CHAPITRE XLV
Heureux est l'homme qui arrive sur la côte d'Amérique au mois de novembre, lorsque le vent est au sud. Beaucoup d'étrangers ont conçu du climat des Etats-Unis l'idée la plus défavorable. Ils l'ont injubtement dénigré; mais leurs accusations sont fondées en deux cas, dans les journées étoulTantes de l'été, et quand en automne le vent sec du nord semble vous ôter toute la moelle des os.
Les passagers du Moitlaulc échappaient à ces inconvénients. Ils approchaient de la côte par un beau temps avec une douce brise du sudouest. (Jn avait fuit beaucoup de chemin | endant la nuit, et lorsque la société se réunit ce matin sur le pont , le capitaine annonça que dans une heure on serait en vue du continent occidental, qu'on avait si longtemps désiré. Comme le paquebot filait neut nce ids, ayant dehors ses hunes et ses bonnettes de perroquet de hune, la promesse du capitaine pouvait aisément se réaliser.
— Toast, cria-t-il , car il avait repris complètement ses vieilles habitudes, et vous, maître d'hôtel, veillez bien au déjeuner ce matin. Si le vent se maintient encore pendant six heures, j'aurai la douleur de me séparer de cette excellente comp.ignie, et vous le chagrin de ne plus la servir, i.e sont des instants qui devraient éveiller la sensibilité , et pourtant tous les oQicieri de la cambuse se mettent à rire dés qu'ils approchent ilu port.
— C'est d'ordinaire un moment heureux pour tout le monde, dit Eve, et pour nous surtout après nos tribulations.
— Oui, ma chère jeune dame, et pourtant Hl. Saundcrs ne pense pat comme vous. Monsieur Leach , quelque gabier n'a-t-il pus encore crié terre? Les sables de New-Jersey devraient être visibles.
— Nous vojons depuis le point du jour le brouillard de la terre, mais voilù tout.
— Alors, c'est à moi que la récompense est due, car j'ai fait la découverte... Terre! terre!
Les matelots se portèrent a l'avant et reconnurent que le capitaine disait vrai; au reste, lu vue du continent leur causa peu d'émotion, et
il en est toujours ainsi après une courte traversée. Quant aux passagers, ils se groupèrent sur le pont, et s'efforcèrent d'apercevoir U côte, qui semblait se dérober à leurs yeux avides. Powis seul la distinguait.
— Il faut implorer votre secours, lui dit Eve en rougissant, comme elle le faisait souvent quand elle s'adressait au jeune marin : nous sommes assez maladroits pour ne rien voir.
l'aul fut enchanté d'avoir un prétexte pour se placer auprès d'Eve.
— Ayez la bonté, répondit-il, de regarder par-dessus le jas de cette ancre, et vous verrez un objet sur l'eau.
— En effet, n'est-ce pas un navire?
— Oui , mais un peu à droite de ce navire, ne remarquez-vous pas quelque chose de vaporeux qui s'élève au-dessus de la mer.
— C'est un nuage sombre et irrégulier.
— Vous le croyez, mais en réalité, c'est la terre. Ce sont les célèbres hauteurs de Navesink; en les observant pendant une demiheure , vous verrez la forme et les contours devenir plus distincts.
Eve communiqua ses renseignements à son père et à mademoiselle Vitfville, qui se mirent aussitôt en observation. Bientôt la couleur bleue de l'ohjet brumeux s'assombrit. La base se consolida sur l'iau; les facis et les angles des coteaux se dessinèrent, et des arbres se dressèrent sur leurs flancs. Au bout de vingt minutes on découvrait deux phares jumeaux pliicés au sommet des collines.
Le Muntauk séearta de ce promontoire et gouverna vers un long banc de sable situé à plusieurs milles au nor>l. De ce côté, cinquante petites voiles se dressaient à l'horizon, pareilles aux tours des églises dans les plaines de la Lombardie. C'étaient des chasse-marées qui se renJaiiiit a leur destination respective. Au milieu d'eux, apparaissaient quelques bùlimeuls en route pour l'Europe, la Chine ou l'Océan pacifique.
Vers neuf heures, le Monlauk rencontra un grand navire, qui gouvernait à la bouline, toutes voiles dehors, et amoncelait les flots sous ses larges boisoirs.
Quelques minutes après, le capitaine Truck, dont l'attention avait été absorbée par les obligations de son état , rejoignit le groupe de passagers, et recommença la conversation.
— Ua chère jeune dame! s'écria-l-il, nous voici à cinq lieues de la pointe Saiidy-llook qui est sous notre boisoir du vint. Ce grand flandrin de Schooner, ]ilacé entre nous et la côte, vient no is apporter des nouvelles et en même temps nous en demander. Quand il aura fini d'arraisonner ce brick, il nous accostera, et nous aurons une excellente occasion de nous débarrasser des mensonges que nous aurons pu économiser. Ce petit canot qui s'avance vers nous est celui du pilote. Dès qu'il sera à bord, mes fonctions seront terminées.
— Et quel est ce navire qui marche à l'avant de nous? demanda Paul Blunt; il a la grande voile de hune aux mâts, les basses voiles sur les cargues, et la barre dessous.
C'est quelque traînard qui a oublié ses jarretières, et qui envoie une embarcation en ville pour les chercher, répondit froidement le capitaine.
En même temps il mit sa longue vue au poing, et la fixa sur le navire en question. 11 le contempla longtemps, et il quitta deux fois l'instrument d'optique pour s'essuyer les yeux.
Enliii, au grand étonnement de tous les matelots, il s'écria :
— Rentrez les bonnettes et virez à l'est! vite, vite, mes enfants! C'est l'éternelle Ecume, aussi vrai que je suis un misérable pécheur.
Paul mit la main sur le bras du capitaine Truck et l'arrêta au moment où celui-ci allait s'élancer sur le gaillard d'avant pour encourager l'équipage jur sa présence.
— Vous oubliez, dit le jeune homme, qu'avec nos mâts et notre voilure il nous est impossible de soutenir une chasse. Nous aurons beau lofer et courir des bordées au large , la corvette nous rattrapera toujours.
Le capitaine avait appris à respecter Powis, dont il accueillit favorablement l'iiiterveiition.
— Il ne nous reste, reprit-il, qu'à nous jeter dans la gueule du lion, ou à virer de bord pour gouverner à l'est.
— Nous avons deux chances, comme le bâtiment a changé de physionomie, nous pouvons passer inaperçus; autrement nous carguerons nos voiles en courant toujours la même bordée, et nous entrerons dans les basses eaux.
L'Ecume tire aussi peu d'eau que nous! s'écria le capitaine, il n'y a de ces côtés qu'une petite rade, où je rougirais d'entrer avec un bâtiment de lu dimension du Muiilauli. Eu courant à Test au contraire, j'atteindrai le port de Nev-London et je gagnerai le prix de la régate.
— Songez donc , capitaine , que vous auriez cent vingt milles à faire , et que la corvette vous rejoindrait infailliblement.
— Je crois que vous avei raison , mon cher monsieur; aussi maintenant que les bonnettes sont rentrées , je vais aller mouiller sous les collines, ahn qu'il soit bien établi que je suis dans les eaux américaines. Après avoir échappe aux .Vrabes, il faudrait que le diable s'en mêlât, si je ne parvenais à éviter John Bull.
On brassa les vergues à l'avant, et le navire fut amené au vent. Sans ce changement subit, le Monlauk serait allé droit à la corvette, il n'aurait probablement pas été découvert, grâce au changement pro-
LE PAQÏÏEBOT.
duit dans sa tournure par l'apposilion des mâts du danois. Tant qu'il avait présenté ses bossoirs au vaisseau aiin;lai3,il n'avait pas été reconnu ; mais dès qu'il exposa sa bordée aux reg:irds , son identité fut constatée. La corvette changea vivement sa grande vergue, et elle éventa ses voiles du côté où le paquebot gouvernait. Les deui bâtiments étaient à environ dii milles de la terre, l'Ecume un peu en avant, et à une lieue sous le vent. Elle ne tarda pas à virer de bord et à rallier la côte. Par suite de cette manœuvre, les navires se trouvèrent presque par le travers l'un de l'autre, et la marche de la corvette prouva bientôt qu'elle était plus tine voilière que son concurrent.
Cette rencontre qui surprenait tant le capitaine Truck était cependant toute naturelle. Après la tempête , la corvette , qui n'avait éprouvé aucune avarie , avait longé la côte d'Afrique, et n'apercevant pas le paquebot dont elle suivait la piste, elle s'était dirigée sur !Vew- York. En atterrissant, elle avait pris un pilote , et lui avait demandé si le Monlauk était arrivé. Recevant une réponse négative, le capitaine anglais avait envoyé un émissaire à son consul , et au retour de ce messager, l'Ecume s'était éloignée du continent pour croiser au large. Elle rôdait dans ces parages depuis une semaine, et elle avait contracté l'habitude de rentrer le soir, et de rester jusqu'au jour près de la barre du port. Au moment où elle aperçut le Munlauk, elle venait de mettre en paune en attendant des provisions de la ville.
Les passagers du paquebot avaient achevé de déjeuner, lorsque le second annonça que les bas-fonds étaient proches, et qu'il fallait absolument changer de route ou jeter l'ancre. En remontant sur le pont, le c:ipitaine Truck et ses compagnons virent la terre à moins d'un mille à l'avant , et la corvette par le travers du Muntauk à un demimille sous le vent.
— Voilà un audacieux coquin , s'écria le capitaine, ou bien il a à son bord un pilote américain.
— Il est plus que probable, dit Paul , qu'il n'aura pas oublié d'en prendre un.
— Trois brasses et demie! s'écria l'homme qui tenait le plomb de •onde.
— La barre tout au vent, et brassez carré, s'écria le capitaine Truck.
— Dans dix minutes, lui dit John Effingham , vous allez être à même d'employer les arguments de Vattel.
L'Ecume mit la barre dessous, et vira vent devant au sud-est.
— Si nous étions un ennemi , ce vaisseau aurait bon marché de nous sur cette mer qui est unie comme une mare.
— Le capitaine est dans le passavant, et prend notre mesure, dit M. Truck ; prenez la lunette et regardez le, monsieur Bliint ; jugez à sa physionomie s'il est capable de méconnaître les droits des nations. Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
Powis ne répondit pas, mais il arpenta le pont rapidement comme un homme saisi d'un trouble subit. Tout le monde remarqua ce mouvement, sur lequel on s'abstint toutefois de faire aucun commentaire.
Cependant le sloop approchait; son bras de vergue de misaine fut bientôt à vingt pieds du bras de la grande vergue du Montauk , car les deux bâtiments suivaient des ligues parallèles.
L'Ecume cargua sa basse voile de misaine , et amena sur le ton ses voiles de perroquet.
— Donnez-moi le porte-voix, dit le capitaine Truck en s'approchant du parapet. Notre adversaire est sur le point de nous haranguer.
Le capitaine anglais, reconnaissable à ses épaulettes, tenait aussi un porte-voix. Mais le peu de distance reidait inutile l'usage de cet instrument.
— Je crois , dit l'officier de marine , que j'ai le plaisir de voir M. Truck, capitaine du Montauk, paquebot transatlantique?
— 11 sait mon nom aussi bien que s'il l'avait épelé dans un alphabet, murmura le capitaine Truck... Oui, monsieur, je suis, en effet, celui que vous avez désigné , et je commande te Montauk. Oserai-je vous demander votre nom et celui de votre vaisseau?
— C'est la corvette de Sa Majesté Britannique l'Ecume , capitaine Ducie.
— Le capitaine Ducie ! s'écria le vrai sir George Templemore : il me semblait avoir reconnu sa voix ; c'est un de mes plus intimes amis.
— Sera-t-il sensible à une citation de 'Vattel? demanda Truck avec anxiété.
— Vous en jugerez vous-même.
— Vous paraissez avoir souffert dans la tempête, reprit le capitaine Ducie en souriant: nous nous sommes mieux comportés, car nous n'avons pas perdu un fil de bitord.
— ^fnt^e bâtiment a été complètement désemparé , repartit le capitaine Truck, et il nous a fallu le gréer de nouveau.
— Vous y avez admirablement réussi. Vos mâts et vos voiles sont de dimensions un peu faibles, mais aussi solides qu'une éfli e.
— Oui , oui , nous avons changé de linge , et nous ne craignons pas de nous montrer.
— Puis-je vous demander si vous êtes entré dans un port pour opérer cette métamorphose ?
— Non, monsieur, nous avons ramassé nos mâts à la côte.
Le capitaine Ducie s'imagina qu'on se moquait de lui, et prit un ton plus cérémonieux, car jusqu'à ce moment il avait parlé au patron du paquebot comme à luie vieille connaissance.
— Je voudrais vous voir en particulier, monsieur, pour une affaire assez importante, et je regrette qu'il ne m'ait pas été possible de vous entretenir le jour où vous avez quitté Portsmouth. Je sais que vous êtes dins vos eaux, et j'ai beaucoup de répugnance à retenir des passagers qui touchent à leur destination ; mais je considérerai comme une faveur particulière d'être admis à votre bord pendant quelques minutes.
— De tout mon cœur, s'écria le capitaine Truck. Si vous voulez me
faire de la place, je vais br.isser le grand hunier sur le mât Cet
odicier doit avoir lu Vattel et ne nous causera aucun embarras
négligez l'ancre, monsieur Leach, et vous, maitre d'hôtel , portez sur la table de la cabine une bouteille de vieux madère.
— Le capitaine Uucie quitta le gréement où il se tenait, et la corvette lofa à l'est yiour faire de la place au paquebot ; puis elle mit en panne , ayant le petit hunier coiffé. Le Montauk prit position sous le vent ; on mit un canot à la mer, et au bout de cinq minutes, le commandant de l'Ecume irravit l'éclielle de bord du paquebot, en compagnie d'un aspirant jouâlu et d'un personnage d'un âge mùr en costume de ville.