‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 134 sur 280 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

L'histoire de l'infortuné qui, après avoir échappé aux hasards de la traversée, était pris au moment où il se croyait en sûreté, n'était qu'un tissu d'événements vulgaires, oit la vanité et la faiblesse l'avaient entraîné au crime. Son père avait un emploi du gouvernement anglais, s'était marié tard, et avait laissé un fils et une fille. En considération des longs services de ce fidèle fonctionnaire, la place qu'il avait occupée avait été donnée à sou fils.

Le jeune homme était vain, présomptueux, sans principes et sans élévation. II n'avait point de vices essentiels; son caractère était dépourvu de l'énergie qui fait les grands coupables. Peut-être dut-il sa perle à sa bonne mine plutôt qu'à toute autre chose. Le père était un petit homme trapu et vigoureux, dont l'ambition était proportionnée à sa taille, et qui avait persévéré jusqu'au bout dans le sentier du travail et de l'iioiinêteté. Le fils avait entendu parler si souvent de taille aristocratique, de mains aristocratiques, de pieds aristocratiques, d'air aristocratique, qu'il s'applaudissait de réunir ces rares qualités. Sous le rapport de la tournure, il ne voyait pas de difterence entre lui et les jeunes gens de distinction qu'il avait rencontrés dans les parcs ou dans les ruts. 11 savait que sa famille n'était pas illustre, mais l'idéal du bonheur était à ses yeux de se faire passer pour un lord aux yeux des badauds.

Sa passion pour les curiosités et les bagatelles tenait aux dispositions générales de son esprit. Prenant au sérieux les caricatures d'hommes à la mode, esquissées dans quelques romans contemporains, il trouvait ce goût éminemment fashiouable. C'était une laiblesse dispendieuse, et qui épuisa promptement ses ressources. Il se permit d'abord de secrètes concussions, puis, ayant eu pendant quinze jours un maniement de fonds important, il les avait assez largement entamés pour être obligé de prendre la fuite. Décidé à quitter l'Angleterre, il avait cru aussi facile de se sauver avec quarante mille livres qu'avec les quelques centaines de livres qu'il s'était appropriées. Il s'était trompé ; l'énormilé de la somme détermina le gouvernement à prendre pour la recouvrer des mesures extraordinaires, et la corvette l'Ecume avait été dépêchée à la poursuite du Uonlauk.

M. Green , envoyé pour constater l'identité du fugitif , était un

LE PAQUEBOT-

homme froid, méthodique, tout entier à ses occupations, d'une probité pour ainsi dire machinale. Il ressemblait en tous points à Sandon père, dont il avait été le collègue. Il sentait que cette friponnerie déshonorait l'administration et laissait une tache sur le nom d'un homme qu'il avait lui-même pris pour modèle. On devine aisément qu'il n'était pas disposé à se montrer indulgent envers le prévenu.

— Saunders, dit le capitaine Truck avec le ton sévère qu'il prenait souvent pour héler les gabiers et qui requérait une obéissance instantanée : allez dans la chambre du passager qui s'appelle sir George Templemore. Présentez-lui mes compliments. Soyez bien réservé dans vos expressions, monsieur Saunders, et dites-lui que je le prie de venir me trouver dans cette cabine. S'il s'y refuse, j'aviserai.

Le maître d'hôtel écarquilla le» yeux , et se rendit auprès du délinquant.

— Voili, reprit le capitaine, la partie la plus désagréable des fonctions d'un patron de paquebot entre l'Angleterre et l'Amérique. Les bâtiments qui mettent à la voile ont presque tous , soit à l'avant soit dans la cabine, un contumace poursuivi par les lois, et nous sommes souvent requis de prêter main forte aux autorités civiles.

— L'Amérique est l'asile favori de nos coquins anglais, dit sèchement M. Green : c'est le troisième de notre administration qui s'y réfugie depuis peu.

— Votre administration est donc bien mal composée ? repartit le capitaine Truck avec aigreur.

M. Green était un Anglais pur-sang, d'habitudes régulières, de mœurs paisibles , et n'ayant d'autres opinions que celles qu'il pouvait acquérir sans le moindre effort. Circonscrit moralement dans une sphère étroite , il résumait en lui tous les préjugés en vigueur à son époque. Il détestait la France comme l'ennemie la plus acharnée de l'Angleterre; il voyait dans l'Amérique le refuge des fripons de son pays, et une agglomération de rebelles qui s'étaient soulevés contre l'empire des lois. Au reste , il n'éprouvait pas le désir d'énoncer ses opinions ; mais elles étaient profondément gravées dans son esprit. Il les émettait à l'occasion , pareil à un homme qui tousse , non jiarce qu'il a envie de tousser, mais qu'il ne peut s'en empêcher. Comme le sujet de ses réflexions se présentait naturellement, il ne faut pas s'étonner des préjugés qu'il fit voir dans la conversation suivante :

— Nous avons notre part d'hommes pervers, répondit-il en ripostant à la botte du capitaine Truck; mais ce qui nous frappe, c'est qu'ils vont tous en Amérique.

— Mous recevons aussi notre part de coquins; mais ce qui nous déplaît, c'est qu'ils viennent tous de l'Angleterre.

M. Green ne se sentit pas assez fort pour rétorquer l'argument; mais il essuya ses lunettes, et prit une attitude imposante en attendant l'arrivée de M. Sandon.

La physionomie de ce jeune homme peignit le trouble de sa conscience. Quoiqu'il fût de haute taille et de conformation athlétique , il trembla en reconnaissant M. Green , et il aurait été incapable de se soutenir, s'il n'avait trouvé une chaise sous la main.

— Je suis peiné de vous voir en cet état, Henri Sandon ! dit l'employé après l'avoir contemplé fixement. Je m'aperçois toutefois avec une sorte de joie que vous n'êtes pas endurci dans le crime , et que vous rougissez de votre conduite. Qu'aurait dit votre père , s'il avait vécu assez longtemps pour vous voir dans cette triste position ?

— II est mort , répondit le jeune homme d'une voix étouffée.

— Oui , il est mort ; mais il y a d'autres personnes qui souffrent de votre inconduite; votre sœur vit encore, et votre déshonneur retombe sur elle.

— Elle épousera Jones et oubliera tout le reste; je lui ai donné mille livres , et elle doit être mariée maintenant.

— Vous vous trompez; elle a rendu l'argent, car c'est la digne fille de John Sandon, et quant à M. Jones, il refuse d'épouser la sœur d'un voleur.

Le coupable était vain et irréfléchi; mais il n'était pas égoïste et insensible à l'affection fraternelle. Il fut accablé du coup qui fraj)pait sa sœur.

— Julia peut forcer Jones à l'épouser, reprit-il; la loi la protégera et forcera son futur à tenir des promesses solennelles.

— Aucune loi ne peut contraindre un homme à se marier contre sa volonté, et votre pauvre sœur a trop de délicatesse pour mettre M. Jones à même de se défendre en vous accusant. Mais à quoi bon perdre un temps précieux ? vous n'essaierez pas sans doute de vous disculper d'un acte que vous savez être inexcusable.

— J'ai été un peu étourdi, monsieur Green, ou pour mieux dire, malheureux.

Le jeune Sandon était tombé dans l'erreur générale de ceux qui se croient malheureux plutôt que criminels. Pour trouver grâce à ses propres yeux, il avait essayé d'alléguer la nécessité. Ses moyens de défense furent réfutés avec énergie par M. Green.

— Eh quoi! Henri Sandon, vous appelez étourderie un crime capable de faire sortir votre père du tombeau ? mais je ne veux point vous parler de sentiments que vous êtes icapable de comprendre. Vous reconnaissez avoir pris au trésor public quarante mille livres, j^i l«squ«U«s vous ii'^Yi«2 aucun droit.

— J'ai eu en effet entre les mains de l'argent qui appartenait ati gouvernement.

— C'est bien ; je suis autorisé à vous le redemander. Messieurs, aye» la bonté d'examiner mes pouvoirs; vous verrez qu'ils sont réguliers et en bonne forme.

John Effingham jeta les yeux sur les papiers , qui lui parurent authentiques, ainsi qu'à ses compagnons.

— Maintenant, monsieur, reprit l'employé, je vous demande les billets contre lesquels vous avez échangé cet argent à Londres, et je vous requiers de les endosser en ma faveur.

^ Le coupable avajt prévu le cas de restitution ; il était prêt à rendre l'argent avec la même insouciance qii'il avait mise à s'en emparer. II tira les billets de sa poche, s'assit devant une table, et les présenta à M. Green après les avoir endossés. Ce dernier les examina un à un, et en compta le montant.

— Il y a là trente-huit mille livres, dit ce méthodique personnage, et vous en avez emporté quarante mille. Où est le reste?

— Voudriez-vous me laisser sans le sou dans un pays étranger? s'écria le coupable d'un ton de reproche.

— Est-ce que cela me regarde? dit M. Green, vous devez rendre ce qui ne vous appartient pas, dussiez-vous rester nu comme un ver.

— Pardonnez-moi, interrompit le capitaine Truck; votre assertion est contraire aux principes posés par 'Vattel. Un passager n'a pas le droit d'enlever ses effets du bord sans avoir payé le prix de la traversée.

— Je le conteste dans le cas actuel, s'écria l'employé. Les réclamations du gouvernement passent avant toutes les autres , et l'argent que la couronne n'a pas volontairement abandonné reste la propriété de la couronne.

— Oii donc croyez-vous être , monsieur Green? repartit le capitaine en s'animant.

M. Green ressemblait à une étoile dont l'orbite est rigoureusement déterminé, et qui s'écarte rarement par une tangente de ses révolutions ordinaires. II était accoutumé à entendre parler de la dominalion que l'Angleterre exerçait sur ses colonies de l'Inde, du Canada , du cap de Bonne-Espérance et de la Nouvelle-Galles du sud. Il ne lui était pas facile de concevoir qu'il fût en dehors de la juridiction britannique. S'il avait quitté sa patrie pour émigrer, ou même pour voyager, il est proliable qu'il aurait consenti à modifier ses idées; mais, arraché à la hâte à son bureau, avec ses lunetles de travail sur le nez, il avait peine à se faire à la réalité. L'exclamation irrévérentieuse du capitaine Truck le choqua au dernier point.

— Monsieur, répondit-il avec dignité, je crois être sur un des paquebots de Sa Majesté Britannique, et je devrais m'atteudre à y trouver plus de déférence pour les lois fondamentales du royaume.

— La mer vous a dérangé la cervelle , mon bon monsieur : vous êtes à bord d'un paquebot américain , sur lequel Sa Majesté n'a aucune espèce de droit, et qui ne reconnaît pour maître que John Grisvvold et compagnie.

M. Green savait bien que les Etats-Unis d'Amérique avaient conquis leur indépendance ; mais cette affaire était tellement entachée à ses yeux de rébellion et d'alliance française qu'il lui semblait douteux que la nouvelle république eût une existence légale. Aussi montra-t-il un mécontentement qui menaçait d'aboutir à une violente querelle.

— Je suis un loyal sujet, monsieur, répondit-il avec acrimonie , et la mer ne peut me déranger la cervelle au point de me faire oublier mes devoirs , quelle que soit son influence sur vous.

— Sur moi ! s'écria le capitaine Truck ; me prenez-vous pour un sujet ?

— Pour un sujet égaré, malheureusement.

— Mon cher monsieur, reprit le patron du pequebot en prenant l'autre par un bouton de son habit, je commence à vous comprendre. Vous êtes de ceux qui s'imaginent que l'univers entier est fait pour la Grande-Bretagne. C'est la faute de votre éducation plutôt que de votre caractère, et je respecterai votre erreur. Puis-je vous demander quelles sont vos intentions à l'égard de ce malheureux jeune homme?

— 11 doit restituer au trésor public l'argent qui reste en sa possession.

— Rien de plus juste.

— Et tous ceux qui ont reçu de lui la moindre partie de cet argent, sous n'importe quel prétexte , doivent le rendre à la couronne.

— Mon cher monsieur, vous n'avez pas idée de la quantité de Champagne et autres bonnes choses que ce criminel a consommées à bord du Montauk. Quoique ce soit un faux baronnet, il s'est conduit en grand seigneur , et vous ne pouvez exiger que les armateurs payent ses dépenses.

— Le gouvernement n'admet point de distinction, monsieur, et il réclame son bien partout où il le trouve.

— Monsieur Green , interrompit sir Georges Templemore , il est douteux que le gouvernement ait le droit de réclamer l'argent que gaspille un concussionnaire , même en Angleterre. Il peut encore moins enlever au capitaine Truck un salaire légitimement acquis.

— Le prix de la traversée n'est pas légitimement acquis, monsieur. Il est contraire aux lois d'aider un coupable à sortir du royaume , et je présume luêiue que cette action entrajiiie tuie punitiou çsemf laire^

LE PA.QUEBOT.

— Mon cher sir Georges, reprit le capitaine, laissei-moi régler ce • diflVrend «vrc M. Groen. Que ferrz-voiH du (1(<linqiiant , monsieur,

quand vous serez en ]io>s('ssion de )a somme qu'il a volëc?

— Je le ferai transporter h hord de l'Ecume , et mon devoir sera de le rem<llro entre les mains de la justice.

— Quoi ! avec ou sans ma |)ermission ?

M. Green fut abasourdi de l'audace du ci -devant colon.

— 11 a commis un faux pour cacher son larcin , monsieur, reprit l'eniployi' : voudriez-vous le soustraire au cliâlimint qu'il mérite?

— IMisérable imposteur! est-ce vrai ? demanda sévcremcnl le capitaine Truck au coupable tremblant.

— Ce qu'il appelle un faux n'est qu'un acte d'irréflexion, répondit Sandon d'une voix sourde ; je n'ai rien fait qui puisse mettre en péril ma vie ou ma liberté.

En ce moment le capitaine Ducie entra dans la cabine, accompagné de Paul Powis.

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