CHAPITRE XLTI
Le capitaine Ducie avait environ cinquante-cinq ans ; c'était un bel homme , bien proportionné et de manières élégantes ; le silut qu'il fit à Eve tffingham, dont la beauté parut le frapper, n'aurait pas été déplacé dans un salon; néanmoins il connaissait trop ses devoirs militaires pour s'occuper des dames avant d'avoir présenté s; s respects au cap-.laine Tnick. (Juand il eut échangé des compliments avej le digue patron, il réitéra ses s.ilutiitivuis aux passagers et aux pa^sagères.
— Je crains, dit- il, d'avoir malgré moi prolongé votre traversée en voulant remplir ma mission. Peu de dames ont assez de prédilection pour la mer pour pardonner aisément à ceux qui retardent leur arrivée.
— Nous sommes de vieux voyageurs, répondit Edouard Effingham , et nous savons quelles obligations impose le service de l'Etjt.
— Monsieur dit vrai, interrompit le capitaine Truck ; d'ailleurs, je n'ai jamais eu la main plus heureuse en fait de passagers. Monsieur Effingham, je vous présente l'honorable capitaine Ducie; monsieur le capitaine Ducie, je vous présente M. Effingham. Monsieur John Effingham , me. demoiselles, monsieur Dodge, je vous présente l'honorable capitaine Ducie. Monsieur le capitaine Ducie, voici M. Dodge.
Les assistants s'inclinèrent sans pouvoir s'empêcher de sourire. yi. Dodge seul conserva su gravité , et s'avança à la rencontre de l'officier anglais, auf|uel il donna une poignée de main.
Le capitaine Truck cliercha des yeux quelque autre personnage à présenter; mais M. Sharp se tenait près du cabestan, et Paul Powis s'était retiré à l'arrière.
— Je suis heurt ux de vous voir à bord du Monlauk , ajouta le capitaine Truck en attirant doucement l'Anglais du côté du cabestan, et je suis fâché de n'avoir pas eu le plaisir de vous rencontrer en Angleterre. Monsieur le capitaine Ducie, je vous présente M. Sharp ; monsieur Sharp, je vous....
— George Templemore ! s'écria le commandant de la corvette.
— Charles Ducie I dit le prétendu M. Sharp.
— Ici s'évanouissent en partie mes e>pérances, et je m'aperçois que j'ai suivi une tausse trace.
— Peut-être que non , Ddcie ; expliquez-vous ?
— Vous savez que j'ai essayé de vous parler au moment où vous mettiez à la voile.
— Oui, monsieur, dit le capitaine Truck , nous ne le savons que trop bien.
— On m'avait annoncé qu'un imposteur , qui se faisait passer pour sir George Templemore, s'était embarqué sur ce paquebot ; je vois que je me suis trompé, et que le véritable sir George Templemore a pris cette route, au lieu de partir de Liverpool. Voilà le résultat de vos fantaisies , Templemore ; qui sait le matin s'il ne vous prendra pas envie de vous pendre ou de vous marier avant le soir ?
— Et ce gentleman est sir George Templemore ? demanda le capitaine Truck d'un ton lamentable.
— Je suis prêt à le jurer ; je le connais depuis mon enfance.
— Nous pouvons l'affirmer, dit JI. Effingham ; nous l'avons su dès qu'il a mis le pied à bord.
Le capitaine Truck était accoutumé à recevoir des passagers sous de faux noms; mais jamais il n'avait été plus complètement mystifié.
— Dites-moi, je vous prie, demauda-l-il au baronnet, êles-vous membre du pailement?
— J'ai cet honneur.
— Vous habitez le château de Templemore, et vous venez étudier diverses questions au Canada ?
— Le château de Templemore est ma propriété , et j'espère parcourir le Canada avant mon retour.
— Et NOUS, capitaine Ducie, vous êtes en quête d'un autre sir George Templemore , d'un baronnet apocryphe ?
— Telle est ma mission ! répondit en souriant Charles Ducie.
— Vous n'en avez pas d'autres ?
— Je ne m'occupe que de celle-ci pour le moment, répliqua Ducie^
LE PAQUEBOT
sans trop savoir pourquoi le patron du Montauk lui adressait cette question.
— Celle affaire exige de la franchise , et je désire être dispensé d'invoquer Vatlel.
— Souffrez que j'agisse comme médiateur, interrompit sir Georges Templemore : il y a un délinquant, n'est-ce pas, Ducie?
— Oui, un jeune écervelé nommé Sandon. 11 avait le maniement d'une somme considérable des deniers de l'Ktat , et il s'est enfui en emportant quarante mille livres.
— Et cette personne, vous le croyez, m'a fait l'honneur d'emprunter mon nom ?
— J'en suis sûr, dit le capitaine Ducie. M. Grecn que voici, ajoutat-il en montrant l'homme qui l'acconipagiiait, est chargé de l'arrêter, et a suivi ses traces sur la route de Portsmouth. Quand nous avons su que sir Georges Templemore avait ]iris passage à bord du Manlauk, l'amiral m'a enjoint de me mettre à la poursuite du paquebot. C'est une fâcheuse méprise , et il eût été avantageux pour un jeune commandant de s'emparer du coquin.
— Cet avantage vous est acquis, repartit le capitaine Truck. Le malheureux jeune homme que vous cherchez est à mon bord !
Le capitaine Truck ajouta qu'il y avait en bas un individu qui s'était présenté sous le nom de sir Georges Templemore et que ce devait être le coupable; mais le capitaine Ducie ne témoigna pas la satisfaction que celte nouvelle aurait dû lui causer.
Ses yeux étaient fixés sur Paul, qui se tenait sur la dunette.
Quand celui-ci vit qu'il était remarqué, il arriva lentement, et même avec répugnance , sur le gaillard d'arrière. Sa contenance et celle du capitaine étaient embarrassées, mais tous deux conservèrent leur présence d'esprit.
— C'est M. Powis,je crois? dit l'oflicier en saluant d'un air hautain.
— Le capitaine Ducie, si je ne me trompe? répondit l'autre, eu levant sou chapeau avec assurance , quoique sa figure se colorât.
Ces paroles furent entendues de tous; mais on ne fit guère attention à l'attitude des deux interlocuteurs. Stupéfait de ces mascarades , qui déjjassaient tout ce qu'il avait vu en ce genre, le capitaine Truck s'écria avec un soupir :
— Oufl
Il suivait de l'œil Paul et Charles Ducie , qui s'étaient éloignés ensemble, quand il se sentit toucher au bras. C'était la petite main d'Eve. La jeune fille , qui aimait à railler le capitaine, quoiqu'elle fût favorablement disposé à son égard , avait les yeux pétillants de gaieté. Elle secoua les boucles de sa chevelure, et dit d'un ton moqueur :
— IMonsieur Sharp, je vous présente M. Blunt. Monsieur Blunt, voici M. Sharp !
— Vous étiez donc dans le secret, ma chère jeune dame ?
— Depuis notre départ.
— Me voilà forcé de recommencer à présenter mes passagers les uns aux autres.
— Certainement; mais avant de décliner leurs noms, je vous recommanderai d'exiger de chacun un certihcat , un extrait de baptême, ou un passe-port.
— Vous, du moins, vous êtes bien la belle miss Eflingham , ma jeune dame ?
— Je n'en répondrais même pas , dit Eve en riant et rougissant à la fois.
— Voilà M. John Eflingham, j'espère ?
— Pour cela je vous le garantis, il n'y a pas de pareil cousin sur la terre.
— Je voudrais savoir quelle est l'autre affaire dont ce capitaine peut être chargé. Il paraît bien disposé pour tout le monde, excepté pour M. Blunt. Tous deux se regardent d'un air froid et soupçonneux.
Eve eut la même pensée, et perdit son envie de plaisanter. En ce moment le capitaine Ducie salua son compagnon et rentra dans le groupe qu'il avait quitté avec si peu de cérémonie.
— \ ous connaissez mon message, dit-il au capitaine Truck, et vous voudrez bien me laisser interroger la personne dont vous avez parlé.
— Je connais une partie de votre mission, monsieur; mais vous avez insinué qu'elle en avait deux.
— Toutes deux s'accompliront ici, avec votre permission.
— Permission , voilà un mot qui raisonne bien , ma chère jeune dame. Permettez-moi de vous demander, capitaine Ducie, si vous avez à vous occuper de tabac ?
Le jeune homme parut surpris , et se figura qu'on voulait le mystifier.
— La question est si singulière, qu'elle n'est pas très-intelligente.
— Je désirerais , capitaine Ducie , savoir si ce bâtiment n'est pas accusé de contrebande.
— Je ne suis ni douanier ni attaché au fisc , répondit le capitaine anglais, et j'ai toujours cru que les gens de ce paquebot se respectaient trop pour frauder les droits.
— \ ous avez eu raison, monsieur. Mais on ne peut pas toujours répondre de la probité de tout un équipage. Une seule livre de tabac suffirait pour déshonorer le navire, et voyant la persévérance avec laquelle vous me donniez la chasse , j'ai eu peur de n'être pas en règle trec la doiune.
— Bannissez votre inquiétude; le but de ma visite en Amérique sera rempli aussitôt que j aurai conféré avec M. Powis et interrogé M. Sandon, qui, m'a-t-on dit, est dans sa chambre.
Les assistants se regardèrent les uns les autres.
— Puis(|u'il en est ainsi, capitaine Ducie, je vous offrirai toutes les facilités désirables.
— Vous me permettez d'avoir une entrevue avec M. Sandon?
— Sans aucun doute. Je vois que vous avez lu Vattel , et que vous comprenez les délinilions données par ce grand jurisconsulte relativement au droitdes neutres, ou des nations indépendantes. Comme cette entrevue sera très-probablement intéressante, il importe qu'elle ne soit accompagnée d'aucune gène. .'Ma chère jeune dame, auriez-vous la complaisance de nous prêter votre cabine pour une demi-heure?
Eve s'inclina en sigue d'assentiment, et le capitaine Truck invita les deux Anglais a descendre.
— iMa présence est assez inutile . fit observer le capitaine Ducie. 1^1. Green a la direction de cette affaire en sa qualité d'agent du gouvernement. Pendant que je vais m'entretenir avec M. Powis, je prierai deux de vos passagers d'assister à l'interrogatoire de M. Sandon. Templemore, voulez-vous me rendre ce service ?
— De tout mon coeur, quoiqu'il ait ses désagréments. Oserai -je prier M. John Eftiiigham de venir avec moi.
— J'allais vous adresser la même requête, interrompit le capitaine Truck; nous serons de cette façon deux Anglais et deux Yankees, si M. John veut bien me permettre de l'appeler ainsi.
— A l'étranger, capitaine Truck, je suis Yankee, mais une fois dans mon pays, comme j'appartiens aux Etats du centre, je n'ai pas droit à cette qualification , qui n'est donnée qu'aux habitants de ces côtes.
— Ne faites point de ces distinctions, je vous en prie, murmura le capitaine Truck ; je soutiens qu'en ce moment même mon navire est aux Etats-Unis d'Amérique, aussi bien de lait que par une fiction légale.
— Quoi qu'il en soit, reprit le cousin d'Eve, je serai présent à l'entrevue, et je défendrai le contumace , si sa culpabilité n'est pas clairement établie.
Sir Georges, le capitaine Truck, John et M. Green descendirent dans la cabine de miss Eflingham, et le capitaine anglais se disposa à conférer avec Paul Powis dans la chambre de ce dernier. Préalablement, Charles Ducie donna des ordres à l'aspirant joufflu, qui s'éloigna immédiatement du Montauk, et rama vers la corvette. Pendant ce court intervalle, Paul s'approcha des dames, et leur parla avec une indifférence forcée, sans pouvoir dissimuler son inquiétude. Son domestique l'observait de loin avec intérêt; et quand les deux gentlemen eurent disparu ensemble, on vit cet homme hausser les épaules, élever les mains au ciel, comme s'il eiît été aussi surpris qu'aMigéde quelque fatale conjoncture.