‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 135 sur 280 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Les nouveaux venus avaient l'air animé, mais ils se traitaient réciproquement avec une politesse cérémonieuse. Derrière eux se glissa M. Dndge, qui mourait d'envie d'assister à celle secrète conférence.

— Je suis enchanté de vous voir , capitaine, dit M. Green. La présence d'un officier de Sa M.ijesié peut être utile en pareil cas. M. Sandon m'a remis les billets que voici; mais il lui reste à rendre compte de deux mille livres , sur lesquelles le patron de ce paquebot a toucbé le prix de la traversée.

— Oui, monsieur, dit le capitaine Truck : c'est aussi visible que les hauteurs de Navcsink.

— Mille livres ont été déjà rendues par la sœur du prévenu, fit observer le capitaine Ducie.

— C'est vrai , monsieur; j'ai oublié d'en donner quittance.

— Le rcvtc a été probablement consacré à l'achat de ces bagatelles dont ce misérable était si engoué, et auxquelles il a sacrifié son honneur. Quant au prix de sa traversée, il a été loyalement gagné, et le gouvernement ne saurait le revendiquer.

M. Green fut plus irrité de cette déclaration que de celle du capitaine Truck, et il ne put s'empêcher d'exhaler sa mauvaise humeur.

— Nous vivons dans des temps difficiles, nuirmura-t-il en s'adressant à John F.ffingham ; les descendants des nobles familles ont des opinions relàciiées , qui sont vraiment désespérantes. En vain l'on a cru en Aiitjleterre que William l'ilt avait étouffé les jirincipcs de la révolution franraise. Ils gagnent les haute» classes; rien n'est plus sacré ; on s'en prend aux juges, aux évèqucs, au roi même; toutes nos institutions sont en danger!

— Capitaine Truck , reprit Charles Ducie sans faire attention aux doléances de son associé , il est de mon devoir de vous prier de nous abandonner le coupable. Il non< tarde de mettre un terme à ces déplorables scènes, qui sont pénibles pour vous et pour vos passagers.

A ces mots, le faux sir Georges comprit tout le danger de sa situation. Il rougit et pâlit tour à tour; il fit un elTort désespéré pour se lever, mais ses jambes lui refusèrent le service.

Après un moment de silence, il se tourna vers le commandant de la corvette, dont il implora la pitié.

— J'ai déjà été cruellement puni, dit-il d'une voix éteinte , car les Arabes m'ont déi]Ouillé de tout ce que j'avais de précieux. Ces messieurs savent qu'on m'a pris ma toilette, divers objets curieux, el presque toute ma garde-robe.

— Cet homme est à peine responsable de ses actes, dit John Effingham. Une vanité puérile remplace dans son cœur le sentiment du devoir et le respect de soi-même. Ses crimes ont attiré le mépris sur sa sœur ; des preuves incontestables l'accablent , un châtiment terrible le menace, et il s'occupe encore de misères !

Le capitaine Ducie lança un regard de compassion au coupable , et on put lire sur sa physionomie qu'il lui répugnait d'accomplir sa mission. Cependant il crut devoir insister auprès du capitaine Truck. Celui-ci ne voulait pas avoir l'air de céder en rien à un des officiers «le la marine anglaise, classe d'hommes qui lui était antipathique, quoiqu'il eût de l'estime pour celui qu'il avait sous les yeux. Il trouvait barbare de livrer un pauvre diable à la mort, ou pour le moins â une punition sévère ; mais d'un autre côté, il ne voulait pas être soupçonné de soutenir la cause d'un scélérat.

Dans son embarras, il demanda conseil à John Effingham.

— Je voudrais bien avoir votre opinion , lui dit-il ; faut-il ou non rendre le prévenu ?

— Fiatjustitia, errât oracufuni, répondit John Effingham, qui supposait son interlocuteur assez instruit pour comprendre cet axiome latin.

— Ce doit être du Valtel, dit le capitaine Truck; mais il n'y a point de règle sans exception. Ce jeune homme a des droits à notre protection, h cause du courage qu'il a déployé en face des Arabes.

— Il a combattu pour lui, monsieur; il a tout simplement préféré la liberté à l'esclavage.

— Je suis de l'avis de M. John Effingbam , dit M. Dodge, et je ne vois pas que sa conduite rachète sçs fautes. Il a fait ce que nous avoua fait tous,

— Capitaine Truck, s'écria l'accusé, vous ne me livrerei pas I ils me pendraient si j'étais une fois en leur pouvoir I Oh! vous n'aurez pas le cœur de me laisser pendre!

Le c:i))ita:ne Truck tressaillit à cet appel ; cependant il répliqua d'une voix rude :

— Il est trop tard pour songer à la punition quand le crime a été commis,

— Ne craignez rien , reprit l'employé d'un air tardonique : ces messieurs se chargeront de vous conduire ii New-York s'ils le peuvent, moyennant les mille livres qui vous restent. Un fripon est sûr d'être bien reçu en Amérique.

— Alors, monsieur, s'écria le capitaine Truck, vous devriez venir avec nous.

— Monsieur Green , monsieur Green , vous êtes trop provoquant, dit Charles Ducie , qui , sans être exempt des préjugés de son associé , était mieux élevé et plus maître de lui-même.

— Monsieur John Effiiigham , reprit le capitaine Truck en contenant sa fureur, vous êtes témoin qu'il a insulté mal à propos mes compatriotes. Quelle doit è'.re notre vengeance?

— Ordonnez à l'offenseur de quitter votre bord it l'instant même, répondit John avec fermeté.

Le rouge monta à la figure du capilains Ducie ; mais sans y prendre garde, le capitaine Truck s'approcha résolument de M. Green, et lui commanda de descendre dans le canot de la corvette.

— Point de pourparlers! point de délais! ajouta le vieux marin exaspéré, quoiqu'il fit des efforts pour garder une attitude calme et digne. Faites-moi le plaisir de vous en aller sur-lc-cbamp... Saunders, montez sur le pont , et dites à M. Leach de mettre son monde ii tribord , du côté de l'embarcation anglaise ^laintenant, monsieur,

veuillez m'accompagncr ; rendez-moi ce service, de grâce, ou le

diable m'emiiorle! je vous emmène par le collet !

La colère de M. l'ruck était arrivée à un point tel qu'il lui devenait impossible de la maîtriser, la péroraison fut accompagnée d'un geste énergique de sa main nerveuse et basanée.

— ^Monsieur! s'écria le commandant de la corvette, vous vous servez d'expressions bien étranges envers un fonctionnaire anglais, sous le canon d'un croi-eur de Sa Majesté Itritannique...

— Eh! de quelles cxprissions s'est-on servi a mon égard, dans mon pays, sur mon bâtiment? Tout ce que j'ai à vous dire, à vous, capitaine Ducie, c'est que vous êtes le bienvenu ; mais votre compagnon a outragé grossièrement mes compatriotes, et le diable m'emporte si je le tolère, dût-on m'interdire ii jamais lis porti d'.\ngleterre !

Charles Ducie se mordit les lèvres, et parut excessivement contrarié. C'était pour lui un article de foi que le diable en personne ser.iit parfaitemi ni reçu aux Et.ts-Lnis, pourvu qu'il eut de l'or dans ses poches, mais l'iusullante insinuation f «ite ii brûle-pourpoint par M. Green avait révolté le capitaine anglais. D'autre part, son orgueil était blessé des menaces outrecuidante! de M. Truck. Il avait remarqué les manières distinguées de John Effingbam, dont il réclama l'intervention.

— Je suis sûr, monsieur, que vous n'approuvei pas la conduite extraordinaire du capitaine Truck.

— Pardonnez-moi si je suis d'une opinion contraire à la votre , répondit John Lffingham, je n'aurais pas souffert que M. Green restât aussi longtemps à bord.

— Et vous, monsieur Powis, quel est votre avis? demanda Ducie.

— Pour n\oi , dit Paul en souriant, j'aurais été bien tenté de l'assommer sur la place.

— Templemore, est-ce aussi votre manière de voir?

— Les paroles de M. Green ont été imprudemment lâchées, et j'espère qu'il les rétractera.

Mais le fonctionnaire anglais aurait plutôt renoncé à la vie qu'à un préjugé, et il fit un geste de dénégation.

— A quoi lion tant de négociations? dit le capitaine Truck. Holà.' maitre d'hôtel! allez dire à M. Leach qu'il fasse descendre un cartahu par l'écoutille vitrée, et qu'il en amarre un autre a la vergue. On va transborder monsieur dans son canot comme un baril d'caudc-yie.

— C'en est trop! dit le capitaine Ducie. Monsieur Green, vous m'obligerez en vous retirant. On ne saurait reprocher à un vaisseau de guerre de faire quelques concessions a un bâtiment désarmé.

— Un vaisseau de guerre ne devrait pas insulter un bâtiment désarmé I répondit le capitaine Truck.

Ducie rougit de nouveau; mais comme il avait pris son parti, il jugea prudent de garder le silence.

M. (ireen prit son chapeau et ses papiers, et se retira; mais, à son retour à Londres, il fit de cette aventure un récit qui tendait k confirmer les opinions de ses amis et la sienne propre relativement k l'Amérique.

I — (^lue faire de ce misérable? demanda le capitaine Ducie quand l'ordre fut un peu rétabli.

j La mésintelligence qui venait d'éclater fut fatale à Sandon. Le capitaine Truck avait d'abord résolu a ne pas le livrer à la justice; mais

' la noble conduite du commandant anglais, la certitude d'avoir triom-

' phé dans le dernier conflit, le rwpsct profond d« U loi, détcrminèrf al

LE PAQDEBOT.

l'honnête patron à remettre le délinquant entre les mains des autorités comiiétentes.

— Si je vous comprends bien , capitaine Ducie , vous ne prétendez pas l'enlever d'un navire américain par la violence?

— En aucune façon; mes instructions me chargent uniquement de le réclamer.

— C'est conforme aux principes de Vattel. Alors , emmenez-le , et puissent ses jipges user d'indulgence à son égard !

Sandon poussa un cri , et se jeta à genoux entre les deux capitaines, dont il étreignil les jambes.

— Ecoutez-moi ! écoulez-moi ! s'écria-t-il en sanglotant. Je vous ai rendu de l'argent; je vous donnerai le reste, tout, jusqu'au dernier shilling, si vous voulez me laissez en liberté!... Vous, capitaineTruck, auprès duquel j'ai combattu , aurcz-vous le cœur de mabandonner à ces meurtriers?

— C'est diablement dur! murmura le capitaine en s'cssuyant les yeux. Mais vous vous êtes attiré votre sort. Prenez un bon avocat, aussitôt après votre arrivée; peut-être vous fera-t-il absoudre?

— Jlalheureui ! s'écria M. Dodge , soumetlez-vous à la punition que vous avez méritée ! vous avez volé, vous avez commis un faux, et la société vous repousse de son sein. A la première vue , j'ai deviné qui vous étiez , et je n'ai consenti à vous tenir compagnie que pour ■vous dévoiler , pour vous empêcher de déshonorer ma belle patrie. Un imposteur n'a pas de chances en Amérique. Retournez dans votre hémisphère !

M. Uodge avait des vices nombreux , mais il avait toujours évité les délits susceptibles de le brouiller avec la justice. Sa probité légale rélevait à ses propres yeux bien au-dessus des pécheurs moins prudeuls , que leur nialadres.se finissait par amener devant le jury. Aussi s'élail-il permis d'apostropher rudement celui qu'il avait tant choyé.

Celte attaque brutale irrita Paul Powis, qui s'avançant vers le publiciste, lui dit à voix basse, mais d'un ton ferme, de sortir de la cabine.

^aiîdon continuait à implorer la pitié des deux capilaines.

— Je vous en prie, je serai votre esclave, je ferai tout ce que vous exigerez, si vous ne me livr, zp s ! Oh! capitaine Ducie, vous qui êtes un gentilliomuie anglais, montrez-vous conipalis ant!

— Je laisserai cette fonction à des subalternes, dit le commandant de V Ecume. Voulez-vous permettre que des soldats de mariue viennent s'emparer de cet homme ?

— Ce serait peut-être le meilleur parti à prendre, et il ne céderait qu'à un déploiement de force.

— Qu'en pensez-vous, monsieur Effingham ?

— Je n'y vois pas d'objection.

Ducie av,iit prévu le cas; un peloton s'était embarqué sur le cutter de la corvette et se tenait à quelque distance , y-it respect pour les dro ts d'une nation étrangère. Le capitaine anglais remonta sur le pont, et fit signe au caporal, qui iihoda le Muiilauk. Le capitaine Triick, qui avait suivi Charles D-icie , redescendit .lu luonieiit ou les soldats de marine mettaient le pied sur le paquebot. 11 surprit Sandon, un pistolet à la main , et prêt à se brûler la cervelle. Il le désarma aussitôt, et lui remit les trente-cinq livres qui étaient le priv de son passage, et lui dit de les mettre dans sa poche.

— J'ai reçu celte somme, ajouta-t-il , à la condition que je vous conduirais sain et sauf à New- York; j'ai manqué à mes engagements, et je vous rends votre argent, qui vous servira dans votre procès.

— Uu va me pendre ! dit Sandon anéanti.

L'arrivée des soldats de marine empêcha le capitaine Truck de répondre. Le prisonnier fut enlevé en un clin d'oeil, et peu de temps après la corvellc s'éloigna.

Un mois plus tard, Sandon se suicidait dans la prison de Londres, et sa sœur ne tarda pas à mourir de désespoir.

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