messieurs n'avaient aucune espèce de fierté... »
— Je le crois sans peine , dit John Effingham.
M. Green était un homme froid et méthodique.
M. Dodge reprit haleine un moment et continua sa lecture.
« J'ai remarqué dans la plupart des monarchies que l'avilissement et les bassesses sont à l'ordre du jour. Ainsi , les hommes ôtent leur chapeau en entrant dans l'église quoique le ministre ne soit pas présent ; les enfants eux-mêmes ôtent leur chapeau en entrant dans les maisons particulières : c'est s'accoutumer de bonne heure à la servilité. J'ai vu des individus s'agenouiller humblement sur le froid pavé des églises, et montrer une abjection qui ne peut être engendrée que par des institutions despotiques. »
Faut-il s'en étonner, s'écria le capitaine, puisqu'ils ont commencé si jeunes ?
En effet, dit John Effingham, les vieillards dont M. Dodge cite
l'exemple avaient sans doute débuté dans la servitude en entrant chapeau bas dans les maisons particulières.
Précisément , répliqua l'auteur. J'insiste sur ces particularités ,
parce qu'elles font ressortir la différence qui existe entre les nations.
— J'en conclus , dit M. Sharp , que dans la partie des Etals-Unis où vous demeurez, les enfants ne se découvrent pas la tête quand ils entrent chez quelqu'un, et que les hommes ne se mettent pas à genoux dans les églises ?
— Assurément non , monsieur ; mes concitoyens ont dès le premier âge une noble fierté. Nous avons certaines sectes vouées à d'humiliantes pratiques ; mais , en général , le culte en Amérique est fondé sur la raison. La superstition y est éteinte... mais j'ai quelques remarques relatives à l'église dans mes notes sur l'Angleterre... voulezvous les connaître ?
— Bien volontiers, dit le vrai sir Georges Templemore.
— Je proteste d'avance contre les critiques, ajouta le faux sir Georges.
Sans se déconcerter, M. Dodge reprit avec son onction habituelle : « Aujourd'hui, j'ai assisté à l'office dans l'église de Sainte- Marguerite. L'assemblée se composait des notabilités de l'Angleterre, parmi lesquelles on remarquait sir Salomou Snore, ci-devant grand
Le capitaine Ducie.
shériff de Londres, et le célèbre Shilling , de la maison de commerce Pound , Shilling et Pence. Le bon ton présidait à cette réunion, mais on pouvait lui reprocher beaucoup trop d'idolâtrie. Sir Salomon et M. Shilling furent reçus avec les égards dus à leur ning; mais les
Le capitaine surprit Saunders un pistolet à la main, prêt à se brftler la cervelle.
chants et les génuflexions étaient vraiment intolérables. En outre, la plupart des individus avaient des bancs à dossiers très-élevés , et souvent même garnis de rideaux qui les dérobaient aux yeux. Ce système d'isolement égoïste ne serait pas souffert en Amérique. >
Si
LE PAQUEBOT
— Est-ce qu'il n'y a pas de bancs dans les églises des Etats-Unis ? demanda le vrai sir Georyes.
]l y en a partout, rëpondit John Effingham , excepté dans quelques contrées où l'on considère comme une atteinte aux droits de tous qu'un individu soit ])lus commodément installé que les autres.
— Et le propriétaire d'un banc n'a-l-il pas le droit d'y mettre des rideaux, ahn de pouvoir se recueillir en lui-même?
— L'Amérique et l'Anfîleterre sont deux antipodes, repartit John. Vous croyez, sans doute, M. Sharp, que notre liberté est de la licence, et que chacun fait à son heure ce qui lui pluit.
^ J'avoue que j'ai cette idée, répondit le vrai sir Georges en souriant.
— Mous la lui ferons perdre, n'est-ce pas, monsieur Dodge? Vous avez, je le vois, monsieur, de fausses idées de liberté; chez nous, tout est réglé par les majorités. Nous mangeons quand la majorité mange ; nous buvons quand la majorité boit; nous dormons, quand la majorité dort; nous prions, quand la majorité prie. Loin de nous ensevelir entre des bancs , de nous cacher derrière des rideaux , nous avons élevé les parquets en amphithéâtre, pour que chacun pût voir ses voisins. Les bancs ont été convertis en sièges dégale hauteur, et l'on a (aillé le côté de la chaire, alin d'e\postr le prédicateur â tous les regards. Il est même question, m'a-t-on dit, de |ilacer désormais l'auditoire dans la chaire, et l'ecclésia.-tique dans la nef.
Le ton sarcasiique du cousin d'Eve déplaisait à BI. Dodge; cependant, emporté par le désir de faire connaître ses producàons, il lut encore un nouveau fragment :
« Ce matin , je me su s rendu au café de la Pelle et des Pincettes , pour y lire le journal du malin. J'ai pris place a côlé d un moii>ieur qui lisait le Tiines, et j'ai tiré à moi lune des feuilles du journal pour la jiarcourir. 11 m'a demandé insolemment ce ([ue je voulais ! L'intolérance des Anglais est due à l'étroitesse de leurs institutions , qui tendent ii établir que la liberté s'ap^liquu aux personnes plutôt qu'aux majorités. »
— Vous le voyez , monsieur Sharp , dit John Effingham ; un étranger comprend bien mieux qu'un indigène les défauts du caractère national. En usant de votre individualité, vous vous étiez figuré jusqu à présent que vous jouissiez de la liberté.
— J'ai eu celte faiblesse, répliqua le vrai sir Georges; mais 31. Dodge va avoir la complaisance de continuer.
« Rien ne m'a plus étonné que les noms donnés par les Anglais aux établissements publics. ]\ous avons en Amérique la taverne de l'Aigle, l'hôtel Oriental ou Uctidintal, ie salon de la Paix, le café démocratique, où toutes nos appellations sont nobles et bien choisies ; mais que penser d'un pays ou une taverne s'intitule : Café de la Pelle et des Pincettes? »
Tous les assistants se récrièrent sur une telle monstruosité. Néanmoins, la plupart d'entre euv commençaient à se lasser des sottises de l'auteur , et la table se dégarnit ]ieu à peu. Le capitaine Truck envoya chercher M. Leach, et ces deux ofhciers parlèrent encore une heure avec M. Dodge et le faux baronnet ; puis tout le monde se retira.